‹ Soirées du Stendhal club: documents inéditsChapitre 2 sur 33 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

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AVANT-PROPOS

Il est sans doute superflu de faire valoir l'intérêt d'ui ouvrage dont Stendhal est l'objet, et l'auteur, M. Casimir StryieDski ; le public peut s'attendre à y rencontrer plus d'une pièce rare et curieuse. L'éditeur du Journal, des Souvenirs dEgotisme, de Bralard, de Lamiel, est un habile dépisteur de trésors, et cette fois encore, il comble l'exigence des plus difûciles. Deux chapitres inédits de la Chartreuse de Parme, un fragment de nouvelle, nn essai dramatique, deux plans de romans, des lettres inédites et la fameuse Consultalion pour Banti : tels sont les principaux articles de ce recueil de Stendhaliana. M. Stryienski a eu la bonne idée de le compléter par l'addition de quelques études personnelles très nourries et très suggestives sur des questions de beylisme, et le tout, grâce à une adroite ordonnance des matériaux, compose une lecture singulièrement vivante.

Je n'a pas le projet d'analyser l'ouvrage en détail et de montrer le prix de chaque morceau envisagé séparément : il y faudrait un volume entier de commentaires. On se bornera icià quelques réflexions sur deux

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chapitres qui appellent une attention spéciale. L'un est relatif aux plagiats de Stendhal ; Tautre est celui qui a pour titre : La duchesse de BéruUe et Banti.

M. Stryienski est au premier rang parmi les Stendhaliens, la chose est notoire, mais sa dévotion beylique n'est pas un culte idolâtre et exclusif ; ce dilettante aimable est à cent lieues du sombre fanatisme de quelques-uns ; il a un sens trop fin de la mesure pour ne pas répugner aux partis pris de commande, aux admirations forcées et toutes d'une pièce. La sympathie, chez lui, n'exclut pas la possibilité d'un sourire ironique ; si, en sa présence, le fils de Jupiter commettait quelque faute, il oserait se moquer du fils de Jupiter. Rien de servile dans son attitude en face de Beyle ; il n'hésite pas à railler ses prétentions quand elles sont injustifiées ; il s'amuse de ses pitoyables fautes d'anglais, et quand il découvre quelque chose de plus fort qu'une peccadille, il ne songe pas à en masquer la gravité ou à l'atténuer. Stendhal eût aimé ce caractère ; il ne détestait rien tant que les ménagements. « Critique-moi ferme, écrivait-il à l'un de ses amis ; continuons à nous moquer en conscience l'un de Tautre, tout le reste est fade. »

Si M. Stryienski a un goût médiocre pour le rôle d'apologiste et sa complaisante partiaUté, en revanche il a un goût 1res vif pour les documents ignorés ou peii connus. Produire au jour quelque révélation piquante, voilà sa grande passion, passion tyrannique à quoi il est prêt à tout sacrifier, au besoin Stendhal lui-même. En somme et tout bien considéré, on touche ici peut-

eux la satisfaction de son plaisir favori, et il ne préfère Stendhal que parce qu'il lui a offert une mine plus riche de textes précieux et inédits.

<i II est triste, dit Colomb, en commençant la revue des ouvrages d'un écrivain dont on a été l'ami particuculier, de se trouver dans l'obligation d'avouer qu'il s'est rendu coupable d'une sorte de plagiat. » On sait que la Vie de Haydn, le premier ouvrage de Beyle, est une réminiscence trop fidèle des Haydinc de Carpani ; celui-ci cria au voleur, et de façon à être entendu ; mais Alexandre-César Bombet, devenu M. de Stendhal, persista h imprimer indistinctement les souvenirs de ses lectures pêle-mêle avec ses propres pensées, H II a vu beaucoup par lui-même, dit Goethe ; il sait aussi très bien mettre en œuvre ce qu'on lui rapporte, et surtout il sait très bien s'approprier les écrits étrangers. Il traduit des passages de mon Voya>/e d'Italie, et affirme avoir entendu raconter l'anecdote l)ar une Marchesina. w Le morceau le plus connu de Home, Napfes et Florence, le" récit du Colonel, est reproduit mot pour mot de la Revue d'Edimbourg ; Lanzi est mis à contribution sans vergogne, les Nouvelles Italiennes sont des adaptations, et si la liste doit se borner à ces noms, c'est probablement faute de connaître assez de documents pour la continuer.

M. Stryienskî ne cache pas sa joie d'instruire un sî beau procès ; il en narre avec complaisance toutes les

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phases, produit les dits et contre-dits, et finalement plaide les circonstances atténuantes ; mais on sent bien que la grande affaire, pour lui, c'est la production des pièces ; il est satisfait de pouvoir étaler une documentation irréprochable, le reste est accessoire. Le procédé lui paraît plein de désinvolture, et puis Beyle manquait d'invention, au surplus, Molière n*a-t-il pas dépouillé Cyrano de Bergerac? Au fond, s'il excuse Beyle, s'il réclame l'indulgence, c'est qu'il lui est reconnaissant de lui avoir procuré la matière d'un chapitre curieux et substantiel.

Cet inventaire minutieux des plagiats connus de Beyle, serré comme un réquisitoire, tranche définitivement la question. Il est établi que Stendhal, comme Molière, prend son bien où il le trouve, et n'est pas scrupuleux sur la distinction du tien et du mien. Accordons à l'indignation légitime des gens vertueux qu'il lui manque le sentiment d'une certaine probité vulgaire.

Qu'importe et que nous importe ? La conduite/ morale d'un individu n'a d'intérêt immédiat que pour ses contemporains ; ceux-ci qui ressentent les bons ou les mauvais effets de certaines dispositions, blâment ou approuvent à leur convenance — et avec raison ; la postérité n'entre pas dans ces querelles ; elle n'en retient que l'anecdote, et encore dans la mesure où elle pose ou résout quelque problème psychologique. Une tare morale devient prétexte à réflexions siîr le mécanisme de l'esprit humain. Du reste, les appréciations morales sont presque toujours empreintes d'étroitesse ;

cré&s en vue d'une préservation sociale, elles sont généralement sommaires, peu nuancées et ne tiennent pas compte des circonstances ; c'est pourquoi elles ne sontjamais instructives.

Il nous est fort indiiïérent que Stendhal n'ait pas certaines vertus des petites gens, s'il a possédé d'autres mérites éclatants dont les petites gens ne peuvent mâme concevoir l'idée ! Et si nous trouvons notre compte aux larcins de Stendhal, nous serons disposés à la plus extrême indulgence, et dirons volontiers : Félix calpa! Or l'exposé si lumineux de M. Stryienskî en permet pas le doute à cet égard : ce qu'il emprunte, il le rend plus clair, plus vivant, plus rapide, il lui donne la marque de son génie. Et en ce sens on doit renverser les termes de la proposition, et non pas dire qu'il se pare de plumes étrangères, mpis bien plutôt qu'il leur donne du prix en s'en revêtant. Que nous veut ce M. Gai^pani? Personne ne songeait à lire ses lourdes et insipides Uaydine ; on le vole, mais ce faisant on met en circulation et on rend 'utilisables des idées dont nul ne songeait à se servir sous la forme où elles étaient ofïbrtes. A-t-îl subi quelque préjudice? Bien.au contraire, puisqu'il a crié et qu'on l'a entendu ; il a donc obtenu au delà de ses mérites, et la morale est sauve par-dessus le marché.

Qui s'aviserait aujourd'hui d'aller chercher dans les tomes poudreux de la Reuiie ^Edimbourg ce tableau de l'ancienne France, que Stendhal a rendu célèbre en l'adoptant? Tout récemment, un critique belge, je pense, a pris la peine de rechercher dans les œuvres de

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Taine les emprunts faits à Stendhal» et il aboutit à ■cette conclusion surprenante que le Voyage en Italie <est un plagiat. Quelle énormité ! On pourrait montrer •de même que toutes les idées essentielles de Nietzsche sont dans Stendhal, que le nieizschéisme est une simple transcription allemande du beylisme, qu*aura-t-rOn prouvé ? Gela empêchera-t-il que Nietzsche soit un événement européen, le plus considérable qui se soit produit depuis Gœthe? Gomme si, pour appliquer à ces grands hommes une comparaison de Zarathustra, Ton diminuait la profondeur de leur puits en indiquant les sources qu'ils ont captées et dont ils l'alimentent : ils n'en puisent pas moins à leur propre puits. Mais en même temps, ils réfléchissent vers leur maître ces rayons empruntés, et il brille alors avec plus d'éclat. Les idées de Stendhal grandissent au travers de ceux qui les ont butinées, et de toute la hauteur où ils ont atteint. A qui appartient une. idée? A qui l'énonce en premier Ueu, ou à qui lui donne la vie en la mettant en <:ircuIation ? Ifei réponse n'est pas douteuse. Les questions de priorité littéraire n'ont guère qu'une importance industrielle, et sont à débattre entre les ayants droit ; la postérité a d'autres soins que de les départager. Lorsqu'elle intervient pour cet office, ce n'est pas ^vec beaucoup de discernement. Tous les bons mots passés et présents sont attribués à l'homme d'esprit du jour ; quoi qu'on fasse, Boileau sera toujours pour le public l'auteur du vers connu :

La critique est aisée et Part est difficile

liemeat d'un certain ntHnbre de façons de sentir et dépenser qui ne trouvent que là leuc eipression harmonieuse et leur achÈvement.

Cela s'entend, pourra-t-on dire^ mais il reste que Stendhal n'indique pas ses sources : voilà le point. ~- II n'est pas impossible de l'expliquer. Bien entendu, il s'agit d'une interprétation psychologique, non d'an plaidoyer justificatif : le jugement moral est au gré de chacun.

D'abord il n'est pas exact qu'il cache toujours ses sources ; il lui arrive même fréquemment de citer ses> autorités, soit que sa pensée demeure sans cela incomplète dans le raccourci où il l'enferme, soit qu'il conseille la lecture dont il a eu à se louer lui-même. Presque toujours il démarque, non par gloriole ef vanité, mais pour dramatiser l'expression ; le tableau d» la France devient le récit du colonel Forsyth ; le procédé toujours le même consiste à fondre, k rendre vivant et alerte, ce qui est traînant et mou.

En second lieu, il ne fait pas mystère de ses emprunts à ceux de ses amis qui ont pénétré le mystère de ses pseudonymes. « Le manque d'esprit d'Âlfieri est de moi, tout le reste est de ï'Edinburgh Review. Id. pour le Paris d'autrefois ; c'est vous qui me l'avez indiqué... J'étais aux deux tiers de mon journal quand vous me fites lire l'article sur M'"" du DcfTant et celui d'Alfieri de X'Edinburgh Review ; pour mettre ces idées en circulation, je les ajoutai... Voilà que ]s

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trouve dans le n" 63 de VEd. R. un article sur Crabbc précédé d'une dissertation sur l'esprit d'observation qui, sans s'en douter, ne songe plus aux rangs ; voilà Stendhal tout pur, et il volerait cela s'il en avait l'occasion. Molière disait en copiant Cyrano : je prends mon bien où je le trouve. — Si mes livres arrivent à 1890, qui songera au grain d'or trouvé dans la boue? )) Dans Racine et Shakespeare^ il dit tout à coup : « Je vais encore traduire ÏEdinburgh Review, » et en note : « n° 54, p. 277. Tout ce qu'il y a dans cette brochure est traduit de l'allemand ou de l'anglais. »

S'il prend son bien où il le trouve, c'est un peu parce qu'il n'est pas un littérateur comme les autres. Il a autrefois ambitionné la gloire littéraire, mais ayant reconnu qu'il n'a pas le génie comique, il ne la recherche plus. Ses contemporains « sont trop bêtes pour le comprendre ». Le métier d'auteur lui semble avili. Il publie ses ouvrages sous des noms de guerre, jamais il ne les signe. Il écrit « pour se désennuyer le matin » ; il écrit « sous la dictée de son cœur » une espèce de journal de ses pensées; sa terreur serait d'être pris pour un homme instruit. Il a la haine du pédantisme ; le cuistre allemand, avec ses phrases bourrées de citations et hérissées de guillemets, est sans doute l'animal auquel il redoute le plus d'être comparé. A cet égard, Nietzsche lui est en tous points semblable et ne procède pas autrement. Les livres de Stendhal ressemblent à ce qu'on nous dit qu'était sa conversation : un feu d'artifice éblouissant de traits, de

garde de ralentir l'intérêt par l'étalage d'une documentation intempestive ; il songe à plaire, ou à émouvoir, ou à instruire ; s'il lance une idée, peu importe le cerveau où elle s'est produite d'abord ; la conversation l'a fait naître, elle appartient au cercle où on la discute. Toute autre exégèse serait déplacée et serait ennuyeuse . A un autre point de vue, Beyle ne se pique pas de l'exactitude d'un chartiste. n Je supplie le lecteur, si jamais j'en ai, de se souvenir que je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments ; quant aux faits, j'ai toujours eu peu de mémoire. » La plume à la main, ou dictant à son secrétaire, il n'est attentif à rien, sinon à noter avec exactitude « ce qui se passe dans son cœur », il est, par excellence, fuijeclif, et si par rencontre il trouve dans un livre le mot, le fait, le passage, voire le chapitre qui exprime de façon adéquate son état intime, il le prend sans vergogne, estimant inutile de chercher plus loin ; pour rendre avec clarté ce qu'il sent, tous moyens lui sont bons. Qu'un moraliste proteste avec des mines pudiques, il n'y a aucun mal à cela. Mais si vraiment Stendhal est redevable à son « immoralité » de ce qu'il n'est jamais ennuyeux, alors tant pis pour la morale!

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Laissons cette casuistique. Nous signalerons à Texa»men des amateurs l'extraordinaire Consultation pour Banti : à notre goût c'est la perte du recueil. Il ne suffit pas de lire même attentivement ceftte pièce unique en son genre, on devra la reprendre en s'attardant, et Ton pourra la relire vingt fois : la vingtième lecture fournira de nouvelles découvertes, de nouveaux sujetsd'étonnement et de méditation.

Le document est de 1811; Stendhal avait alors 28 ans ; depuis deux années il était amoureux de celle qu'il désigne dans son Journal sous le nom de comtesse Palfy, la duchesse de BéruUe de la Consultation, mais il n'avait pu encore prendre sur lui de se déclarer. Il voyait bien qu'on était sensible à ses égards, il aurait pu profiter de mainte occasion où les demièresbarrières étaient renversées, l'audace nécessaire lui avait toujours au moment opportun fait défaut. Il élait avec elle comme il fut toujours avec les femmes qu'il aimait : « muet, immobile, stupide, peu aimable et quelquefois ofiensant à force de dévouement et d'absence de moi. » Les tête-à-tête étaient silencieux, embarrassés ; il se reprochait après sa sottise, mais toia— jours à l'instant décisif la peur de déplaire le paralysait. C'est alors que déterminé à en finir, il mit par écrit toute l'affaire, avec la sécheresse, la netteté et l'exactitude d'un rapport administratif. « Doit-il ou ne doitil pas avoir la duchesse? » Et il apporta dans l'examen

de cette grave question ses habitudes de méthode et c^ esprit de clairvoyance qui lui fit découvrir, le seul peut-être à cette époque, que Daru, le grand Daru, l'auiiiliaire et le serviteur en apparence dévoué de Napoléon, avait dans sa vie quelque chose à cacher, II va donc tâcher de voir clair dans le caractère de la duchesse, de façon à bien connaître ses chances et d'adopter un plan de conduite. Quel est le caractère de la duchesse ? Quelle est sa manière d'entendre la rehgion ? Quelle aptitude a son âme à une passion i* Comment prend-elle le bonheur et le malheur ? En admettant qu'elle eût un amant, qu'exigerait-elle de luil* Gardera-t-elle longtemps Banti ? Sera-t-elle jalouse ? De quoi rit-elle aux éclats? Quels sont ses rapports avec Banti ? On ira chercher dans le texte la réponse à ces différentes questions, et l'analyse, si sûre du caractère de Barrhus, le mari de la duchesse. Donnons ic» seulement la conclusion : « Donc, si iîanti veut japiais l'avoir, il doit attaquer promptement ; car, d'après tout ce que nous avons dit, un amant devient nécessaire à son bonheur, et d'après le caractère de Banti, il serait affreux pour lui qu'un autre se mît à la place qu'il n'aurait pas eu la force de prendre... S'il n'a pas M™° de B., il se le reprochera toute sa vie. » Huit années plus tard il ajoutait : « Moyens. Le seul conseil à donner était : Attaque ! Attaque ! Attaque. — (Thinting mûrement et profondément to M). »

Il n'était pas homme à manquer à une consigne qu'il s'était une fois imposée, « il eut » la duchesse : U liaison ne fut pas de longue durée, mais ce fut une

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belle aventure, et il la classait dans la suite parmi les grandes passions de sa vie.

La Consultation me paraît être un document capital, non seulement parce qu'il projette une lumière inattendue sur l'entente que Stendhal avait des passions, mais aussi parce qu'il fournit un exemple topique et ramassé de la façon dont il comprenait l'analyse. Il est convenu que ïe trait significatif de Beyle est l'esprit d'analyse : la proposition a été souvent répétée, mais on s'est abandonné toujours à une étrange confusion. Le besoin de s'analyser, a-t-on dit, voilà le penchant qui a le plus tyrannisé Stendhal ; et on le représente multipliant les expériences, compliquant ses plaisirs, et par là conduit au plus désolant nihilisme. Sans le vouloir, M. Barres a beaucoup accrédité cette légende. La maxime de VHomme libre (i), « sentir le plus possible en s'analysant le plus possible n paraît à beaucoup le comble du beylisme. Il existe à la vérité des analystes de cette forme, mais c'est principalement parmi les hypocondres et les mélancoliques qu'ils se

(i) M. Barrés était analyste par fantaisie juvénile et suràbon^ dance de sève ; il aiguisait et exerçait à ce jeu ses facultés si riches, et leur trouvait en même temps une direction. — Je ne veux pas dire par là que ses premières compositions fussent un simple jeu littéraire. Tout au rebours, la fraîche ardeur d'enthousiasme qui s'y cache indique la recherche sérieuse «. d'une raison de vivre et d'une discipline. » L'enfant qui joue, les psychologues le savent, fait l'apprentissage de sa force et l'éducation de son caractère. Mais l'auteur de VHomme libre n'est plus à' l'âge de la complète illusion ; son esprit délié n'est pas dupe de son hochet : de là l'ironie.

sang appauvri qui ont horreur de l'action. Ces valétudinaires, incapables d'agir, prônent i^ouloureu sèment la vanité de l'efTort ; ils se renferment dans les limites de leur « moi », par incapacité d'en sortir. Ils tâchent d'en tirer le meilleur parti possible, et ils croient amplifier leurs pauvres sensations en les raffinant par l'analyse. Ils étendent démesurément leur personne, au point d'y comprendre tout l'Univers, qui devient pour eux une série possible d'états d'âme, une sorte d'album bariolé, sur lequel ils laissent errer des regards mourants. Et ce spectacle dans un fauteuil leur semble, de bonne foi, seul digne d'une créature délicate.

D est visible que Stendhal vivant, robuste, énergique, et de complexion plutôt gale, sans vague à l'âme, ne comprend pas l'analyse de la même façon. Il pense et il dit qu'elle augmente nos peines et diminue nos plaisirs ; il se gardera donc de se la proposer comme un but. S'il l'emploie, c'est un moyen dont il use pour ne pas s'égarer dans la chasse au bonheur, et pour lui le bonheur ne consiste pas à se promener avec une langueur dolente dans l'enceinte réduite de son moi : il n'oublie pas de vivre i se regarder vivre. Il ne donne d'attention à son âme qu'autant qu'il faut pour ne pas s'abuser sur ses facultés, pour obtenir d'elles tout le service qu'elles peuvent rendre, et ne pas espérer d'elles un service qu'elles ne sauraient fournir. Il est convaincu que sans esprit juste il n'y a pas de bonheur possible. Il écrit : « La vraie science en tout, depuis l'art de faire couver une poule d'Inde jusqu'à

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celui de faire le tableau d'Atala de Girodet, consiste à examiner avec le plus d'exactitude possible les circoflnstances des faits : » Voilà cette logique Stendhalienne^ sur laquelle on s'est tellement mépris. Elle est, avant tout, un instrument d'action, non de contemplation. Avec son éducation idéologique et la pénétration qu'il avait de bonne heure acquise, il réalisait à un haut degré cette union d'une tète froide et d un tempérament fougueux, qu'il se proposait comme idéal.

On est frappé de l'analogie qui existe entre ce caractère et celui qu'il nous décrit sous le nom de Julien Sorel, ce Julien si calculateur et maître de lui, si prompt à se reprendre jusque dans l'abandon complet,, et l'on s'explique la réputation d'être odieux, méchant,, hypocrite qu'il a auprès des gens raisonnables. Mais nous voilà de nouveau sur le seuil de la morale, restons-en deçà.

Nous ne voulons plus ajouter que quelques mots au sujet de la Correspondance de Stendhal. Ici encore lespréjugés vertueux de R. Colomb ont un peu partout émondé et corrigé, parfois même — ce qui est plus fort — ajouté. M. Stryienskî donne quelques exemples amusants des déformations imposées à la pensée de Beyle, et son chapitre fait éclater aux yeux la nécessité d'une nouvelle édition restituée dans son texte intégral. La Correspondance, en effet, il ne faut pas l'oublier, est un ouvrage des plus précieux, tant au point de vue

<le la connaissance intime de Stendhal, que par l'intérêt propre de certaines lettres. Nulle part, mieux que dans la Correspondance, on ne saisit mieux sur le vif «t dans les moindres détails cette personnalité si rictie, si complexe et si attirante ; sans compter qu'on y trouve éparses quelques-unes de ses meilleures pages et les plus suggestives. Elle était la lecture préférée de Nietzsche, et avec le regain de faveur que Stendhal va {•rendre, la phalange stendhalienne se grossissant de toute la clientèle de Nietzsche, il n'y a pas à douter que les nouveaux adeptes n'aient pour la Correspondance l'estime qu'avait leur maître.

Les Stendhaliens n'auront jamais assez de reconnaissance à M. Stryienski pour les services inappréciables qu'il leur a rendus ; tout récemment encore n'a-t-il pas inventé M. Ad. Paupe, de qui l'on doit maintenant tant espérer? L'ouvrage qu'il offre aujourd'hui au public est la digne continuation de ses publications précédentes (i); souhaitons qu'il ne s'en tienne pas là. Certains indices pourraient faire craindre que sa fantaisie capricieijse ne le tienne désormais éloigné du champ oïl il a moissonné ses premiers succès ; le présent recueil, à quelques égards, a des airs de liquida-

(l) Ya-t-il ïratment un Stendhal Clab? M.Ohuquet semble l'admettre ; un écrivaio hongrois l'affirmait catégoriquement l'sa dernier dans le Pesther Llayd. Pourtant il y a des incré- -dules : la publEcation des fastes de cette mvstérieuse confrérie en convertira plusieurs, mais je pense que tous ne se laisseront pas persuader.

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tien ; maïs ce qui nous rassure, c'est qu'il n'est pas commode de renoncer à Beyle quand on Ta une fois approché, et M. Stryienski a pénétré trop avant dans son intimité pour lui être jamais plus d'une saison ou deux infidèle.

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