Soirées perdues
JANVIER. — Bien qu'il s'agisse d'un empereur qui tenait son cheval en haute et singulière estime, la partition de Caligula ne sent point l'écurie, comme les mélodies de crottin amoncelées par M. Widor, auteur de Jea?ine d'Arc. M. Gabriel Fauré qui, lui, ne travaille pas pour l'Hippodrome, fait preuve d'un talent typique. Celui de Widor était hippique. Dans la partition de Caligula abondent les intentions subtiles, les modulations chatoyantes et les exquises délices des sonorités... Mon Dieu! je ne dis pas cela pour l'air de ballet où la gamme de sol majeur se rehausse d'un do • assurément pas banal.
Et puis, et puis, voilà ce qui ferme la bouche aux pédants : impossible de découvi ir dans la partie du chant deux quintes de suite. (C'est peutêtre parce que ies chœurs sont écrits à l'unisson.) Maintenant, si Johannès Weber, le Tombeur du Temfs, se hérisse contre certaines fausses relations, on lui répondra qu'il en va d'elles comme liaisons dangereuses : elles sont plus réjouissantes que les autres.
t n monsieur bien étonné, s'il revenait au monde, ce serait le père Dumas dont le rire formidable
éclaterait en tonnerres à l'idée du collabo que lui donna Porel. De fait, ce nègre et Fauré étaient faits pour s'accorder comme violons en foire, je veux dire chez Colonne. L'un, colosse exubérant et batailleur, hure crépue, prunelles de braise ; l'autre, mélodiste nonchalant aux gestes doux, menus, charmant avec sa courtoisie qu'on dirait un peu lasse, ses cheveux argentés, et ses yeux bistres, noyés de langueur !
Or, dans les théâtres, on ne jouera plus la partition de Fauré à cause du mélo de Dumas père, mais, aux concerts, ces paroles mirlitonnesques se chanteront encore grâce à là musique. Tant il est vrai qu'en cette affaire, comme en beaucoup d'autres, ô Dumas, ce n'est pas le mâle apparent qui a le dessus. Gamin, va !
On sait l'immense succès de La Révérence, mimée aux Bouffes vers le milieu de décembre par cette inquiétante prématurée qui déjà se fane, Biana-Duhamel. Mais on ne sait pas que., pour un musicien, rien n'est facile comme de réussir une pantomime.
Il suffit de connaître son métier à fond, comme Paul Vidal; puis, de faire choix d'un livret original comme celui de Le Corbeiller. Alors, enfermezvous dans une chambre bien chauffée, .allumez une bonne pipe et trouvez le thème de la révérence (tempo di minuctto maestoso); le thème risible et suffisant de Cassandre ; celui de Colombine, aux perfides caresses; celui de Pierrot avec le « clair de la lune » obligé ; enfin le thème martial qui caractérise si heureusement ce soudard fat, Lescaut.
C'est fini ? Parfait. Rendez-vous à la répétition avec du papier réglé, un crayon, et beaucoup de patience ; faites la musique de chaque geste ; servez-vous judicieusement du trille, usez du point
d'orgue et multipliez les points d'arrêt pour permettre au mime de rattraper le temps perdu. De vos thèmes, faites une amusante salade ; orchestrez avec une infinie délicatesse, soignez l'entrée de Pierrot avec les cors d'un si joli effet ; rappelezvous qde la guitare du rêveur lunaire et le luth de Beckmesser doivent sortir de la même fabrique, montrez du talent, de l'esprit, du savoir, et votre œuvre réussira.
C'est bien simple !
4 JANVIER. — Colonne jouait Relâche, aussi Ton s'écrasait au Cirque d'Eté, malgré la concurrence du Conservatoire qui, pour attirer les foules, affichait le populaire Paulus. Les habitués du Châteletqui n'avaient pas renâclé, le dimanche précé* dent, devant le vaseux bafouillage de la Pastorale, ont pu apprendre, en écoutant la symphonie en ut mineur, comment on doit jouer le Beethoven. < tait parfait. Et dans le trio du scherzo les lourdes contrebasses ont fait merveille.
Bien, et très bien, l'archaïque Menuet, curieusement timbré, d'Albéric Magnard ; idée séduisante, développée avec beaucoup d'habileté, trop peut-être. Cette œuvre plus qu'intéressante (où je signale un adorable trio), rappelle un peu la manière de Vincent d'Indy et de Castillon : Suite pour trompette } Suite dans le style ancien , etc., n'estce pas ?
Alfred Ernst a su dire, comme personne, le troisième acte de Tristan et Vseult, et l'impression de deuil irrémédiable ressentie dès le début du prélude : « Je crois entendre encore ces sombres harmonies, cette lugubre plainte du désir dans l'isolement, ces tierces qui s'échelonnent aux violons, comme si le regard allait languissamment se perdre sur le vide des eaux, jusqu'à l'horizon morne. » On a, comme toujours, acclamé Dorel qui a rougi virginalement, comme toujours.
Grand succès pour ta Marche des Pèlerins, Ha-
rold, pour la note pincée par la harpe et soutenue par le hautbois, à la fin; pour le cor, si délicieusement suggestif, qui vient interrompre le chant
— pas prétentieux, non! — comme une cloche lointaine. Croirait-on que le même cor, au milieu des enlacements orgiaques du Venusberg a projeté un couac anéantissant ?
9 JANVIER. — Dieu de mes pères, que ces Débats sont ennuyeux ! Ce ne sont pas ceux de la rue des Prêtres Saint-Germain l'Auxerrois qui m'arrachent cette exclamation, mais ceux de l'affaire Fouroux-la Jonquières, où, hélas! nul Lemaître n'étincelle.
Hier, tout flambant d'enthousiasme, j'aurais voulu vous conter quel merveilleux spectacle nous avait tous ravis, au Chat noir ; dire la pantomime de M. Fau, Cruelle énigme, d'un amusant fumisme britannique ; et les consciencieuses paysanneries de Pille qui, malgré son nom, ne m'électrise pas; et Georges d'Esparbès, auteur d'une Mort de Roland, aux inspirations généreuses et carlovingiennes, dans laquelle Mmo Lanier ne profite pas de ce qu'elle s'appelle Aude pour jouer comme à Carcassonne. Impossible ! le procès de Toulon occupait une place considérable, énorme, et encore notre rédacteur judiciaire la voulait plus grande
— la place du Carrousel, alors ? — Si bien que je dus rengainer mes enthousiasmes.
Aujourd'hui encore avec toutes leurs histoires de sage-femme, d'avortement, de fœtus jeté à la mer, qui font ressembler ce procès à une pièce du Théâtre Libre, les Toulonnais — que Dieu confonde — me contraignent de restreindre douloureusement mon compte-rendu. Impossible de parler des pièces curieuses ou charmantes, dont je n'ai pu donner plus haut qu'une énumération sèche comme un coup de trique.
Impossible, surtout, de m'étendre à loisir sur l'adorable Phryné de Maurice Donnay, sur ces
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exquises « Scènes athéniennes » qui semblent rimées par Théodore de Banville et conçues par Lucien de Samosate. Quel dommage !
Dans un Chat noir du temps, en d'artistiques décors qui ne pouvaient valoir ceux de notre contemporain Henri Rivière, des fantaisistes représentaient les amours de Zeus et de Léda. Tous les spectateurs applaudissaient, religieusement émus, cà l'exception de Phryné, la belle sceptique, dont la voix moqueuse tout à coup perça le silence, criant à la Tyndaride : « Léda, plume cet oison ! »
Tumulte effroyable. On ne badine pas avec les amours divines, en Grèce, et l'audacieuse courtisane, traînée devant le trjbunal des Héliastes, eût été rapidement condamnée à mort, si l'astucieux Hypéride n'avait usé, pour la défendre, d'un effet d'audience dont M0 Decori ne s'est pas souvenu lors de l'affaire Gouffé, malheureusement pour Gabrielle Bompard. — Vous n'avez pas oublié cet artifice oratoire. Voici les vers étrangement savoureux, souples, chantants, d'allure audacieuse, semés de ternaires — pourquoi non ? — en lesquels Hypéride, gorgé d'amour, expose son plan à celle qui ne lui a rien refusé de ce que peut donner la plus belle fille du monde :
0 Phryné, ne crains rien : autrefois, dans Athènes Ponr être un orateur éloquent, Démos thènès
■omenail aux bords de la mer en courroux, El ii. parmi les vents, en suçant des cailloux, Jetait aux flots hurleurs une Longue aarangtfe. (ti toi, tu m'as offert, pour délier ma Langue, Mieux que de vils cailloux, les pointes de tes seins, Cailloux roses, cailloux fleuris où par essaims
posent l»'- baisers des lèvres butineuses;
pendanl cette nuit, mes caresses glaneuses h • le mi j il ton corps savoureux. Une blonde moisson de souvenirs beureux, J'aurai, pour te défendre, la toute-puissance
paroles d'amour el de reconnaissan Mon plaidoyer sera, la gloire de ton corps: Ainsi que les piliers harmonieux et forts Des blancs po tiques, t. - jambes de chasseï lji soutiendront l'architecture j ô ma maîtresse !
Et, pour le rehausser, j'enchâsserai dedans Lee gemmes de tes yeux, les perles de tes <lrnt*. J'aarai, pour ordonner le nombre de la phrase, Le ryl ime de tes seins affolés dans l'extase Et qoe le doux rep >s vient apaiser soudain. El Burtout, j'ai cueilli dans ton Âcret jardin, Mieux que dans les traités d'éloquetfce publique, La Heur qui fait fleurir les Heurs de rhétorique !
N'est-ce pas pitié de n'en pouvoir citer davantage ? Maudit procès ! excécrables avortements ! Si les dames de Toulon savaient dans quel embarras elles jettent un honnête soiriste, jamais elles n'auraient le cœur de tromper leurs maris et de commettre les atrocités si longues à juger, qui sont la conséquence de cette aimable fantaisie.
10 JANVIER. — On sait que l'Odéon, théâtre des jeunes, avait choisi pour le mettre en lumière un petit débutant, M] Euripide ; la pièce de ce compatriote de Jean Moréas, mise au point par jVI. Gassier, c'était Alceste. M. Porel la reçut, distribua les rôles, inonda la presse de communiqués, fit signe à son fidèle Lamoureux de venir à la rescousse... quand un beau jour, tombant au milieu d'une répétition, le sympathique directeur s'aperçut, horrifié, que ses acteurs jouaient en costumes grecs.
Quos ego /.,. s'écria-t-il (en français). M. Gassier, sévèrement interrogé, avoua que l'action de la pièce, en dépit d'une querelle entre beau- père et gendre, étonnamment fin-de siècle, se passait pas mal de lustres avant la venue de Porel sur la terre. En moins de temps qu'il ne faut à M. Mermeix pour se déshonorer, l'œuvre de MM. Gassier et Euripide était remisée dans la fosse aux ours par le directeur, qui ne l'avait reçue que trompé par le titre : ingénument il pensait Alceste une adaptation du Misanthrope , où devait jouer Mlle Réjane, revêtue de toilettes assez somptueuses, pour faire crever les Rothschild de jalousie.