‹ Soirées perduesChapitre 2 sur 116 · A L'ODÉON · texte numérisé non relu

A L'ODÉON

C'est pourquoi, pris de court, il remonta Les Faux Bonshommes. Autrefois, c'était sous le tyran je crois, la critique fut unanime à déclarer que l'auteur pouvait taper sur le ventre de Molière, et même que, ce faisant, il se montrerait conciliant, et pas lier. Car enfin, Molière, peuh ! Molière... tandis que Théodore Barrière, ah ! dame, Théodore Barrière !...

Aujourd'hui on en rabat, et ce vaudeville satirique est tombé dans le décri. Situations éculées, procédés moisis, style rance. L'horripilante gaîté d'estaminet dont pas un instant ne se départent ces deux rapins, parangons de vertu et de désintéressement, mais elle tordrait les nerfs de Philippe Auguste, bien qu'il soit en bronze ! (La chanson dit <\ en pierre », elle a tort). Quant aux petits comiques tristes qui jouent la plupart de ces rôles écroulés, la langue manque d'épithètes pour qualifier leur talent. Voyons, voyons, jeunes gens, il en est temps encore, essuyez ce rouge végétal et ce blanc gras que, d'ailleurs, vous vous appliquez gauchement, dites adieu à ce bon M. Porel et souvenez-vous que la charcuterie manque de bras.

Les chefs d'emploi donnent avec entrain. Phraseur, lanceur de couplets en prose, sémillant, odieusement fertile en mots (c'est ça un homme d'esprit? mon Dieu, merci de m'avoir créé bête), M. Dumény est un Edgard plein d'élégance, mais d'une froideur septentrionale; nous l'appellerons, si vous le voulez bien, Edgard du Nord. Mmo Crosnier remplit le rôle de la vieille Dufouré, cependant qu'aux Variétés elle esc remplacée, dans Ma Cousine, par une artiste appelée Méranie (( rapport à )) ce qu'elle fait l'Agnès comme la bonne amie du Philippe-Auguste ci-dessus mentionné.

J'avoue n'avoir prêté qu'une oreille distraite au rôle mi-sentimental mi-taquin d'Eugénie Péponet, tant j'étais occupé à lorgner les toilettes de M I )éa Dieudonné qui le remplissait : aux dames qui veulent bien me lire, je signale principalement

la robe en surah blanc à manches à gigot , dont je ne pouvais me rassasier et qu'il faudrait être bouché pour ne pas applaudir. C'est pour l'œil une réjouissance.

Superbe également, la toilette du dernier acte : robe de faille rose glacé — dame, par un froid pareil — avec manches bouffantes.

Quant à Daubray, moins joli que MUo Dieudonné, il sacrifie à la coquetterie, lui aussi, et ses bretelles cerise feront fureur dans le monde où l'on se déshabille. En g:irde national , au premier acte, il a l'air d un mirifique Daumier, avec son énorme shako sur le chef, son coupe-chou au côté. .. et sa bouillie dans la bouche. Car il a copieusement bafouillé, au début de la pièce, le pauvre !

P. S. — Dans une proclamation extraordinaire aux habitants de Caen, l'imprésario Albert Chartier leur promet quelques représentations au Pompier de Justine, qu'il qualifie de « le plus grand succès de Paris ».

Le regretté Jules César, lui-même, n'ajouterait pas de commentaires.

Parmi le grouillement des Revues qui encombrent les scènes parisiennes, il convient d'accorder une spéciale mention à celle dont MM\ Battaille et Sermet ont bien voulu gratifier la Scala. Elle fait fureur dans le quartier. Elle mérite cet engoument. Titre : Paris sans Paris.

La troupe de ce joyeux café concert donne avec un ensemble que ne connaissent pas les chœurs de l'Opéra. C'est Libert, qui parle belge comme le roi Léopold lui-même; le fort ténor Marius Richard qui a beaucoup de rondeur (deux mètres soixante de tour de taille) ; Maurel, très nature en serrurerier, et bien d'autres seigneurs, tous d'importance.

Du côté de ces dames, j'ai remarqué Mmo Paula Brébion qui a des jambes puissantes, la tête pen-

Page 1