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LE PROCES DE JULIEN SOREL

Cour d'assises de risère : 15 septembre 1827 Accusation d'assassinat commis par un séminariste

dans une église

Séance ouverte à g heures du matin, suspendue à 2 heures après midi, reprise à 3 heures, terminée à lo h, 1/2.

«Ga SOIRÉES DU STENDHAL CLUB

Jurés

MM. Bonnard, chef du Jury ; R.-P. Dumas ; Allemand ; Berthet ; R. P. Guignard ; R. P. Duffléard ; R. P. Moulezln ; Breton de Champ ; Chauront ; Bardousse de la Côte ; Comte de Paladru ; R. P. Aprîn.

Conseillers

MM. Ventavon, président; Goussolin; Morel; Burdet Bernard.

M. de Guernon-Rauvîlle, procureur général.

M° Massonnet, défenseur.

C'est le i5 septembre 1827 qu'ont conimencé les débats de cette cause extraordinaire. Le long travail qu'a dû exiger la relation complète de ces débats, telle qu'elle va paraître dans la Gazette des Tribunaux, expliquera et justifiera suffisamment un retard de quelques jours. Les dépositions des témoins, les réponses de l'accusé, ses explications sur les motifs de son crime, sur les passions dont son âme était dévorée, offriront ^ux méditations du moraliste une foule de détails pleins d'intérêt, et que nous ne devions pas sacrifier à une précipitation inutile.

Jamais les avenues de la Cour d'assises n'avaient été assiégées par une foule plus nombreuse. On s'écrasait AUX portes de la salle, dontl'accès n'était permis qu'aux

personnes pourvues de billets. On devait y parler d'amour, de jalousie, et les dames les plus brillante»

étaient accourues.

L'accusé est introduit et aussitôt tous les regardS' se lancent sur lui avec une avide curiosité.

On voit un jeune homme au-dessous de la moyenne, mince et d'une complexîon délicate ; un mouchoir blanc, passé en bandeau sous le menton et noué audessus de la tête, rappelle le coup destiné à lui ôter la vie, et qui n'eut que le cruel résultat de lui laisserentr^ la mâchoire inférieure et le cou deux balles dont une seule a pu être extraite. Du reste, sa mise et ses cheveux sont soignés; sa physionomie est expressive ;sa pâleur contraste avec de grands yeux noirs qui portent l'empreinte de la fatigue et de la maladie. I! les promène sur l'appareil qui l'entoure; quelque égarement s'y fait remarquer.

Pendant la lecture de l'acte d'accusation et l'exposé de la cause, présenté par M. Lq Procureur général de Guernon-Rauville, Berthet conserve une attitude immobile. On apprend les faits suivants : Antoine Berthet, âgé aujourd'hui de 25 ans, est né d'artisans pauvres mais honnÉtes ; son père est marcchal-fcrrant dans le village de Braisgues. Une frêle constitution, peu propre aux fatigues du corps, u^e intelligence supérieure à sa position, un goût manifesté de bonne heure pour les études élevées, inspirèrent en sa faveur de l'intérêt îi quelques personnes ; leur charité plus vive qu'éclaî-

rée songea à tirer le jeune Berthet du rang modeste où le hasard de la naissance Favait placé, et à lui faire embrasser Tétat d'ecclésiastique.

Le curé de Brangues l'adopta comme un enfant chéri, lui enseigna les premiers éléments des sciences, et, grâce à ses bienfaits, Berthet entra en, i8i8 au petit séminaire de Grenoble. En 1822, une maladie grave l'obligea de discontinuer ses études. Il fut recueilli par le curé, dont les soins suppléèrent avec succès à l'indigence de ses parents. A la pressante sollicitation de ce protecteur, il fut reçu par M. Michoud qui lui confia l'éducation d'un de ses enfants ; sa funeste destinée le préparait à devenir le fléau de cette famille. M"^° Michoud, femme aimable et spirituelle, alors âgée de 36 ans, et d'une réputation intacte, pensa -t-elle qu'elle pouvait sans danger prodiguer des témoignages de bonté à un jeune homme de 20 ans dont la santé délicate exigeait des soins particuliers ? Une immoralité précoce dans Berthet le fit-il se méprendre sur la nature de ces soins ? Quoi qu'il en soit, avant l'expiration d'une année, M. Michoud dut songer à mettre un terme au séjour du jeune séminariste dans sa maison.

Berthet entra au petit séminaire de Belley pour continuer ses études. Il y resta deux ans, et revint à Brangues pendant les vacances de i825.

Il ne put rentrer dans cet étabUssement. Il obtint alors d'être admis au grand séminaire de Grenoble;

mais, après y être demeuré un mois, jugé par ses supérieurs indigne des fonctions qu'il ambitionnait, il fut congédié sans espoir do retour. Son père, irrité, le bannit de sa présence. Enfin, il ne put trouver d'asile que cbez sa sœur, mariée h Brangues.

Ces rebuts furent-ils la suite de mauvais principes inconnus et de torts de conduite graves ? Berlhet se crut-il en butte k une persécution secrète de la pari de M. Michoud qu'il avait offensé? Des lettres qu'il écrivit alors à M"" Michoud contenaient des reproches violents et des diffamations. Malgré cela, M, Michoud faisait des démarcbes en faveur de l'ancien instituteur de ses enfants. ^

Berthet parvint encore k se placer chez M. de Gordon en qualité de précepteur. Il avait alors renoncé à l'Eglise; mais, après un an, M, de Cordon le congédia pour des raisons imparfaitement connues et qui paraissent se rattacher à une nouvelle intrigue. Il songea de nouveau à la carrière qui avait été le but de tous ses efforts, l'état ecclésiastique. Hais il fit et fît faire de vaines sollicitations auprès des séminaires de Belley, de Lyon et de Grenoble, Il ne fut reçu aucune part ; alors le désespoir s'empara de lui.

Pendant le cours de ces démarches, il rendait les époux Michoud responsables de leur icutilité. Les prières et les reproches qui remplissaient les lettres qu'il continua d'adresser à M. Michoud devinrent des menaces terribles. On recueillit des propos sinistres :

Je veux la tuer, disait-il dans un accès de mélancolie farouche. Il écrivait au curé de Brangues, le successeur de son premier bienfaiteur : « Quand je paraîtrai sous le clocher de la paroisse, on saura pourquoi.» Ces étranges moyens produisaient une partie de leur effet. M. Michoud s*occupait activement à lui rouvrir l'entrée de quelque séminaire; maïs il échoua à Grenoble ; il échoua de même à Belléy où il fit exprès un voyage avec le curé de Brangues. Tout ce qu'il put obtenir, fut de placer Berthet chez M. TroUiet, notaire à Mores tel, allié de la famille Michoud, en lui dissimulant ses sujets de mécontentement. Mais Berthet, dans son ambition déçue, était las, selon sa dédaigneuse expression, de n*être toujours qu*un magisterà aoo francs de gages. Il n'interrompit point le cours de ses lettres menaçantes ; il annonça à plusieurs personnes qu'il était déterminé à tuer M""® Michoud en s'ôtant la vie à lui-même. Malheureusement, un projet aussi atroce semblait improbable par son atrocité même ; il était pourtant sur le point de s'accomplir !

C'est au mois de juin dernier que Berthet était entré dans la maison Trolliet. Vers le i5 juillet, il se rend à Lyon pour acheter des pistolets ; il écrit de là à M""* Michoud une lettre pleine de nouvelles menaces ; elle finissait par ces mots : u votre triomphe sera» comme celui d'Aman, de peu de durée » . De retour à Morestel, on le vit s'exercer au tir; l'une de ses deux armes manquait feu ; après avoir songé k la faire répa<*

rer, il la remplaça par un autrepistolef qu'il prit dans la chambre de M. Trolliet alors absent.

Le dimanche 23 juillet, de grand matin, Berthef charge ses deux pistolets i. doubles balles, les place sous son habit, et part pour Brangues. II arrive chez sa sœur, qui lui fait manger une soupe légère. A l'heure de I» messe de paroisse, il se rend à l'église et se place à trois pas du banc de M"° Michoud. Il la voit bientôt venir accompagnée de ses deux enfants dont l'un avait él6 son élève. Là, il attend, immobile... jusqu'au moment où le prêtre distribua la communion... « M l'aspect « de la bienfaitrice, dit M. le Procureur général, ni " la sainteté des lieux, ni la solennité du plus sublime « des mystères d'une religion au service de laquelle « Berthct devait se consacrer, rien ne peut émouvoir H cette âme dévouée au génie de la destruction. L'œil <i attaché sur sa victime, étranger aux sentiments reli- <i gieux qui se manifestent autour de lui, il attend avec (( une infernale patience l'instant où le recueillement H de tous les fidèles va lui donner le moyen de porter (( des coups assurés. Ce moment arrive, et, lorsque « tous les cœurs s'élèvent vers le Dieu présent sur « l'autel, lorsque M""^ Michoud prosternée mêlait peu t- « être à ses prières le nom de l'ingrat qui s'est fait « son ennemi le plus cruel, deux coups de feu succes- « sifs et k peu d'intervalle se font entendre. Les assis- « tants épouvantés voient tomber presque en même (1 temps et Berthet et M"" Michoud, dont le premier

(( mouYement,dans la prévoyance d'un nouveau crime, « est de couvrir de son corps ses jeunes enfants. Le « sang de l'assassin et celui de la victime jaillissent con- « fondus jusque sur les marches du sanctuaire.

(( Tel est, continue M. le Procureur général, le forte fait qui amène Berlhet dans cette enceinte. Nous (( aurions pu, messieurs les jurés, nous dispenser (( d'appeler des témoins, pour constater des faits qui <( sont reconnus par l'accusé lui-même ; mais nous (( l'avons fait pour cette philanthropique maxime, « qu'un homme ne peut être condamné sur ses seuls « aveux. Votre lâche, comme la nôtre, se bornera sur « le fait principal à faire confirmer par ces témoins les <( aveux de l'accusé.

(( Mais un autre objet d'une haute gravité excitera « toute notre sollicitude, appellera nos méditations. « Un crime aussi atroce ne serait que le résultat (( d'une épouvantable démence, s'il n'était expliqué « par une de ces passions impétueuses dont vous avez « chaque jour l'occasion d'étudier la funeste puissance. « Nous devons donc rechercher dans quelle disposition (i morale il a été conçu et accompli ; si, dans les actes <( qui l'ont précédé et préparé, si, dans l'exécution (( même, l'accusé n'a pas cessé de jouir de la plénitude « de sa raison, autant du moins qu'il en peut exister (( dans un homme agité d'une passion violente.

c( Un amour adultère, méprisé, la conviction que « M™* Michoud n*était point étrangère à ses humilia-

« lions et aux obstacles qui lui fermaient la carrière & « laquelle il avait osé aspirer, la soif de la vengeance, « telles furent, dans le système de l'accusation, les n causes de cette haine furieuse, de ce désespoir forci cené, manifestés par l'assassinat, le sacrilège, le (( suicide,

« L'horreur tout extraordinaire du crime suftirait « pour captiver notre attention, mais votre sollicitude, messieurs les jurés, sera plus puissament excitée par (( le besoin de ne prononcer une sentence de mort, qu'au- « tant que vous auriez acquis la conviction irrésistible « que le crime fut volontaire, et le résultat d'une longue <( préméditation. »

On passe k l'audition des témoins.

Quatre personnes ont été assignées pour constater les circonstances pour ainsi dire matérielles de l'événement du a3 juillet; trois d'entre elles racontent que Berthet resta debout, sans s'agenouiller, pendant toute la durée de la messe, jusqu'à la communion ; sa contenance et l'air de son visage étaient calmes ; on le vit tout à coup sortir un pistolet de dessous ses vêtements,' et le décharger sur M"'" Michoud.

M. Morin, chirurgien et adjoint du maire de Brangues, au bruit de la détonation, descendit précipitamment de la tribune, et aussitôt une seconde détonation se lit entendre, au milieu de l'affreuse confusion qui régnait dans l'église; il ne vit que Berthet, la ligure horriblement souillée par le sang qui jaillissait de

sa blessure et par celui qu'il rendait par la bouche. Il s'emprec^a de l'emmener ^t de lui apposer un premier appareil, mais bientôt on vint le prier d'accourir auprès d'une seconde victime : c'était M"® Michoud, blessée mortellement ; on l'avait transportée chez elle profondément évanouie et entièrement glacée. Ranimée avec la plus grande peine, elle hésita beaucoup à consentir à l'extraction de la balle ; mais après cette douloureuse opération, le chirurgien s'aperçut qu'il restait une seconde balle, qui avait pénétré jusque dans l'épigastre, et qu'il fallut également extraire.

Berthet reconnaît les pistolets qu'on lui présente. C'est sans aucune marque d'émotion qu'il désigne le plus gros pour celui dont il s'est servi contre M*"® Michoud.

M. le Président : Quel motif a pu vous porter à ce crime?

Berthet : Deux passions qui m'ont tourmenté pendant quatre ans, Tamour et la jalousie.

M. le Procureur général s'attache, pour la circonstance de préméditation, à fixer l'époque de la conception du crime : « Accusé, dit-il, je vous avertis que les interrogatoires que vous avez subis jusqu'à présent sont comme non avenus ; vous avez pu vous tromper ou vouloir tromper, il n'importe : votre défense est restée libre ; je vous demande donc à quelle époque vous avez lormé le projet de tuer M"*® Michoud. »

Berthet, après avoir hésité, £ait remonter sa résolution au voyage qu'il fit à Lyon pour acheter les pistolets. (( Mais, ajoute-t-il, jusqu'au dernier moment, j'ai été incertain si je Texécuterais ; j'ai constamment flotté entre l'idée de me tuer seul et celle d'associer M"*® Michoud à ma destruction. » 11 convient qu'il avait chargé les pistolets à Morestel, au moment de partir pour Brangues.

M. le Procureur général : Quelles pensées, quelles sensations morales se sont passées dans votre esprit, pendant le trajet de Morestel à Brangues, et jusqu'au moment où vous avez frappé M""* Michoud ? Accusé, nous ne voulons pas vous surprendre ; je vais vous dire le hut de la question que je vous fais : votre esprit ne serait-il point aliéné pendant l'espace de temps dont je vous parle ?

Bërthet : J'étais tellement hors de mol-même que je pus à peine reconnaître un chemin que j'avais parcouru tant de fois ; je faillis ne pas pouvoir traverser un pont jeté sur ce chemin, tant ma vue était troublée» Placé derrière le banc de M"*® Michoud, si près d'elle, mes idées étaient tumultueuses et pleines d'incohérences; je ne savais où j'étais ; le présent et le passé se confondaient pour moi ; mon existence même me semblait un songe ; dans certains moments, toutes mes pensées se réduisaient à celle du suicide ; mais, à la fin, mon imagination me figura M"° Michoud se livrant à un autre ; alors la fureur de la jalousie s'empara de moi, je

ne m'appartins plus et je dirigeai mon pistolet sur jyjmo Michoud ; mais jusque-là, j'avais été si peu décide à exécuter ma funeste résolution que, lorsque je vis jyjme Michoud entrer dans Téglise avec une autre dame et lui parler bas, après m'avoir aperçu, comme si elle délibérait de se retirer, je sentis bien distinctement que si elle eût pris ce parti, j'aurais tourné contre moi seul les deux pistolets s'il l'avait fallu ; mais son mauvais sort et le mien voulurent qu'elle restât.

M. le Procureur général: Sentîtes- vous des remords de ce que vous avez fait?

Berthet : Ma première pensée fut de demander avec empressement des nouvelles de l'état de M"' Michoud. J'aurais volontiers donné ce qui me restait de vie pour être assuré qu'elle n'était pas mortellement blessée.

M. Morin dépose qu'effeclivement Berthet témoigne quelques regrets de son action ; du reste, il jouissait de toute sa raison et de tout son sang-froid.

Le cinquième témoîn est M. Michoud, âgé de 52 ans, époux de la victime (Mouvement d'attention).

Le témoin : Berthet entra chez moi convalescent et fut l'objet de soins et d'attentions suivis; son caractère était triste et inquiet ; on le voyait souvent rêveur ; mais on en attribuait la cause à la faiblesse de sa santé ; il n'annonçait ni des penchants désordonnés ni des inclinations perverses. Je voulus par des bontés l'attachera mes enfants, mais Berthet songeait à reprendre le cours de ses éludes au petit séminaire de Bellcy. Un an ne s'était

pas encore écoulé que M"" Michoud me Ht part que ce jeune homme n'avait pas craint de lui faire des propositions olîensantes. Je ne jugeais pas h propos, pour éviter un éclat fdcheux, de parler à Berthet de cette confidence, je préférai attendre le terme de son départ qui était prochain, et qui eut lieu, en effet, au commencement du mois de novembre iSaS. Au mois d'août 1825, et de retour de Beliey, Berthet venait quelquefois chez moi et jouait aux boules avec M. Jacquin, qui était l'instituteur de mes enfants; ce fut alors qu'il écrivit à ma femme des lettres injurieuses et qui devinrent bientôt menaçantes ; elle me les- montra; je pris le parti de prier M, le curé de Brangnes d'intimer h Berthet l'ordre de cesser cl ses menaces et les relations qu'il avait avec ma maison. Il ne se conforma point à celte invitation ; il continua d'écrire ; il disait dans une lettre du mois d'octobre : Ma position est (elle que si elle ne change pas, il arrivera une catastrophe. Je lui fis renouveler par M. Jacquin l'interdiction absolue de ma maison ; il cessa alors entièrement de ve-

Au commencement de novembre, Berthet entra au grand séminaire de Grenoble, et en sortit bientôt pour des motifs inconnus. J'écrivis en safaveur au supérieur, M. Boasard, qui me répondit par un refus de le recevoir, accompagné de ces expressions : // doit se soucS' nir de ^explication que nous avons eue ensemble. Soa retour dans la paroisse de Brangues fut marqué par le

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renouvellement des lettres les plus outrageantes à ]jjme Michoud. Il l'accusait d'avoir donné des renseignements défavorables sur son compte et la priait en même temps de s'intéresser à lui.

Après une année qu'il passa chez M. de Cordon, il écrivit à ma femme qu'il était sorti de cette maison pour des raisons particulières ; il reprit le cours de ses menaces. Je iSs une nouvelle démarche auprès du supérieur du séminaire de Grenoble ; M. Bossard répondit qu'il lui était impossible d'admettre au sacerdoce la personne dont je lui parlais ; que cette personne devait aller s'enfermer dans la plus profonde retraite. J'écrivis alors à Belley ; j'y fus même au mois de juillet dernier et, peu de jours avant l'événement, avec le curé de Brangues ; mais le refus des supérieurs fut absolu. La dernière lettre que Berthet ait écrite était datée de Lyon et contenait de criminelles menaces que je ne le croyais pas capable de réaliser ; il terminait par ces mots remarquables : « Il est bien fâcheux que j'aie manqué la carrière à laquelle je me destinais ; j'aurais fait un bon prêtre ; je sens surtout que j'aurais habilement remué le ressort des passions humaines ! »

Berthet : Rien n'est plus faux que la déposition de M. Michoud* Comment, si sa femme lui eût fait la révélation dont il parle, aurait-il lait des instances par l'entremise de M. Sambin pour me faire rester encore un an chez lui ? Comment lui et son épouse auraientils pleuré tous les deux à mon départ, et auraient-ils

eu l'attention de me faire le don d'une caisse de fruits* Comment, si M"" Mîchoud avait eu à se plaindre de moi. Kl' écrivait-elle à Belley qu'elle avait pris un jenne homme pour l'éducation de ses enfants, mais qu'il ne me ferait jamais oublier d'elle?

Le témoin (avec dédain) ; J'aurais été bien bon de ■ verser des larmes !

M. le Président, à l'accusé : Quel était le sujet deslettres que vous écriviez à Belley ?

Berlhet : Pendant mon séjour à Brangues, je n'avais . jamais cessé d'avoir avec M""' Michoud des relations épislolaires et d'autres... (baissantla voîi) que je n'ose nommer. Je la pi-îais de ne pas me donner de successeur à Belley ; je lui faisais un crime d'oublier- les serments qu'elle m'avait faits. M'"" Michoud me répondait de m'observer dans mes lettres, parce qu'une servant» qu'elle avait congédiée avait tout appris à son mari. Pendant les vacances de iSsS, h mon retour de Belley, j'écrivais tous les jours à M™'' Michoud. Il est taux que M. Michoud m'ait fait défendre l'accès de sa maison. . M. Jacquin ne m'a point fait de commission de ce genre; M. Michoud m'engageait lui-même à venir chez, lui (M. Michoud fait un geste de dénégation).

Lorsque j'entrai au séminaire de Grenoble, j'étais. plein du désir d'être un homme de bien et de devenir un prêtre vertueux. J'écrivis à M. Michoud. Déterminé à m'humilier de toutes mes fautes, je lui racontais dans le plus grand détail toutes mes relations avec sa

femme ; j'allais jusqu'à lui désigner tous les endroits où j'avais pu la voir... (Mouvement dans l'auditoire).

Je voulus ensuite faire une confession générale à M. le Supérieur du Séminaire ; il m'écouta avec la plus grande attention ; puis il me dit que ma conduite avec M"* Michoud avait été trop diabolique pour que je ne dusse pas renoncer à jamais à la pensée de me faire ' prêtre, que le seul parti que j'eusse à prendre était d'aller au plus tôt m'ensevelir dans une solitude, pour y recommencer une vie nouvelle. Cette sévérité, suivie de mon expulsion d'un établissement où je me plaisais, me jeta dans le désespoir; un jeune curé, qui connaissait mon histoire, m'encouragea à persister dans mes projets, en me disant que mes égarements passés, effacés par le repentir, n'étaient pas une raison de me rebuter. Il me donna une lettre pour les supérieurs du séminaire de Lyon, Je fis ce voyage et je n'en recueillis qu'un nouveau refus ; on me répondit que le séminaire était entièrement plein, et que d'ailleurs, on recevait difficilement les étrangers. Alors, je revins à Brangues; j'étais malade, j'allais demander l'hospitalité à ma famille ; mais mon père, furieux, me frappa à coups de bâton et me chassa de sa présence ; je fus obligé de souffrir en silence, je ne voulais pas compromettre la réputation de M"® Michoud.

Je me trouvai sans asile... M. Philibert, curé de St- Benoît (dép. de l'Ain), me proposa alors, de la part de l'évêque de Belley, d'entrer dans son séminaire ; mais

il me demanda les motifs de ma sortie du séminaire de Grenoble ; j eus la franchise de tout lui dire ; M. Philibert me répondit que ces faits lui paraissaient trop graves pour qu'il ne crût pas devoir revenir sur la proposition qull venait de me faire. Je pus me placer chez M. de Cordon où je passai un an, pendant lequel j'écrivais continuellement à M^^Michoud, et je l'entretenais de l'amour que je ne cessais de sentir pour elle...

M. le Président : Pourquoi quittâtes-vous la place que vous aviez chez M. de Cordon ?

Berthet : J'étais en proie au dégoût, je n'aimais pas mon état ; toujours absorbé par le même sentiment, je n'étais pas même propre à donner des leçons aux enfants qui m'étaient confiés ; un bois épais était auprès du vieux château que j'habitais ; c'était l'asile où j'allais seul, sans témoin, rêver à M"^' Michoud. M"* de Cordon m'y suivit unjour.aQu'avez-vousdonc, monsieur Berthet, me dit-elle, depuis longtemps vous êtes triste... triste jusqu'à la mort; s'il était possible de faire quelque chose pour vous... Et croyez-vous que d'autres n'aient pas aussi leurs peines ; moi, qui vous parle, je suis triste aussi. » Alors M^^** de Cordon parut vouloir me... (ici, un mouvement se fit entendre dans l'auditoire, l'accusé balbutie et un léger sourire, mais aussitôt réprimé, se fait remarquer sur ses lèvres.) M"® de Cordon aimait à causer avec moi, continue-t-il avec embarras, nous nous..., mais je dois dire, reprend Berthet, avec moins d'hésitation, que jamais je n'ai eu

avec M^^* de Gordon que des rapports parfiiîtement honorables. Moi, sans fortune, malade, simple instituteur, aurais-J€ osé aspirer à une demmselle digne, jmr son nom et ses richesses, des plus brillants partis? D'ailleurs la passion qui m'occupait tout entier ne m'aurait pas i^ermis de songer à un autre objet. M. de Cordon vint un jour me trouver et me déclara que les aveux qu'il avait arrachés k sa fille et le soin de son lK)nneur exigeaientque je ne restasse pas plus longtemps chez lui. Je reçus cette annonce avec plaisir ; je ne partis qu'avec un certificat du curé de Cordon rempli de témoignages élogieux (Bertheta dit ailleurs que M. de Cordon se refusa à lui laisser emporter sa malle, qui contenait les lettres de M"»* Michoud. Cette malle est restée au château de Coixion).

Je revins à Brangues, continue l'accusé, je m'aperçus bientôt que les sentiments de M"" Michoud étaient changés à mon égard ; avant que j'eusse quitté sa maison, elle m'avait fait des protestations multipliées d'une éternelle constance ; il y avait dans sa chambre à coucher une image du Christ ; souvent, en la contemplant, elle m'avait dit avec passion : « En présence de cette image sacrée, je jure d'être toujours à vous, de n'en pas aimer d'aulre ; je vous promets de ne jamais vous oublier, de vous rendre heureux, de m'occuper toujours de votre sort. Ces serments m'avaient fait croire à une longue constance ; mais il ne me fut plus possible d« douter, à ma sortie du château de Cordon, de la froî-

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deur de M™*' Mîcboud. Jacquin était depuis rinstîtuteur de ses enfants, et je m'apercevais que j'avais été remplacé de deux manières. Alors mes lettres furent chagrines, pleiaes de mécontentement et de reproches; je demandais compte à M"** Michoud de ses infidélités ; je lui demandais comment le souvenir de mes malheurs œ venait pas troubler les jouissances qu'elle se permettait avec un autre ; je lui rappelais les expressions de Tune de ses lettres qu'elle m'avait éo'ites à Belley : « Avec quel orgueil, mon cher ami, j 'apprends vos succès ! » — « Maintenant, lui écrivais-je, que je suis le re- « but de tout le monde, vous pourriez dire avec quelles « joies j'apprends vos humiliations 1 mais votre triom- « phe sera de courte durée, il sera comme celui d'A- « man... Si je parviens à entrer au grand séminaire, <( tout s'arrangera, sinon, je ne puis répondre de me a livrer à quelque chose d'extraordinaire. » Enfin, je fis des démarches pour avoir une place chez M. G..., parent de M°** Michoud. Le refus que j'éprouvai me fit apercevoir qu'eau me desservait ; alors mes sinistres pensées me préoccupèrent tout entier^

M. le Procureur général croit devoir rappeler l'attention sur les interdictions que M. Michoud fit à Berthd de reparaître chez lui.

MM. Sambin et Jacquin, présents dans l'enceinte^ sQ©t entendus en vertu du pouvoir dijscrétionnaire»

M. Sambin ne «e rappelle pas, malgré les détails que lui donne Berthet, l'avoir engagé à rester un an de

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plus chez M. Michoud. Il nie positivement avoir été chargé d'aucune mission à cet égard.

M. Jacquin, aujourd'hui étudiant en médecine à Lyon, déclare que M. Michoud le pria de défendre irrévocablement à Berth(5t l'entrée de sa maison, et en même temps, dit Jacquin, je lui fis des reproches sur des diffamations qu'il se'permettait à mon égard, dans ses lettres à M"° Michoud. Alors, il s'emporta, nous eûmes une querelle qui se termina par un cartel ; j'assignai l'heure et lui désignai le lieu, derrière le cimetière de la paroisse. A mon retour, M. Michoud, à qui j'appris ce qui s'était passé, blâma mon imprudence, et voulut néanmoins, absolument, et malgré mes refus, me servir de second ; nous nous rendîmes ensemble au lieu indiqué ; mais nous y attendîmes vainement M. Berthet qui n'y parut pas.

Berthet : Je soutiens que M. Jacquin ne transmit aucune défense ; il ne fut question que des griefs qu'il prétendait avoir contre moi, à raison d'une lettre où ma jalousie reprochait à M"® Michoud ses relations intimes avec lui, lettre que celle-ci lui avait communiquée. Quant au duel, je répondis : ma vie tient à celle de M"''' Michoud. Elle saura quand je voudrai mourir I Mais il n'y eut point de lieu assigné, sans quoi je n'aurais point manqué au rendez-vous.

M. le Procureur général : Berthet, à qui persuaderez-vous, si vous aimiez M"" Michoud, et si, comme vous le dites, vous en étiez aimé, que vous n'eussiez pas

accepté la proposition que voua prétendiez vous avoir cté faite, de passer encore un an auprès d'elle?

Berthet : Je fus déterminé par le besoin de terminer mes études ; mon père était vieux et malade, et je considérais une place d'instituteur comme ne pouvant me mener k rien .

M. le Procureur général : Ce propos : « Ma vie tient à celle de M"" Mîchoud n, ne serait-ce point le germe de la pensée du suicide et de l'assassinat, qui s'unissaient déjà dans votre âme et que vous avez exécutés ensuite ?

Bertbet : Je pensais aux serments que M°" Michoud m'avait faits si souvent ; je me figurais Jacquïn dans ses bras : il faut, me disais-jo, que M*" Michoud paraisse avec moi devant le Souverain Juge, pour me rendre compte de ses outrages et de ses inQdélités.

M. le Procureur général (avec force) : Peu importe l'étrange profanation de ce mélange de l'idée du Souverain Juge avec les pensées de l'adultère et de l'assassinat; il devient constant que vous préméditiez le crime longtemps à l'avance.

M. Romain Vial, curé de Brangues(ce témoin, dans la force de l'âge et d'une complexion robuste, parait manquer absolument ou de mémoire ou de bonne volonté. Sa déposition a fréquemment excité l'hilarité de l'auditoire). M. le curé a eu connaissance de toutes les lettres écrites par Berthet à M"" Michoud. Tout ce qu'il en a retenu, c'est qu'elles étaient injurieuses et disgra-

•Sa SOIR'ÉES DU STENDHAL CLUB

cieu&es. Il a fait un grand nomht'e -de démarches p0ar Berthet, notâiimient pour ie faiï« •entrer dans les tcspectables maisons de Quinsonnas et de Cordon, ce qui ne la pas empêché d'être personiieUement l'objet de lettres disgracieuses de son ingrat protégé. C'était toujours dans l'église ou à la porte de l'église que Berdiet fixait le théâtre <te Texécution de ses sinistres projets ; il écrivait à M. le Curé : « Quand je paraîtrai sous le » clocher de la parwsse, on saura pourquoi. » Une autre fois, il comparait M. le curé lui-même, on ne sait pour* quoi, à Valverde, prêtre espagnol, qui avait conçu ie projet de rassembler les indiens dans une église pour les massacarer à la fois.

M. ie Procureur général : Vous avez lu les lettres de Berthet à M"*® Michoud. Quel sens leur avez-voiffi trouvé ?

M. le Curé: Monsieur... (cherchant), ces lettres étaient disgracieuses, ça me fatiguait beaucoup ; je n'y pensais pas, je m'efforçais de les oublier.

M. le Procureur général : Qudie espèce d'imppcBiiion en avez-vous conservée ? car elles ont dû vous en faire une proionde.

M. le Curé : Oui, mais je ne me souvifens de rien.

M. le Procureur général : Vous avez sans doule demandé k Berthet les motifs de sa sortie de la maison Michoud et les causes de son ressentiment ccaitre M"" Michoud.

M. le Curé : Oh ! non. Monsieur.

COmKMT BimsBAL TUVULLAIT 03

M. le Proom'eiir g^érsl : YoiI& ï aavip ràr une dis-' crétÂOB bien eingitiLièi'e. ie ne pmE la «ouoevoir. Vom avez dit Umt à ilicoreque vovta aviez fini par faire de* démariiÈeB avec peine. Pourquoi avec peine ?

R. A cause défi lettres.

D. VmiB vous Ml souveniez donc, elles tous avaienl bÙEséuae iinpreesàoQ...?

IL Oui, une iRipre«sion dâlavorable.

D. MUE «nfiji, pmirtp»» défarorîèile t>

R. Parce qu'elles étaient difigracietis» (Rire génénl).

M. le Procureur général: Voas resta-t-iJde 1* lecture de ces lettres l'idée que M°" Michoud eût masqué il see -devoirs?

it. Oh! non, non, Monsieur.

M. le Prociffeur général : Bon, il est donc vrai que rien dans les lettres n'a pu vous faire penser que M™ Miclioud se fût écartée de ses devoirs ?

M. le Curé : Monsieur,jen'aipaspuenjuger (EcUltt de rire).

M. le Procureur général insiste sur la question qu'il pose poor la ti-oifijèaie fois. M. le Coré revient à une négatû^ pontive. On s'en tient U.

M. le «uré ^'Arandon, confesseur de Berthet, qut paraît doué -d'une jdus forte têle que son confrère de Brangues, raconte avec énergie les reproches qu'il adressa h l'accusé sur son indigne conduite, qu'il connaissait par les lettres que lui avaient communiquées

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