‹ Soirées du Stendhal club: documents inéditsChapitre 8 sur 33 · III I II ' I I I. I I .. ■ I I ■ I I I II I II I M · texte numérisé non relu

III I II ' I I I. I I .. ■ I I ■ I I I II I II I M

M. et M""" Michoud. Il est abominable, lui disait-il, de diffamerline femme que vous dites avoir eu des bontés pour vous ; je ne crois pas à ces prétendues bontés ; mais M""* Michoud eût-elle eu cette faiblesse, vous deviez garder le silence, au lieu d'avoir l'odieuse méchanceté d aller révéler à M. Michoud des détails infâmes, propres à troubler à jamais son repos. Cessez de prier de m'intéresser à vous, vous ne le méritez pas ; allez plutôt hors du département, dans quelque lieu où vous ne serez pas connu.

M. le Curé rapporte que les lettres qu'il a vues étaient, dans le principe, tendres et passionnées, qu'ensuite elles eurent le ton de Tinjure, devinrent outra-* géantes et pleines de menaces : « Quant à M™'' Michoud, dit-il, je l'ai toujours regardée comme une femme honnête ; elle est maintenant signalée peut-être à la France et à l'Europe sous d'autres rapports, mais tous ceux qui la connaissent pensent comme moi.

M. le Procureur général : Quelle opinion aviezvous de la moralité de Berthet ?

M. le Curé : Pas possible de l'avoir plus mauvaise.

M. le Procureur général : Monsieur lo Curé, vous avez trop d'expérience du cœur humain pour ignorer que des sentiments d'une immoralité profonde sont quelquefois conciliables avec des idées religieuses mal conçues. Berthet avait-il véritablement des sentiments de religion ?

M. le Curé : Il en avait de sincères, mais avant répoque où sa conduite s'était dérangée.

M""" Marigny, amie d'enfance de M""** Michoud, était venue avec elle à l'église le jour fatal. Elle s'évanouit au moment de l'explosion ; revenue à elle, son premier mouvement fut de courir donner des soins à M"° Michoud ; elle la trouva entièrement glacée ; au moment où elle la déshabilla, le sang jaillit avec tant de force de la blessure qu'elle en fut toute couverte*

« Un mois auparavant, dit M"**' Marigny, je reçus une lettre de M. Berthet ; sachant que je m'intéressais à lui, comme bien d'autres, il me priait de faire des démarches en sa faveur. Il se plaignait de la fatalité qui s'acharnait à le poursuivre, et terminait par des expressions obscures, par lesquelles il semblait annoncer un homicide et un suicide. J'eus l'occasion de communiquer cette lettre à M™* Michoud qui me dit qu'elle était trop sûre que c'était elle que Berthet voulait désigner. M""" Michoud me parla des menaces dont elle était depuis assez longtemps l'objet de la part de ce jeune homme. f^

« Quatre ou cinq jours après, M. Berthet vint chez moi et me dit qu'il allait à Lyon ; je lui demandai s'il avait l'espoir de trouver une place dans cette ville. « Non, répondit-il, j'y vais acheter des pistolets pour « tuer M"'*' Michoud et me tuer moi-même après elle. « J'avais déjà l'intention de la tuer dimanche dernier, « jour de la Fêle-Dieu, avec un fer que j'avais aiguisé ;

<( mais maintenant J6 suis résolu. » Cett« afft^u«e confidence me fit une impression terrîble.Comment,i'a«fiassiner ! m'écriaî-je. — « Oui, dit- il, elle ne m'a fait que « du mal. » — Mais, monsieur Berthet, au lieu de faire ■deux mattieuis, comme vous y paraissez décidé, voirs devriez n'ai faire qu'un et vous tuer seul. »

M. le Procureur général : Le conseil était mauvais.

]y(mo Marîgny : J^étais, monsieur, dans tin tel état d» trouble que j'en fus visiblement fetiguée, car M. Bcr- ^ thet, en me quittant, me fit des excuses d'être venu me faire une pareille confidence ; il tne demanda de n'en point parler à M"° Michoud ; mais je tne hâtai de 1*^*1 instruire.

M. Berthet convient de tous ces faits et ajoute que s'il n'exécuta pas le dessein qull avait formé le jour de la Fête-Dieu, c'est que dans l'intervalle il apprit qu'on s'était occupé de lui.

M. le Procureur général, (d'un accent énergique) : Cette explication devient contre vous une charge accablante : Ainsi donc, c'est une place qui était l'objet «de toutes vos menaces ; c'est une place que vous demandiez avec le pistolet et le poignard ! Vous n'avez consenti à laisser vivre M'"'' Michoud après la Fête-Dieu, que parce qu'on vous donna des espérances de vous en procurer une 1 Cette conduite est une lâche atrocité !

L'audition des témoins terminée, la séance est suspendue pour être reprise avec les plaidoiries.

TRAVAIILIIT 07

M. le Procurear générai prwid la parc4e pour Boutetùr l'accusation. Le fait matériel est avoué ; gaant à la volonté libre et réBécbie qui a présidé an crime, l'orateur l'établit «ir le calme et la trampiillilé patiente de Berthet dans l'église de Branguee. La pi-éïnéditatkMi lui s^bie démontrée par les menaces faites d'avance, les coofideaces de l'accusé à M"' Marigny, les préparatifs de l'afisassinat- Quant aux excuses proposées par Berthet, il les réfute saccesfiivement. « Devant des juges ordinaires, dît ce magistrat, nous soutiendrons avec avantage (jue l'on ne peut admettre comme excuses que les faits reconnus tels par la loi ; devant vous, messieurs les Jurés, nous devons tenir nn autre langage. Tous ne devezcompte qu'à Dieades motifs de votre convîcUon ; vous avez à décida si l'accusé est coupable, et ce mot s'applique k la moralité comme au fait matériel ; noue avons donc dà combattre tout ce qui était de nature k modifier à vos yeux la mfn'alilé de l'action. »

Le tour de la défense arrive, Berthet se lève et lit un long écrit d'un style élégant et naturel, oà, entrant dans de minutieux détails, et s'excusant, sur le péril de sa position, de peindre M"" Michoud comme la corruptrice de sa jeunesse, il raconte par quelle suite de caresses et d'in^nuations, elle aurait perdu son innocence et trop instruit son ignorante simplicité, longtemps aveugle, au but qu'on voulait lui {&\ie entrevoir. De ce récit pénible pour ceux qui s'intéressaient â Berlhe*, et iu avec irokleur, il résulte la preuve que s'il fallait ad-

mettre la jalousie de Tamour comme l'une des causes impulsives du crime, il existait^dans Tâme de Taccusê un second mobile non moins puissant : l'orgueil ambitieux et égoïste déçu. Ce jeune homme, doué par la nature d'avantages physiques et d'un esprit distingué, trop flatté par tout ce qui l'entourait, égaré par ses succès mêmes, s'était, en imagination, créé un avenir brillant d'autant plus glorieux qu'il ne l'aurait dû qu'à ses talents.Le fils du maréchal-ferrantde Brangues s'était fait en perspective un horizon peut-être sans bornes. Voilà que tout à coup une seule et même cause trompe et anéantit ses espérances ; tout lui manque à la fois ; les rebuts humiliants remplacent de toutes parts la bienveillance et les services ; alors, las de la vie, le désespoir le décide à se l'arracher et le pousse en même temps à envelopper dans sa destruction la femme qui, la première, l'avait lancé dans cette funeste carrière. Une pareille destinée inspirait un intérêt involontaire.

« Quel tableau s'offre à vos regards ! » a dit M. Massonnet, son défenseur ; « l'innocence était dans le cœur de Berthet, il surpassait ses rivaux par ses talents ; du sein de l'école s'élevait peut-être un grand citoyen, et vous le voyez maintenant comme anéanti devant vous. . * n semble n'être plus pour la société.

« Peut-être si je pouvais cédera ses vœux, je ne viendrais pas le défendre. La vie n'est point ce qu'il désire ; que lui importe la vie sans l'honneur? La vie... il en d

perdu la moitié ; un plomb mortel est là, qui attend son dernier soupir. Berthet s'est condamné lui-même à la mort... vous ne feriez pas une condamnation que secondent ses vains efforts pour s'arracher une existence insupportable. Mais non, Berthet, je dois vous défendre ; vos souhaits de mort attestent.aux yeux des hommes que voua êtes digne encore de vivre ; aux yeux du ciel que vous n'êtes pas prêt à mourir.

<( Cette cause, messieurs les jurés, est d'une espèce rare dans les annales des cours criminelles ; ce n'est pas avec le texte froid de la loi : tout coupable «Tassassinat sera puni de mort, que doit être appréciée une action, qui ne peut avoir de juges que la conscience, l'humanité, la sensibilité du coeur. Je m'engage à prouver que l'amour est souvent un délire, que la volonté de l'accusé n'était pas en sa puissance, lorsqu'il devint à la fois suicide et homicide.

« Sans doute il nous faudra dévoiler des détails pénibles pour mon ministère, pénibles pour le vôtre, messieurs les jurés, mais il faut bien vous faire connaître comment s'est formé l'orage, le torrent qui entraîna ce jeune infortuné dans le précipice. Pourquoi ne repré— senterions-nous pas à des juges, et pour la nécessité de la défense, des tableaux d'amour, alors que sans nécessité, et pour le stérile plaisir des spectateurs, tous les jours des amours même incestueux remplissent d'horreur nos scènes tragiques? Ce qu'il est permis de faire pour exciter la frivole curiosité des hommes»

sera-t-il défendu pour les sauver de Téchafaud? » L'habile défenseur montre Berthet dominé par sa fatale passion ; il en parcourt toutes les périodes jusqu'au moment où, en proie au délire de la jalousie, il va chercher et immoler sa victime jusque dans le temple de ce Dieu, qu'elle-même choisit pour juge et pour témoin lorsqu'elle jura devant son image de n être jamais parjure.

M- Massonnet soutient ensuite que le meurtre a été commis sans une véritable volonté : « Il est deux espèces de folies, dit- il, la folie de ceux dont les organes «ont à jamais brisés, la folie de ceux dont les organes ne sont qu'instantanément bouleversés par une grande passion. Ces deux folies ne diffèrent que par la durée. Le législateur ne pouvait soumettre à aucune responsabilité pénale les hommes qui sont atteints de l'une ou de l'autre ; semblables à des aveugles perdus sans conducteurs sur une route inconnue, les malheurs qu'ilscausent sont des accidents et jamais des crimes,,. L'infortuné Berthet est un funeste exemple des égarements irrésistibles de l'amour. Ah I messieurs les jurés, si j'interrogeais dans ce. moment ce sexe sensible qui est venu dans cette enceinte gémir sur les malheurs de la passion qu'il sait si bien inspirer, si je faisais un appel à ses émotions, sans doute il unirait sa voix à la nôtre pour vous recommander des doctrines que i'amour justifie, que la loi humaine ne saurait condamner. »

COMMENT STENDIIAjL TRAVAILLAIT QI

M. le Procureur général improvise avec une énergique chaleur une réplique très remarquable. Il parcourt de nouveau toutes les parties de la cause : « Berthet, dit-îl, vient de nous dévoiler toute la turpitude de son âme ; non, il n'éprouvait pas d'amour quand il frappa M°** Michoud d'un coup meurtrier. Ne profanons pas le nom d'une passion qui peut être honnête. Sent-il la mort, celui qui diffame lobjet qu'il prétend aimer? Celui qui, bassement méchant, va porter le désordre dans un ménage bien uni, exciter le désespoir dans l'âme de l'époux qu'il a indignement outragé, et goûter un infernal plaisir à retourner le poignard dans sa plaie ; celui qui, dans son maladroit système de défense, ose dérouler publiquement un tissu des plus odieuses infamies contre sa bienfaitrice ?

<( Berthet, au moment suprême, lorsqu'il se trouve exposé à être traduit devant le Souverain Juge, qu'il osait invoquer naguère, Berthet se défend par les plus noires calomnies, par des imputations que tout clément. Votre raison, messieurs les Jurés, vous a dit que M"** Michoud est demeurée pure : elle s'est refusée surtout à ctîoire qu'il fût possible que le délire d'une passion adultèi® aveuglât au point de prendre Dieu à témoin de serments crimimels, d'attester l'image de Dieu qui consacra la sainteté du mariage ; mais Berthet voudrait enb'aîner dans la ruine l'honneur d'une femme qu'il aimait, dont il a dit avoir été aimé. Il voudrait léguer la honte et le désespoir à deux époux, dont la seule

faute fut de mal placer leurs bienfaits ; mais l'infamie, dont il cherche à couvrir une famille respectable, retombe tout entière sur sa tête pour Taccabler.

« Allons plus avant, messieurs les jurés, sondons les derniers replis de cette âme perverse, qu'y découvronsnous ? L'ambition déçue, Tamour-propre blessé d'un homme envieux qui s'irritait de voir M"° Michoud favoriser Jacquin plus que lui. Pourquoi donc, s*il était tourmenté par la jalousie de Tamour, pourquoi ne choisissait-il pas son rival pour lui faire porter le poids de sa vengeance ? Mais non, c'est à M"*® Michoud seule qu'il s'adresse ; il lui demande la vie ou une place ! C'est le couteau sur la poitrine qu'il exige des services ! Berthet, détrompé de ses rêves ambitieux, convaincu trop tard qu'il ne peut atteindre le but que son orgueil s'était proposé, Berthet désespéré veut périr, mais en mourant sa rage veut entraîner une victime dans la tombe qu'il creuse pour lui-même ! »

Après la réplique de M. Massonnet, et le résumé de M. le Président, les jurés entrent en délibéra tion* Quelque temps après ils reparaissent et, à la sombre empreinte qui se fait remarquer sur leurs figures, on présage la terrible sentence de mort. Berthet est déclaré coupable de meurtre volontaire avec préméditation. L'accusé est introduit, et la cour prononce le fatal arrêt, qu'il entend sans la plus légère apparence d'émotion.

Le surlendemain, Berthet a fait appeler dans son

COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT gS

cachot M. le Président des assises pour lui faire des révélations importantes. Là, il lui a remis une déclaration écrite de sa main, dans laquelle il déplore le système de diffamation où le soin de sa défense Ta entraîné aux débats. Il déclare que la jalousie qui le dévorait Ta porté à supposer que M"**" Michoud avait été coupable.

Effectivement, il n'avait encore formé aucun recours contre son arrêt ; mais depuis lors, il s*est pourvu en cassation et a adressé au roi une demande en grâce.

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