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FRAGMENTS BIOGRAPHIQUES INÉDITS

APPENDICE A LA NOTICE BIOGRAPHIQUE DE R. COLOMB (Document inédit copie sur l'original.)

- Le 25 janvier i854, le volume des œuvres de Beyie <x>ntenant ma notice fut mis en vente.

Celte notice contient tout ce qu'il m'a paru convexiable de dire au public, sur mon ami. Mais il n'est guère d'existence dont quelques parties ne doivent rester secrètes ou, au moinSi dans l'oubli ; soit parce qu'elles manquent d'intérêt, soit parce que leur divulgation pourrait nuire i la réputation de celui qu'on veut montrer sous un jour favorable sans jamais s'écarter, toutefois, de la vérité, qu'un biographe ne saurait trop respecter. »

Je vais donc relater ici de petits faits qui pourraient

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s*effacer de ma mémoire ; ils compléteront la biographie de Beyle. Vus à dislance, ces petits faits intéres* sent quelquefois plus que les grands événements ; at* tendu qu'on connaît ces derniers et que les autres sont une nouveauté. Voici, à l'appui de mon opinion, ce que disait M. Sainte-Beuve dans le Consiilaiionnel du i**^ décembre i85i.

« Lorsque les mémoires de M. de Motteville parurent pour la première fois en 1728, les journalistes et critiques du temps, en y louant le ton de sincérité, jugèrent qu'il y avait trop de détails minutieux, trop de petits faits..* Aujourd'hui, nous ne pensons plus ainsi. Ces petits faits, qui appartiennent à un ancien monde disparu, et qui nous le représentent dans une entière vérité, nous plaisent et nous attachent ; à une distance niédiocre, ils pouvaient sembler surabondants et superflus, à une distance plus grande, ils sont rede« venus intéressants et neufs.

II ajoute :

« M"** de Motteville, celte personne rare, cette honnête femme de tant de jugement et d'esprit, née vers 1621» mourut en décembre i683, vers l'âge de 68 ans. »

Afin que ces articles supplémentaires conservent leur place chronologique, j'indique en tête de chacun d'eux la page et le paragraphe de la notice auxquels Us font suite.

LA GOBRESPONDANGE 3^9

Page 4t, fin du i*' paragraphe ;

•.. n'avait pas de chance de succès. Peut-être aussi l'amour eut-il une grande part dans sa détermination de ne pas s'éloigner de Milan, lors du retour de l'île d'Elbe, circonstance cependant si décisive en faveur de ses opinions alors complètement Bonapartistes.

Page 5o, à placer entre le 3** et le 4* paragraphe : Plusieurs tentatives, pour obtenir un emploi quelconque, n'avaient produit aucun résultat. Un moment, je pus croire qu'il allait être placé à la bibliothèque royale ; la chose était même arrêtée lorsqu'un des fonctionnaires de cet établissement fit observer à ses confrères que recevoir parmi eux un homme d'humeur si bizarre serait introduire le loup dans la bergerie et inaugurer le désordre dans la bibliothèque. Les choses en restèrent donc là et Beyle en ressentit une vive peine.

Le 12 juillet 1828, son ancien ami M. Âmédé de Pastoret (i) (sénateur en i853), alors conseiller d'Etat et commissaire du Roi, près la commission du sceau, fit conférer à Beyle le titre de Vérificateur-adjoint des armoiries près cette commission. Cela ne rapportait rien pour le moment, mais pouvait mener à quelque chose, par la suite. Comme ce titre ne lui imposait aucune fonction, il n'a jamais paru dans les bureaux du sceau et l'afiaire n'a pas eu de suite.

(i) Mort à Parts, le i3 mai 1857 (R. G.)

Page 62, à placer entre le 3* et le 4* paragraphe î Pendant le séjour qae Beyle fit à Paris, de mars ï836 à juin 1839, il fut présenté à M"' la comtesse de-Montijo par M. Mérimée. Cette dame vivait alors à Paris rue d'Astorg avec son mari et ses deux jeunes filles, M"** Eugénie et Paca. Ces dames avaient dans leur société habituelle quelques hommes d'esprit ; on y faisait souvent de bonne musique et chaque assistanC se retirait toujours fort satisfait de sa soirée. C'est bien ma faute si je n'ai pas fait partie de ce cercle aimable, car Beyle m'offrit plusieurs fois, et avec instances, de m'y introduire ; mais peu disposé à faire de nouvelles connaissances, je refusai toujours. Nous ne pouvions guère alors prévoir, ni l'un ni l'autre, la haute fortune réservée à M"* Eugénie.

Les rapports de Beyle avec M"® de Montijo ne se bornèrent point à de simples visites qu'on fait ou qu'on reçoit, pour passer le temps ; il en résulta des deux côtés une véritable amitié. J'en ai trouvé la preuve dans des lettres adressées à Beyle par M"*® de Montijo et par ses deux filles (ï). Elles l'invitaient (en décembre 1840), dans les termes les plus pressants et les plus affectueux à venir les visiter à Madrid ; c'est chez la comtesse qu'il logerait ; accompagnée de ses deux filles, elle irait l'attendre au bureau où descend la diligence.

(1) Voir plus haut^ p, 301 -3o3.

L4 CORRESPONDANCE 33j

On trouve, page 289 du a* volume de la coFrespoadance de Beyle, la lettre qu'il écrivit le 10 août i84o & M"® Eugénie de Mdntijo. S'il eût été encofe de ce monde le 29 janvier i853, jour où elle devint Impératrice des Français par son mariage avec Napoléon III^ nul doute que Beyle n'eût reçu quelque témoignage de son affection.

M. le comte de Montijo mourut en iSSg. En août 1808, il se battait avec les Espagnols contre les armées du roi Joseph. Plus tard il se rallia et servit la cause française en Espagne, comme colonel d'artillerie. En 181 4> lors de la défense de Paris, Napoléon plaça M. de Montijo à la tête des élèves de l'Ecole polytechnique, à la position des buttes Saint-GhaumonL

Page 62, à placer au dernier paragraphe :

Un jour cependant, succombant à rennuiquiJ'dbsédait dans sa triste résidence, Beyle prit sérieusement la résolution de se marier : c'était en i835. Gomme cette époque est la seule de sa vie où cette intention ait eu un commencement d'exécution, il me .paiait opportun d'en conserver le souvenir, d'autant .plus que le fait fut accompagné de circonstances qvi ne manquent pas d'un certain intérêt.

Il y avait à Civita-Vecchia une famille qui, de père en fils, avait occupé le consulat de France dans cette ville jusqu'à la révolution de 1789 ; mais cette famille était bien déchue de son ancienne position depuis la

mort de Jean-Baptiste Vidau, le dernier de ses membres investi de ta dignité de consul à Civita-Vecchia, Paul Vidau, son fits, marié à une blanchisseuse, vivotait tant du produit des locations d'une maisonnette <jue de la modique pension que lui faisait son frère. Ce dernier, ancien commissaire des guerres au service de l'Angleterre, avait amassé une petite fortune ; mais, célibataire, dégoûté du monde, porté vers la vie ascétique, il s'était retiré dans un couvent en Piémont où, sans avoir endossé le froc, il partageait les exercices rdigieux des moines.

La famille de Paul Vidau à Civita-Vecchia, outre sa femme, se composait uniquement d'une lille de vingt ans, sur laquelle Bejle jeta son dévolu. D'une taille au-dessus de la moyenne, la jeune personne avait des traits communs. Somme toute, elle était ptutât laide que jolie et n'avait reçu aucune éducation. Sa mise se ressentait du modique revenu de ses parents ; elle ne portait même pas le chapeau, ce qui la rejetait dans la classe de la petite bourgeoisie, pour ne rien dire de plus.

Un ami de Beyle, l'excellent M. Bucci, s'entremit pour la négociation de l'hymen, il enfla un peu la fortune du soupirant et relarda sa naissance de quelques années ; de telle sorte que la mère de la jeune fille, éblouie des avantages de ce Matrimonio consolare, obtint le consentement de son mari ainsi que celui de sa fille.

Beyle, très flatté de Tempressement que montrait une jeune personne pour s'unir à lui, faisait assidûment sa cour; il entendait exactement la messe le dimanche et, pendant son séjour à Rome, entretenait une correspondance suivie avec le négociateur à Civita- Vecchia. D'autre part, les papiers nécessaires, demandés à Grenoble sous la forme la plus mystérieuse, étant arrivés, il ne restait plus qu'à procéder à la célébration du mariage.

Cependant, avant de passer outre, le père Vidau, qui ne perdait pas de vue l'héritage de son frère, pensa qu'il était convenable de lui communiquer les projets d'établissement pour sa fille. Il lui énuméra donc minutieusement, dans une longue lettre, les avantages de toute nature que Tunion projetée assurait à sa famille.

Au reçu de cette lettre, le semi-moine en adressa une à un de ses amis, prêtre à Grenoble, à l'effet de se procurer quelques renseignements sur le futur neveu. Ceux qu'on lui envoya n'étaient guère de nature à le satisfaire. On lui peignait l'auteur de Le Rouge et le Noir sous les couleurs les plus défavorables et comme une sorte d'antéchrist. Il s'empressa de les transmettre à son frère, ajoutant que si, après cela, il persistait à marier sa nièce à un tel homme, il en était bien le maître ; mais que si cette union avait lieu, il ne devait plus compter sur la pension ni sur Tbériiage.

L*arrivée d'une semblable lettre, venant d\in couvent peu éloigné du lieu de naissance de Beyle, produisit l'effet de la foudre dans le ménage Vidau. Le père furieux s'en prit à sa femme : celle-ci, retrouvant les locutions de son ancienne profession, repoussa «nergiquement les reproches qui lui étaient adressés ; la fille fondait en larmes; tous trois s'écriaient avec désespoir : Nous sommes ruinés !

Quand un peu de calme fut enfin revenu, l'infortuné trio délibéra sur les mesures à prendre pour donner entière satisfaction au semi-moine, dont la pension el l'héritage à venir composaient, à peu de choses près, la fortune présente et future de la famille Vidau. Avec le plus de ménagements possibles, on signifia à Beyle de ne plus remettre les pieds dans la maison. Ce préalable rempli, on raconta complaisamment à tous les désœuvrés de la ville les circonstances qui avaient amené la rupture du mariage, dont le projet était à là connaissance de tout le monde.

L'oncle irrité ayant obtenu pleine satisfaction continua la pension, maintint ses dispositions testamentaires et mourut peu d'années après, laissant à se» heureux héritiers de Givita-Vecchia un capital d'environ soixante mille francs.

La promise de Beyle épousa, en i845, un nommé Stechetti, inspecteur et directeur de l'administration des Sels et Tabacs, à Viterbe.

Beyle avait gardé cette anecdote bien secrète; ce

n'est qu'après sa mort qu'elle m'a été contée par M. Lysimaqué Tavernîer, chancelier du consulat de Civila-Vecchîa.

Page 67, à placer entre le 3® et le 4* paragraphe.

Quinze jours avant sa mort, Beyle pensait sérieusement à se porter candidat à rAcadémic française. Il me communiqua ce projet un matin en déjeunant, (5 ou 6 mars 1842). L'idée, me dit-il, appai*tient à M"*® Ancelot ; elle pense pouvoir m'aider et croit mon élection possible.

Fort étonné de semblable ouverture, j« ne pus m'empêcher de lui rappeler qu'il s'était si souvent et si rudement moqué de tout ce qui portait îe «nom d'académie et d'académicien, qu'il me semblait fort douteux qu'aucun d'eux consentît jamais à lui donner sa voix.

Beyle ne voyait pas là un obstacle insurmontable, et, chaque jour, il priait notre ami Di Fiore de solKciter, dans l'objet, l'appui de M. le Comte Mole. ^Ge qui le séduisait réellement dans l'élection àTAcadémie française, c'était le petit revenu attaché à ce titre. Cet accroissement d'aisance lui aurait permis de vivre à Paris, à peu près indépendant, et c'était son vœu ie plus ardent.

Page 69, à placer entre les 3" et 4' paragrapliesr: Parmi ses nombreuses bizarreries, il en est une qui lui était toute particulière. A la nouvelle de la peiftc

d*un ami, Beyle affectait, assez ordinairement, la plus complète indifférence. Mais cette insensibilité apparente n'existait pas plus chez lui que chez le célèbre abbé Galiani (i), ayant le même travers. GaKani resta inconsolable de la mort de M*"® d'Epinay ; il refusa même l'offre de M"^^ du Bocage de remplacer auprès de lui M"" d'Epinay, comme correspondante.

Page 76, à placer après le 4" paragraphe :

Je me suis borné dans ma notice à faire savoir que Garpani avait vivement réclamé contre le vol de ses Haydine^ mais dans l'intérêt de la mémoire de Beyle, je me suis abstenu de tous détails, bien que je connusse à fond ceux concernant la querelle entre les deux écrivains. Toutefois, il peut être intéressant d'en conserver quelques-uns.

Joseph Garpani, né dans la Brianza (Lombardie) en 1752, mort à Vienne (Autriche) le 22 janvier 1726, y avait publié ses Haydine en 181 2, chez le libraire Bucinelli. Elles eurent beaucoup de succès, notamment en Italie. En 1823, Garpani en donna à Padoue une seconde édition augmentée, et dans laquelle il dénonça son plagiaire à tout l'univers.

Beyle publia les vies de Haydn, de Mozart, etc., en i8i4> datant de 1808 ses lettres sur Haydn. A ce compte, c'était Garpani qui, aux yeux du public, pou-

(i) Né le 2 décembre 1728, mort à Naples le 3o octobre 1787 (V. le Constitutionnel du 26 août i85o). (R. C.)

LA G0RRESP0NDAT7CE 33 7

vaît passer pour être le plagiaire. Singulière situalion !

A l'apparition du volume de Beyle, Carpani met à le lire un empressement bien naturel et reconnaît» dès les premières lignes, que tout ce qui concerne Haydn lui a été volé ; mais que le voleur, pour dissimuler son larcin, a omis des fragments, altéré des passages, intercalé ses propres réflexions et, en un mot, n'a négligé aucun moyen pour faire croire que l'ouvrage était sien.

Qu'on juge de la surprise que put causer à Carpani semblable découverte ! — Furieux, transporté de coIère,il écrivit de Vienne,les i8 et 20 août r8i5, deux lettres adressées à : M. Louis- Alexandre-César Bombet, français, soi-disant auteur des Haydine.

Ces lettres parurent à Padoue dans le cahier bimensuel de janvier et février 181 6, tome X de la seconde série du Giornale delV lialiana leiteratara,

Carpani épuise dans ses lettres le vocabulaire de l'injure, de l'ironie, du mépris, etc. envers Beyle ; il dément la plupart de ses assertions et ne lui laisse, je dois l'avouer, aucune issue pour se mettre à l'abri de ses attaques : ce sont des coups de massue, sous lesquels il n'y a qu'à succomber.

Beyle dit qu'en 1808 il a assisté, à Vienne, à la seconde exécution, en italien, delà Cr^a^/on de Haydn, dans la maison de Lobkowitz, en présence de 5oo personnes. Or, c'est dans la salle de l'Université que cette

solennité eut lieu et l'assistance se composait de plus de i5oo personnes.

Beyle dit qu'en lygS, une messe de Haydn le guérit d'une fièvre contractée à Vienne même ; le fait appartient à Carpani. D'autre part, à cette époque, Beyle ne s'était pas encore éloigné de sa ville. natale.

Dans ses lettres sur Haydn, Beyle dit que Faliéri, Weigl, Frieberth, Griesinger et M*^* Marianne Kuszbeck lui ont fourni des notes sur Haydn. Cependant ces mêmes personnes, dans un acte authentique, déposé à Vienne entre les mains du maestro Salieri, portant la date du 2 août i8i5 et imprimé dans la même revue que les deux lettres précitées, déclarent :

« Qu'elles n'ont jamais vu ni connu M. Louis- Alexandre- César Bombet, qu'elles lui ont d'autant moins fourni ces lettres, qu'elles attestent les avoir données à M. Carpani, quand il écrivait ses Haydine, et ont signé. »

A une attaque aussi vigoureuse et appuyée de telles preuves, il n'y avait aucune réplique possible ; c'est le parti que Beyle adopta. Il habitait alors Milan, où quelques éclaboussures l'atteignirent, mais légèrement, car peu de personnes le reconnurent sous le nom de Bombet (i).

Page 82, fin de l'article sur De r amour :

Malgré la froideur du public pour ce livre, Beyle le

( i) Voir plus haut : les Dossiers de Stendhaly I, i .

LA GOllRESPONDANGE 33()

considéra toujours pour son œuvre principale. On le voit s'en occuper jusqu'à sa mort, avec une affection toute particulière. Ainsi, j'ai trouvé parmi ses papiers plusieurs morceaux imprimés dans l'édition Michel Lévy. On les voit pages x à xxm; 222 à 226; 227 ; 3ii à 367.

Page 94, fin de l'article sur les Mémoires d* un Toariste :

Cet ouvrage a obtenu un honneur bien inattendu, celui de paraître en allemand. Des libraires de l^eipzig ont publié, en i846, un volume in-12 de 264 pages, portant le même titre que l'ouvrage de Beyle, mais n'en étant réellement qu'un extrait. On est tout étonné de voir des Allemands se complaire à la lecture d'un livre dont le style si vif et souvent si saccadé semble faire un tel contraste avec la nature habituellement si flegmatique de leur esprit.

Page 100, à placer entre Le Coffre et le Philtre : La Revue de Paris, du 11 mars i832, tome XXXVI, contient un article de Beyle sur la Vision de Prina^ par Th. Grossi. — Dans le même tome, page 209, Beyle a inséré un article sur Rome et le Pape, en i832.

Page loi, à placer entre le 2" et le 3* paragraphes : Du i^^ janvier au 3i décembre 1822, on a publié

à Paris une revue mensuelle dont le titre était : Paris Monthly Review. Beyie y a inséré quelques articles signés Alceste, et probablement traduits en anglais par M. Stricht, comme ceux envoyés plus tard k Colbum.

Avant d'écrire la Vie (fe/ïowiV»",Bey]e en avait donné le canevas au public, dans le Monthly Review, n° du I" janvier 1822; c'est un article étendu sur Rossini, ses compositions, ses succès dans le monde, etc.

La même feuille contient, en outre, des articles de Beyle sur : les chefs-dœavre des théâtres étrangers ; il y passe en revue : Foscolo (i), Manzoni, Pellico. — Pensées sur fa Philosophie eTHelvëtias. — Exposition de peinture au Loavre.

Quelques-uns de ces articles sont si^és : D. K. N.

R, Colomb.

(1) F0BCOI.0 (Hugo), quand il (Stait capitaine dans l'armée italienne, donna Ajox; celte tragédie fut siltlée ï Milan et l'auteur exilé i Florence par la police impériale, qui considéra la pièce comme dirigée contre le gouvernement autrichien. Foscoio, né h Zanto vers 1777, mort la 10 septembre 1837 dans les environs de Londre* (voir lo Globe du 6 octobre 1837). (Note de R. Colomb).

UNE SÉANCE DU CLUB

UNE SÉANCE DU CLUB

A mon cher Bélagou.

A bout de conversation, je songeai à mes deux grands cartons d'autographes. Ce n'est pas une collection factice, c'est toute la correspondance adressée pendant plus de trente ans à Letronne, membre de rinstitut, mort en 1847.

— Letronne ? me dit mon ami.

— Oui, Letronne, dont parle Stendhal dans les Mémoires cTun Touriste et dans la Vie de Henri Brulard, Beyle le compare à son grand-père, cet excellent D' Gagnon. « Par surcroît de bonheur, dit-il, il se moquait fort des pédants (les Lerminier, les Salvandy d'aujourd'hui), il avait un esprit dans le genre de M. Letronne qui vient de détrôner Memnon. » L'éloge a quelque valeur quaiid on pense au savoir aussi grand que modeste de Letronne, trop oublié aujourd'hui.

Et j'ouvris le carton presque au hasard.

— De qui cette jolie lettre, écrite d'une main si aristocratique?

— De la princesse Belgîojoso.

— Princesse Belgîojoso ?

Mon ami, qui pourtant sait beaucoup, avait Thumeur interrogatîve ce soir-là.

— Lisons d'abord la lettre, vous verrez à qui vous avez affaire. Et, du même coup, vous trouverez dans ces trois petites pages un jugement sur Letronne, nullement en désaccord avec celui que nous donne Stendhal :

« Monsieur,

« Je viens de recevoir voire mémoire sur la civilisation égyptienne, et je ne veux pas larder davantage à vous remercier d'avoir songé à- moi d'abord, et ensuite de m'avoir jugé {sic) digne d'apprécier tout ce qu'il y a de clarté, de pureté et de sagacité dans ce travail dont le sujet m'est si complètement étranger. On croirait en effet, à voir la facilité avec laquelle vous circulez dans les catacombes, que l'on y marche par des routes larges, régulières et éclairées. On le croirait, si Ton ne savait confusément combien s'y sont perdus, et si Ton prenait soin de ne pas ouvrir les autres livres écrits par d'autres auteurs sur de pareilles matières.

« Merci donc, Monsieur, de m'avoir procuré un plaisir assez rare aujourd'hui ; celui d'admirer avec sécurité.

« Je serais charmée que le souvenir que vous avez bien voulu garder de moi fût assez puissant pour vous faire gravir la rue de Courcelles. Mon ami Thierry s'en réjouirait autant que moi. Si vous aviez une soirée à nous don-

UNE SÉANCE DU CLUB 345

ner, vous nous trouveriez ensemble et entourés d'un petit nombre d'amis ; car c'est pendant la soirée qu'il se permet la conversation, et il en jouit comme de la seule distraction qui lui reste.

c( Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma haute considération.

« Trivulce, P*" de Belgiojoso.

c( 36, Rue de Gourcelles, a3 Mai i845. »

Mon ami, qui est bon pédagogue à ses heures, fut ravi de ce petit morceau. Il en loua surtout les deux premiers paragraphes et m'en détailla les finesses. Admirer avec sécarité lui plut. L'expression a des airs de cliché, c'est dommage, elle est pourtant neuve. Les détails sur Augustin Thierry le rendirent un peu ironique. — Antigone le fit sourire.

Et alors je lui contais quelques anecdotes sur la Princesse.

On l'appelait la femme verte, tant son visage avait l'aspect cadavérique. Elle était longue et diaphane comme un cierge, et se fit dire par un paysan spirituel des environs de Paris : « Est-elle assez feignante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! »

C'était, sous une autre forme, les célèbres strophes que Musset intitula : Sur une morte (Elle était, belle si la nuit. . .), et qui furent inspirées par cette Italienne (i) .

(i) Voir plus luut, Dessins de Romantiques^ I, 8.

Comme M°" Swetchine, la princesse Belgiojoso avait eu sa crise théologique — c'était une des Mères de r Eglise — une des commères ds CEglise, disait le spirituel curé de la Madeleine, l'abbé Deguerry, impatienté du zèle encombrant de ces grandes dames. Daniel Stern, dans ses Souvenirs où il n'est pas asseï question de Liszt et de ccrlain voyage de Genève, n'est guère indulgente pour la Princesse, qui avait eu le tort de vouloir la convertir. Elle nous la montre à son prie-Dieu, dans son oratoire, sous le rayon orangé d'un vitrail gothique, entre de poudreux in-folio, la tête de mort, à ses pieds. « Avant quù d'arriver à l'oratoire, dit-elle, on avait traversé une chambre à coucher tendue de blanc, avec un lit de parade rehaussé d'argent mat, tout semblable au catafalque d'une vierge. . . Jamais femme, à l'égal de la princesse Belgiojoso, n'exerça l'art de l'effet. Elle le cherchait, elle le trouvait dans tout; aujourd'hui dans un nègre et dans la. théologie; demain dans un Arabe qu'elle couchait dans sa «flèche pour ébahir les promeneurs du Bois ; hier dans les conspirations, dans l'exil, dans les coquilles d'œufs de l'omelette qu'elle retournait ellemême sur son feu, le jour qu'il lui plaisait dé paraître ruinée, »

Je n'allais pas plus loin, ces petites méchancetés de femme impatientaient mon ami. Il voulut relire la lettre qui lui en disait beaucoup plus long que les papotages de M"" d'Agoult. II déclara sans emphase — à la

UxNE SÉANCE DU CLUB 34?

manière beyjique* — que la princesse était une femme supérieure, nullement moulée à la Strmdberg.

Làrdessus je lui tendis une lettre de Libri ; je n*eus rien à lui apprendre sur cet homme, qui fit couler autant d'encre que le Courrier de Lyon, L'écriture minuscule et fuyante de Libri est mauvaise au point de vue graphologique, mais nous ne nous arrêtâmes point à ce détail. J'étais pressé de faire lire à mon ami ce qui suit :

« Jeudi soir, 3 Avril.

« Monsieur et très honoré confrère,

« Nous venons d'organiser à la Revue des Deux-Mondes un petit impromptu auquel je serais bien charmé que vous eussiez la bonté de prendre part. Quelques-uns de nos amis (parmi lesquels je citerai MM. Buloz, Labitte, Sainte-Beuve et Mérimée) veulent bien" me faire Phonneur de venir goûter d'un macaroni qui sera fait suivant les règles, demain [vendredi) y chez un restaurant [sic) italien. Auriez-vous la bonté de me faire l'honneur de venir juger si ce macaroni est bien fait ? Je vous en serais très reconnaissant. Je le répète : c'est un impromptu et non pas un dîner. Le rendez-vous est pris chez M. Buloz, rue des Beaux-Arts, n** lo, demain à six heures et un quart. De là nous partirons • tous ensemble pour aller chercher ce macaroni. Si vous pouvez venir, vous nous ferez grand plaisir et honneur à tous.

« Ne répondez pas, et venez : ce sera la plus aimable

réponse. Agréez, Monsieur et cher confrère, l'hommage affectueux de ma haute considération.

« P.-S. — Je ne pourrai vous envoyer cette lettre que demain matin : mais le rendez-vous est pour demain vendredi 4 avril à 6 h. i/4> rue des Beaux-Arts, lo. m

— On ne s'embêtait pas à la Revue des Deux- Mondes, dans ce temps-là ! Mais peut-on être aussi prolixe que ce Libri ! Et ce post-scriptum ! Cela me rappelle le monsieur qui réclame son parapluie à un amij et qui rouvre sa lettre pour ajouter : « Je l'ai retrouvé. »

— Décidément, dis-je, nous sommes voués aux étrangers ce soir, voici Meyerbeer qui, après ce français-italien, va nous offrir un spécimen de françaisjuif. Letronne étMt un grand mélomane, et avait reçu à ses mercredis le futur auteur des HuouEnoTS.

<t Monsieur,

o Veuillez me permettre d'introduire près de vous M. Munk, savant orientaliste, dont les articles sur la littérature orientale dans le Temps et autres journaux sont certainement ^connus de vous. M. Munk était un ami intime de feu mon frère, et l'est de toute notre famille. Je désirerais donc pouvoir contribuer ii l'accomplissement de son désir de faire la connaissance de M. Le-

UNE SÉANCE DU CLUB S/lQ

tronne^ le plus grand philologue de notre époque, désir qu'il nourrissait depuis longtemps.

(( M. Munk a en outre une requête toute scientifique a vQus présenter, dont votre haute position pourrait lui obtenir le but. {Je relus deux fois la phrase, sur l'ordre de mon amL)

(( La bienveillance dont vous avez toujours daigné honorer mes frères et moi, me fait espérer que vous me pardonnerez de vous importuner de cette lettre. Au reste, un grand homme comme vous. Monsieur, est le protecteur né de tous les gens de mérite, et certes M. Munk est de ce nombre.

« Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

(( Meterbeer. »

(c Ce 2a mars 36. »

Enfin, je fus heureux de mettre la main sur un simple petit billet, très académique celui-là, et très français. Letronne était alors directeur de la Bibliothèque royale :

« Monsieur,

« Mgr le Duc et M""* la Duchesse d'Orléans se proposent de visiter demain mercredi, à i h. 1/2, la bibliothèque royale. Je m^ trouverai moi-même à midi et demi. Veuillez prendre toutes les mesures nécessaires pour que

L. L. A. A. R. R. soient reçues d'une façon conforme a leur rang el à nos sentimenls.

« Recevez, Monsieur, etc.

ft SALVAHDt. »

Ce conforme à leur rang et à nos sentiments enchanta mon ami — et lui fit mieux comprendre toute l'antipathie qu'inspirait k Stendhal le ministre-académicien.

Je tenais encore toute une liasse d'autographes : Arago, le D' Koreff, ce véritable ami de Beyle, Humboldt, Champollion, Niehuhr, Daru, Mickiewicz, etc., mais il se faisait tard. Nous les retrouverons à une prochaine séance -— si nous gommes las de causer, et si nous nous apercevons que nous sommes sur le poini^^ d'enfreindre ce principe de beyiïsme ; ne pas parler pour ne rien dire.

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