RAPPORTS DE MADAME DE BERULLE AVEC BAINTI
M"* de V. put remarquer k son mariage (1802) un homme qui vint l'embrasser sans l'avoir jamais vue ; il venait souvent chez son beau-frère, quelquefois chez son mari, avec l'uniforme du régiment où il servait.
Elle demanda ce que c'était que ce jeune homme, the husband dut lui répondre, avec le ton de la colère, que c'était une mauvaise tête qui venait de donner sa démission, et Pacé, qui cherchait à briller par ses récits, lui en fit une foule de nos aventures à Milan et surtout de sa fameuse affaire pour M"" Martin avec le général D. ; nous croyons qu'elle ne pensa pas à Banti et qu'elle en eut l'opinion énoncée par son mari (une mauvaise tête).
En i8o5, Banti voulut devenir colonel, elle écrivit h M™° Cheminade, son amie, que son mari ni elle ne feraient rien pour une mauvaise tête. Banti écrivit à son ami C..., qui la montra à sa sœur, une lettre pleine de sentiment et d'esprit sans excès. Cette lettre, réellement bien faite, passa sous les yeux de M"'' de B. : Banti arriva à Paris en 1806 et y continua ses amours avec M"*" Adèle et fit un peu sa cour à M"" de B. : beau début de commencer à faire la cour à une femme, étant l'amant déclaré d'une autre ! Banti était toujours avec Pacé et passait pour être de moitié dans toutes ses
d'Adèle a ennobli à jamais le colonel aux yeux de la Duchesse.
D'ailleurs, Pacé avait conté à M"" de B, toute l'histoire de Banti avec M"° L[ouason] ; ainsi, pendant ce court séjour de trois mois, Banti fut aux ytax de M"' de B. une mauvaise tète, capable de tout faire pour l'amour et aimant les filles.
Banti partit comme capitaine pour l'Espagne, il était à Burgos lorsqu'au milieu de l'hiver M"" de B. vint rejoindre son mari h Madrid. Tout à coup à ce voyage. M""' de B. fut pour Banti d'une bonté tendre qui le fit tomber des nues, au point de lui dire au milieu de tout le salon : « Venez donc, mon cher capitaine, que nous fassions la conversation ensemble, d The brother en fut jaloux (i). Le lendemain elle partît pour Madrid et me rencontra à i5 lieues en avant de Burgos (2), où j'étais allé faire préparer des chevaux pour elle. Elle parut très sensible à celte attention, mais quand nous nous trouvâmes seuls la nuit dans le salon des voyageurs, nous ne sûmes que nous dire.
Elle demeura dix-huit mois à Madrid et Banti n'alla pas la voir. Elle revint à Paris. Banti y revint deux mois après, en décembre 1808. Elle l'accueillit avec une
(i) Vrai. 37 avril 1819.
(3) Par prudence, tout le commeacement eil soiu le nom de Banti à la troisihme personne, mais le je revient pnsque aussitôt. — (N. DE l'Ed.)
amitié vive qui Tétonna déplus en plus et lui offrit un appartement dans son palais. Banti commença alors à lui faire une cour plus serrée ; il la traitait comme une femme qu'on aime timidement et sans trop songer à l'avoir. La faveur continua à être très marquée jusqu'au 6 avril, que Banti nommé (i) à la fois chef d'escadron et chevalier de la Légion, reçut l'ordre d'aller à Donauwerth.
L. et d'autres plats gredins fins qui environnaient le général croyaient que Banti l'avait. Celui-ci pendant tout son séjour à Paris avait affiché beaucoup d'élégance.
Pas de données sur les adieux.
Banti arriva à Vienne, y mena une vie heureuse, y fut blessé près du duc ; il avait écrit à la Duchesse quatre à cinq lettres où la tendresse perçait assez, elle avait répondu avec beaucoup d'amitié. Son mari fut blessé, elle accourut à Vienne.
Banti, allant la voir pour la première fois, se présenta devant elle avec tout le respect possible, mais elle le reçut avec un intérêt tendre, et agit comme si elle avait voulu l'amener par ses actions et ses paroles à une plus grande familiarité. Elle lui demanda avec inquiétude s'il était bien guéri (2). Elle s'empara de lui et ils visi-
(i) Pour .détourner. — Cest adjoint au commissaire des guerres, qu* il faut lire, — (G. S.)
- (a) Trait de naturel et de bonté singulière, car il s*agissait de la vérole, rien moins que cela. 181 9.
tèrenl ensemble les monuments, les promenades et les environs de Vienne. Bantî se conduisit avec elle d'une manière noble, polie, gracieuse, et mil dans sa conduite et ses actions de la chaleur et du brio. Bantî était connu pour avoirdes maîtresses à Vienne, elle le savait, ce qui augmenta encore à ses yeux sa réputation de galant. Sa bravoure, sou sang-froid, son air d'ignorer le danger dans des circonstances où elle en voyait, durent fortifier ses anciennes idées au sujet de Banti, et durent lui faire paraître sous un point de vue brillant les anciennes histoires de Banti qui, peut-être, n'étaient dans sa tête que comme anecdotes détachées.
Il me semble que, pendant tout ce séjour de Vienne, la duchesse fît à Bantî autant d'avances qu'en comporte le caractère que nous lui supposons. Elle sembla du moins oublier toute prudence, elle lui donna souvent devant tout le monde des preuves d'une préférence bien marquée, elle lit croire par sa conduite à plusieurs personnes de sa société que Banli l'avait, elle lui donna mille occasions de se déclarer, était toujours seule avec lui, avait l'air tendre, etc., et, après trois mois de séjour, l'embrassa à son départ avec expression et en le serrant dans ses bras (i).
BanU à son retour d'Espagne, au commencement
(i) Avis. BanEi fut limiJe, amouroui de l'amour sans lo »avoir, il l'srrèUit ï chaque pas pour jouir el aussi la manqua par béliie, et faute d'attaquer. 1819.
de 1811, a demandé le grade de colonel (i) et l'a obtenu six mois après, uniquement par Tinfluence du général dont il devait là protection uniquement à M"** de Bérulle.
La physionomie de la conduite ci-dessus s'est marquée dans le voyage de Vienne, dans celui d'Ermenonville où nous remarquons le coup dœil du canard, les plaisanteries pleines de gaieté lorsqu'elle était cojuchée sur le lit, où nous remarquons l'extrême faute de Banti qui ne profita pas d'une occasion où sa timidité étail presque vaincue et où l'âme de M™" de B., tendrement émue, paraissait ne plus songer aux règles sévères de sa conduite : Banti a souvent répété cette faute plus ou moins : leurs tête-à-tête sont silencieux et froids. Arrivet-îl une troisième personne, tous deux deviennent tendres. Le tête-à-tête est désagréable (2) pour Banti» qui a toujours beaucoup de remords de n'avoir rien à dire. Elle s'aperçoit probablement de l'existence de ce froid, qu'en pense-t-elle ? Dieu le sait.
La réponse à cette question résoudrait enfin le problème.
(i) Lire : Auditeur au Conseil d'Etat. — (G. S.) (2) Bêtise incroyable de Banti, on avait mis toute hypocrisie au diable. Nous étions entre nous avec deux femmes faciles, sans esprit, et Lecoulteux qui allait bien. 1819. (N. de St.) Lecoul" teax de Canteleu qui, déjà auditeur comme Beyle, fut nommé en même temps que lai, le 22 aoât 18i0, « inspecteur de la comptabi^ lité du mobilier et des bâtiments de la Couronne ». — (G. S.)
' D'abord.
Vu ce que From oaks (i) lui a dît des belles shepherds (2), qu'il lui a peintes comme n'étant pas impassibles, vu l'assiduité à l'Opéra buffa et les conjectures qu'elle a exprimées plusieurs fois sur le motif, vu le sombre nuage qui couvre toute la société de Banti, vu la persuasion où elle est qu'il ne va qu'aux endroits où il trouve du plaisir,
M"" de B. doit penser que Banti a une maîtresse ou plusieurs femmes et trouve celles de sa société ou trop tristes ou trop assujettissantes.
Je crois (moi écrivain) qu'elle regarde Banti comme un bomme qui ne veut pas l'avoir, qu'elle a aimé Banti, que peut-être elle l'aime encore, qu'elle lui a fait (je ne sais si c'est avec intention formelle) à peu près toutes les avances que comporte son caractère, et que, voyant Banti reculer pour ainsi dire, elle aura essayé de se vaincre, que, n'ayant peut-être qu'un vîf désir, sans amour véritable, le combat n'aura pas été très pénible, ni bien sensible aux yeux de Banti ; <|ue d'ailleurs elle aura appuyé sa résolution de toutes les idées de devoir, de religion, de parenté, de reconnaissance de Banti envers le général, etc.
Que si elle aime encore Banti et ne lui en veut pas de sa froideur, c'est non seulement parce qu'Ole le regarde comme un ami noble et vrai, mais eiic(»«
(i) De chêne. — (C. S.) (3) Berghres. — (G. S.)
parce que ses regards tendres et quelquefois ses attentions marquées lui font peut-être penser qu'il Taime, et qu'il retient son amour.
La disposition la plus heureuse qu'elle pût avoir et qu'elle a peut-être, serait qu'elle crût que Banti s'éloigne de sa société parce qu'il a formé le projet mûrement délibéré de ne pas lui faire la cour, quelque envie qu'il en eût : ses courtes et assez rares visites, ce froid dans le tête-à-tête, dont nous parlions, pourraient lui montrer un homme qui craint de s'abandonner ; surtout si on y ajoute sa réputation d'homme passionné.
Le froid semblerait démontrer que la duchesse aime Banti, et qu'elle a besoin de parler d'autre chose que de choses indifférentes.
Donc,
Si Banti veut jamais l'avoir, il doit attaquer promptement ; car d'après tout ce que nous avons dit, « un amant devient nécessaire à son bonheur », et, d'après le caractère de Banti, il serait affreux pour lui qu'un autre se mît à la place qu'il n'aurait pas eu la force de prendre.
GRAND AVANTAGE POUR BANTI d'aVOIR MADAME DE B.
Il pourra suivre son caractère et ne pas être obligé de s'ennuyer dans les visites de cérémonie par semaine, chose qu'il ne peut pas se promettre de faire. Exemple : le duc de Ro. et M*"® Ga.
Même en travaillant à l'objet de sa passion, Bantt serait vexé par le remords de ne pas faire sa cour, et do manquer ainsi de belles missions et les occasions de connaître les hommes.
S'il n"a pas M"" de B., il se le reprochera toute sa vie.
[Ce qai préclde est de tSti. ce gui sait de 1819.]
Le seul conseil à donner était Attaque 1 Attaque !
Attaque !
39 avril 1819.
Thinking mûrement et profondément to M,
Le caractère de Burrhus devient de' plus en plus historique ; un rare talent, une probité unique, une pureté révolutionnaire estrâmemeot rare, tels seront
(i) LefiurrhuB rfa titre et U Z... da texte disigaent le comte P D..„ né à Montpellier la la janvier 1767. (C. S.)
50 SOIRÉES DU STEIfDHAL CLUB
dans l'histoire les traits principaux de cet homme remarquable.
Pour éclaircir mes idées à son sujet, je vais penser la plume à la main ; je prie au nom de l'honneur qu'on n'aille pas plus loin dans cette confession du cœur.
Son père, homme adroit et peu sensible, n'avait pas de fortune. Il quitta Grenoble, sa patrie, pour la faire. Il voulait aller en Amérique. Le hasard le fit secrétaire général de M. de...., intendant de Montpellier. Cet intendant ne voulait pas tenir maison, M. D. la tint ; il se maria à une femme riche, dévote, et de peu d'esprit. Cette femme a fait toute sa vie son devoir à l'heure prescrite. Elle avait 3o personnes à dîner trois fois la semaine, quoiqu'elle n'aimât pas le monde. Lui, travaillait beaucoup ; il faisait beaucoup par lui-même.
Z. naquit vers 1768. Il se distingua de très bonne heure, par son application. Il fut envoyé très jeune au collège de Tournon où il se distingua par son application. Il y fit beaucoup de vers ; il y contracta le goût de la vie d'homme de lettres. Nul trait de caractère ou de folie, nul amour bien fort, rien qui annonce l'homme passionné, mais un amour tenace pour le travail.
Il était toujours le premier de ses classes. Son amour pour le travail s'explique par l'envie de se distinguer, le plaisir de savoir, l'habitude des petites jouissances
de vanité litl4raïre, souvent répétées, le plaisit' de parler de choses que tout le monde ne sait pas. C'est bien là le plaisir des savants du second ordre (autre» que les génies inventeurs).
Z. sortit du collège à i6 ans avec l'envie d'être homme de lettres. De retour k Montpellier, il fut bientôt le membre le plus marquant d'une petite société littéraire, composée de jeunes gens. Il travaillait les jours et les nuits k composer des pièces en vers et en prose, qu'il lisait dans cette société. Nulle mélancoUe, nulle misanthropie, nul amour de la solitude, rien, d'exagéré, au contraire, beaucoup de politesse et d'urbanilé. Ce caractère se laissait mener facilement par ses parents.
Il voulait être homme de lettres ; son père, qui neséparait pas l'idée du bonheur de celle des richesses^ et des distinctions, combattit ce goût avec persévérance, et enfin acheta pour lui peu de temps avant la révolution, et pour la somme de 120 mille Irancs, une charge de C (i).
Il fallait solliciter le travail ; c'était une laveur qued'être employé ; son père obtenait souvent de ces petites faveurs pour lui. Les travaux dont il fut chargéentraînaient presque toujours des rapports, des pièces.
(i) Commissaire des Guerres. On obtint u »r M. D... n'avait que 17 ana. (G. S.)
5a SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
M, Z. aimait le travail, il mettait de Tamour-propre h bien écrire, il eût été honteux de présenter un rapport mal fait, il se trouva donc tout naturellement, au bout, de quelque temps, avoir du goût pour son état.
Ce goût fut fortifié par des succès. Le ministre lui écrivit de Paris 2 ou 3 compliments.
Les premiers troubles de la Révolution chassèrent sa famille de M. Elle vint à Paris ; il y vint aussi, son goût pour rétat d'homme de lettres le tirailla un peu ; mais il fut bientôt employé à Tarmée de Bretagne, il avait 24 ans, environ, tout juste l'âge exigé par l'ordonnance. Il eut, à ce sujet, un compliment du ministre.
Son père détestait la Révolution ; lui, au contraire, nourri de Voltaire et de Raynal, aimait les idées nouvelles ; de là un peu de froid entre eux.
Sans avoir les idées d'Helvétius, qui probablement lui auraient paru trop hardies, il aimait un gouvernement libre.
Quelle était sa théorie ? Probablement les ouvrages de Montesquieu et de Rousseau, un amour vague de la liberté, sans vue de moyens de la faire exister, beaucoup de respect et d'amour pour les gouvernements de Rome et de la Grèce.
Un bon livre sur ce sujet, à la portée de tout le monde, lui eût fait moins d'impression qu'un bouquin ignoré ayant la moitié moins d'esprit, mais qui l'au-
rait ramené à son premier plaisir, celui auquel son âme était habituée : le plaisir de savoir ce que tout le monde ne savait pas. C'est le plai^r du savant da l'Académie des inscriptions.
11 travailla beaucoup dans son métier de Comtnissaire des guerres en Bretagne, exerça les vertus républicaines en faisant lui-même des travaux pénibles, et comme tels réputés bas. Echauffé par ce genre d'énergie, il eut quelques traits de fermeté envers des généraux ou des représentants du peuple. Exemple. II allait en uniforme à une manutention. Il voyait qu'on ne chargeait pas assez vite du pain cuit sur des fourgons. Il se mettait à porter des sacs lui-même. En faisant cela, il sentait qu'il s'exposait au mépris de quelques badauds, mais qu'il était digne de la haute estime des vrais citoyens. Son cœur gagnait une victoire, était en train de vaincre, se sentait imitant les grands hommes, se sentait grand ; ce sentiment était d'autant plus net, qu'il n'était appuyé sur aucune combinaison difficile. Que dans ce moment un grossier général républicain vînt lui ordonner une absurdité, il savait fort bien lui dire qu'il n'était pas sous ses ordres.
Au milieu de cette activité qui a formé son caractère en ajoutant au caractère de savant le sentiment de pouvoir avoir une grande activité physique, de pouvoir exécuter, il écrivit à un de ses amis, en lui rendant compte de sa position : « Si nos amis les Anglais vien* nent, ils seront bien reçus ».
ri
Ce trait comique qui est bien dans le genre de son esprit faillit lui coûter la tète. Il fut mis en prison, et obtint avec beaucoup de peine d'être transféré à Orléans, sous la garde d'un sans-culotte (il a immortalisé cette circonstance de sa vie par son Epître à mon sansculotte, qui ira certainejnent à la postérité).
Il ne s'abandonna nullement aux idées sombres. En général, il faut dire, une fois pour toutes, que les idées à la Chateaubriand, le sombre de René, etc., sont tout ce qu'il y a de plus opposé à son caractère.
Il aime l'approbation de la majorité des hommes ; pour mieux dire, il y conforme toutes ses actions : ainsi la gaîté qu'il montre dans Tépître qu'il composa en prison, le genre d'occupation qu'il y choisit (il y traduisit Horace), montrent un homme qui regardait une mort tranquille comme un devoir et qui était encore fortifié dans cette idée par la lecture des anciens. Il n'était pas de ceux qui s^exaltaient alors la noblesse de leur mort, et il ne la liait pas à la grandeur des circonstances et aux affaires publiques. Son premier amour de la gloire littéraire, la seule qu'il eût désirée, lui revint dans cette occasion, et le porta à des entreprises qui n'exigeaient que du travail et du savoir.
n est probable que cette occupation lui procurait un calme qui lui aurait entièrement manqué sans elle.
Il en sortit vers l'âge de 26 ans. Avoir traduit H. à cet âge-là, dans un temps d'effervescence, montre un homme froid beaucoup plus savant que sensible. J'ai
souvent pensé qu'une place d'académicien des Inscriptions, ou de chancelier de France (s'il se fût appliqué au droit) convenait parfaitement à son caractère.
D retourna en Bretagne Commissaire Ordonnateur.
Il avait toujours été timide et gauche avec les femmes. Il devint à Rennes amoureux de M"" R. de P. au point de vouloir l'épouser. Gomme elle n'avait pas de fortune, le père de Z. s'opposa à ce mariage avec fotce. Z. fut sur le point de l'épouser malgré tout le monde ; il pleura, et a cru longtemps que son père l'avait privé du bonheur (voilà les on-dit, tout ceci n'est qu'une suite d'on-dit, les 3/4 peuvent être faux, en général ils exagèrent en mal et en faible).
Avant cl après il fut amoureux of the wife of his principal, lady P. Cette femme extrêmement coquette et absolument nette de sensibilité avait P.
Z. l'attaquait par des douceurs littéraires : elle manque d'esprit, surtout de connaissances, et devait évidemment être attaquée avec de la fatuité militaire. Cet amour a rempli niaisement les intervalles de ses occupations pendant quelques années de sa vie. Les vers étaient un ridicule aux yeux de cette femme, et il en faisait beaucoup pour elle.
Il continuait à se distinguer dans son métier. Il avait une extrême probité, que toute son éducation avait probablement fait naître, et qui était fortifiée par sa timidité. Ce dernier défaut paraît le seul que l'on puisse
reprocher à son administration, mais il entraîne, à mes yeux, un dommage immense.
A l'armée, le corps des Commis des Guerres était méprisé et jalousé ; ces pauvres diables n'étant pas soutenus, n'ayant pas d'instructions nettes, fortes et précises, étaient entravés dans tous les sens. Je crois que M. Z. eût eu des résultats bien plus brillants, s'il eût possédé rénergie et la vivacité de M. de Belleville par exemple. Mais il aurait peut-être eu quelques différends avec quelque maréchal qui lui aurait cassé le cou. Il suit son penchant en administrant, il ne s'élève pas jusqu'à juger sa manière.
Sa conduite est fort prudente, car l'armée a vécu . Qui voit le défaut de son administration? Quelques C. ou ordonnateurs ; mais tous disent du mal de lui, et n'osent pas attaquer sérieusement sa manière d'agir ; en résultat, il a une immense réputation de talent et la chose qu'on lui demande a été faite.
M. Petiet fut nommé M. de la G. ; il fut son S. G. ; il fît tout ce qui était travail ; M. Petiet représentait et recevait avec obligeance ; tous les frottements désagréables venaient de M. Z. qui, excédé des mauvaises raisons et delà mauvaise foi des solliciteurs, prit l'habitude de les brusquer d'une manière atroce. Il ne fermait jamais sa porte, par haine de l'insolence, se mettait en colère au 2' pétitionnaire, et se fâchait tout rouge, et avec des mouvements de fureur, avec les 3o ou 4o personnes auxquelles il donnait audience tous
les jours. Son père attaquait constamment ce défaut, mais sans succès.
Cet homme si tenùble en affaires avait dans la société et en parlant de vers une politesse dans laquelle évidemment rien ne vient du cœur, mais qui est fort recherchée et même maniérée. Ainsi il approche un fauteuil au premier venu.
M. Peliet fut renvoyé ; M. Z. fit un superbe compterendu. Il fut envoyé en Helvétie, il fit fort bien son métier, et gagna, je ne sais trop comment, l'amitié d'un grand général, qui a d'autres qualités que la probité [probablement Masséna].
Le comment serait décisif (ce qu'il y a de sûr, c'est que sa probifé aura été sans tache), mais il a peut-être fermé les yeux sur le pillage de...
En Helvétie il eut trois mois de loisir qu'il employa à parcourir ce beau pays. Il conçut le projet d'en écrire l'histoire ; il fut ému, mais d'une émotion plus liltér$ire que d'une âme sensible, en voyant le champ de bataille où 1 4oo Suisses avaient repoussé des milliers d'Autrichiens. Il songeait plus au beau chapitre que cela ferait dans son histoire, et aux particularités, dont il se souvenait avec un plaisir d'amour-propre, qu'à répandre les larmes d admiration de l'homme libre. Il n'a pas pu s'occuper de cette histoire, mais toutes les fois qu'il est dégoûté de sa manière de vivre, il voit le bonheur à habiter la Suisse. On lui offrit le Ministère de la guerre qu'il accepta. Mais une révolution fit
tomber ce projet : il reçut la lettre flatteuse qui le nommait Ord. de Tarmée d'Italie. Il n'y alla pas, je ne sais comment.
Il fut Secrétaire Général du Ministre Berthier et gagna son amitié comme travailleur infatigable et comme homme d'un caractère fort doux. Le trait de mille écus et de la vente des magasins. Il fut tribun et revint un peu à ses occupations littéraires, il corrigea et publia Horace. Cette vie était fort douce pour lui. Il fut Conseiller d'Etat, Intendant des pays conquis à Vienne en i8o5, Intendant à Berlin et à Vienne en 1809^ enfin Ministre (tout cela appartient à Thistoire ; je ne rapporterai pas des réparties pleines de sel et d'esprit).
Mais quel est son caractère ?
Ame. Faible et froide, susceptible de se mettre en colère et de pleurer un peu.
Esprit (nombre, rapidité, et force des combinaisons)
Il comprend lentement (pour un homme vif), avec
peine, et se fâche, s'impatiente quand on veut lui faire
comprendre quelque chose, surtout après les déjeuners
assommants de l'armée. Nulle idée nouvelle, et de l'éloi-
gnement pour les idées nouvelles, mèvaa en littérature.
Caractère. Non ferme, his brolher making [4 mots en anglais illisibles] une personne à laquelle il serait habitué lui ferait signer une lettre contre ses principes, il la signerait en se fàcbant et disant : « ^^ous le voulez, vous venez ici me forcer la main, et bien soyez content. » Et il signe.
En le flattant sur la littérature, on se rend intime (parce qu'il littcraturi se avec vous, que vous lui fournissez la jouissance d'amour -propre dont il a besoin), on acquiert quelque influence, mais pas sa confiance.
Il n'a nul plaisir à épancher ses sentiments, et nul besoin. Très probe par éducation et par manque de fermeté.
Nullement rusé, il décore cela du nom d'honnêteté parfaite, d'absence d'intrigue, a peur des intrigues, a peu de talent pour comprendre une intrigue, y ferait des balourdises, manque d'une Gnease commune dans la société, parait ne pas observer des rapports fort simples. Etait hors de lui en entendant le Prince dire des douceurs au général H.
Son compliment k M. de Fré.
Peu de chaleur en parlant, cependant animé, a l'air animé.
Colère. Se met en colère tout rouge, souvent et pour des riens, La colère est le sentiment d'un obstacle ^i
6o SOIRÉES DU STENDHAL CLUB \
nous parait grand, c'est la vue subite du malheur, nous nous trouvons arrêtés tout à coup par une chose que nous croyons faite.
(Le manuscrit de celle consultation fait partie de ma collection d'autographes de Stendhal. — G. S.)