‹ Soirées perduesChapitre 67 sur 116 · LE TANS DE L'OR · texte numérisé non relu

LE TANS DE L'OR

avec sa moustache blonde qui le fait ressembler à Cooper, avec son complet rasta, et sa canne termince par une gigantesque faucille en os pareille à celle qui renversa d'admiration l'amoureux de M ° de Rute (procumbit liumi Booz) quand il se demanda, la voyant pour la première fois, ss quel snob, quel fin lanceur de modes, cet été, Avait,' chercheur exquis, galamment inventé Cette faucille d'os brillant comme une étoile. »

III. Le pont de Washington. — Un pont dans lequel je coupe ; il y a là des mousses qui m'ont fait comprendre certains passages de Loti ; bras nus, culotte collante, et pierres précieuses aux oreilles. Oui donc prétendait que Mousse qui roule n'amasse pas pierres ? Pour lénifier l'ire d'un capitaine vankee ressemblant (en beaucoup moins bien), à Félix Fcnéon, ces éphèbes se livrent à une manœuvre - gigue - divertisement - acrobatie, qui ne cesse qu'en arrivant en rade de...

IV. New-York. — La colossale et colossalement niaise statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le monde ; le pont de Brooklyn ; hurrah ! cris frénétiques : salut, jeune Amérique déjà vieille, qui n'as pas un peintre et qui couvres d'or les gélatines de Bouguereau, qui n'as pas un musicien et dont les longues oreilles ne frémissent qu'aux tintements des dollars, qui préfères à ton fou génial de Walt Whitmann les annonces du New-York Herald, salut, liait Columbia !

V. La cinquième avenue. — Quelques Célestes; beaucoup de gens en chapeau mou ; ah ça ! Houchor avait donc menti, qui prétend avoir vu des forêts de chapeaux noirs onduler et marcher sur lui, Macbeth hypnotisé de la vieille Europe? Déguisée en p'tit jeune homme, Kitty acidulé queï-

;s frêles couplets :

Le métier que j'i

arichit pa Mois mon petit comnv

lSo SOIRÉES PERDUES

Que la ligue des pudibonds ne prenne pas feu ; il s'agit d'un commerce d'allumettes.

VI. L 'Electric Hôtel. — Les Truck font l'impossible pour que leur féal Jolicoq épouse la milliardaire Kitty ; il en résulte un quatuor bouffe et fantochétique ; le strabisme convergent de Fugère porte la joie de la salle jusqu'au délire. Ce délire devient de l'épilep^ie quand le désopilant comédien se dépouille de ses vêtements pour exhiber à nos admirations jalouses une chemise de soie bleue constellée de lunes jaunes et un caleçon, également en soie bleue, mais sans lune, du moins à l'extérieur. La direction lui avait d'abord proposé uu autre caleçon en tussor, trop large, mais il répondit : « On a souvent besoin d'un plus petit, de soie. »

VII. Le parc de Prospect housè. — Sommesnous pas à la Foire de Neuilly ? Des somnambules, des platanes gris de poussière, des baraques foraines, des boniments ressassés... Mais non, on n'entend pas l'hymne russe, nous ne sommes pas en France. Et voici venir des minstrels désossés dont le capitaine ne reste pas un instant en repos, toujours en balade, toujours à la recherche d'une inauguration. C'est donc le Minstrel des travaux publics ?

Grand ballet, torrents de lumière Jabloschkoff, bas bleus soulignés de jarretières roses ; 'jambes moulées dans la soie noire, agrémentée de jarretières bleues ; c'est gentil ; malgré tout, je préférerais des rubans mauves, oui ! E pur si mauve ! ça ne m'empêche pas d'applaudir, au son du glockenspiel, de fort agréables personnes en culottes blanches ultra collantes,' en casaques et toques polychromes, costumes audacieux de jockeys dont ma pudeur ne le fut point, {choquée, si voue voulez bien).

VIII. La Fille à Blondin. — Affolée de cascades, Kitty veut franchir celles du Niagara; nous la voyons dans sa loge, une chambrette très simple,

LE PAYS DE L'OR ï8ï

ornée de deux croûtes qui ne dépareraient pas l'exposition du Cercle Volney.

IX. La traversée du Niagara. — Grâce à un quatrième truc qui ne présente aucun danger, mais dont l'agencement passionne le public, la prétendue fille de Blondin traverse, en bicyclette, sur la corde roide, toute la scène de la Gaîté, avec, au-dessous d'elle, son amoureux qui n'a pas un poil de sec, et, plus bas encore, les cataractes dont le Niagara n'a pas encore été opéré. De l'eau naturelle, ma chère ! succès délirant.

X. La gare de Folsom. — Enveloppés dans des châles écossais, les Truck y dorment, assoiffés de luxure ; ils ne rêvent que plaids et noces.

XI. La tribu des Chiens rouges. — Il faudrait la plume que les Indiens de Gustave Aimard se passent dans le nez pour décrire dignement ce wigwam, ces sauvages hurleurs, gorgés d'un alcool qui les rend insoucieux de verser le sang des justes (c'est du punch Pilate), livrés à ce sinistre Anglais dont la réputation est horrible, j'ai nommé Lord J... Ils exécutent des danses frénétiques, telles que j'en esquissais, Comanche indigne, au temps de ma verte jeunesse, alors que je buvais l'eau de feu au wigwam Bullier, en compagnie des squaws de différentes tribus auxquelles je payais e mien.

XII. San Francisco . — Vaisseaux pavoises, maisons illuminées, lanternes extrêmement vénitiennes, dont les reflets multicolores s'enfoncent en tremblotant aux Ilots du Pacifique, nuit étoilée ; ah! qu'il est bon de vivre, ah! qu'il est bon d'aimer! somptueux défilé, musique de Vasseur à fendre toutes les trompes d'Eustache, costumes de Landolf assez coruscants pour doter de sérieuses conjonctivites jusqu'aux yeux de bouillon ; abondance de jeunes personnes aux décolletés infiniment suggestifs. Salut à vous, petites femmes nues sou gazes lamées d'argent! Amusons-nous,

■ ons gais comme le recommande Paul Desjar-

dins, élève et successeur de Saint-François ; rigole, ô mon lecteur, carpe diem) on meurt si vite cette année ! il faut t'en fourrer, fourrer jusque-là, et courir à la Gaîté, car demain, peutêtre, tes parents, leurs yeux secs cachés dans des mouchoirs opportuns, t'escorteront au cimetière de Bagneux, impatients de vider tes armoires. Ohé ! ohé !

27 JANVIER. — Réintégration, au Palais-Royal, de la célèbre bouffonnerie de Labiche Doit-on le dire ? Doit-on dire au mari qu'il est trompé? Hein ? Moi, je ne le lui dis jamais, surtout quand j'aide sa femme à le minotauriser.

Doit-on le dire? je n'ai pas vu la joyeuse pièce de ce bon Labiche, qu'un certain nombre de fumistes, maintenant qu'il est bien mort, cherchent à nous faire prendre pour un « penseur», tandis qu'il fut, en gros et en détail, un amusant vaudevilliste, écrivant un piètre français, malgré son habit vert. Je n'ai pas vu ses trois actes, et pourtant je suis allé au Palais-Royal, mais la direction de ce théâtre, en sa munificence, m'a départi un strapontin si intelligemment situé qu'on pourrait s'y asseoir pendant dix ans sans apercevoir un coin de la scène.

Pourtant, il m'eût été doux de vérifier 'autrement que de aiiditu l'embonpoint aimable que les personnages de la pièce attribuent à Blanche (Bonnet) ; le sort ne l'a pas voulu.

Et, pour me consoler, je n'avais à voir que l'altérante fresque de Bayard (à la fresque! à la fresque ! qui veut boire ?) orgueil et joie du foyer.

Elle m'a semblé plus toc encore que de coutume. Doit-on le dire ?

21 JANVIER. — Dans la salle dePAlcazar, transformé en Théâtre moderne, le vaudeviliste Gandillot, transformé en observateur presque amer

LE PARDON l8";

des mores qu'il castigat, fait applaudir le Pardon avec entrain.

Un bourgeois, môssieur Morisset, solennel prudhommesque, et représenté par Chclles, est véhémentement trompé par sa femme qui, après lui avoir donné pour collaborateurs un tas de petits jeunes gens, se contente à présent du capitaine Philippe. Ce chauffe -la-couche, rassasié bien vite, souhaiterait épouser la petite Suzanne, mais sa vieille maîtresse le tient serré. Heureusement pour lui, Morisset apprend tout, et, peu soucieux de se battre avec l'amant de sa femme, accorde à icelle un prudent sinon bien cordial pardon.

Les personnages nous sont présentés, au premier acte, dans le salon de Morisset, salon qui ressemble au pont d'Avignon : tout le monde y passe ; tour à tour, on nous présente un autre mari, M. (rélineau, qui développe avec une placide égalité d'humeur la théorie chère aux conjoints de bonne composition : « Quand on l'ignore, ce n'est rien. Quand on le sait, c'est peu de chose. »

Puis, l'élégant officier de spahis, Philippe d'Apoignac, grand amateur d'animaux coûteux (chevaux et femmes) et dont j'apprécie l'aphorisme : ss Dans une jeune fille qui aime l'équitation, il y a toujours du bon. » Effectivement, l'assiette.

Kntin, Blanodin. gommeux idiot, si j'ose risquer ce pléonasme.

J'allais oublier le domestique Célestin qui n'a pas échappé à l'épizootie matrimoniale et passe son temps à surprendre sa moitié aux bras des cochers de la maison. Ça occupe toujours un peu.

Côté des dames : M'' Morisset, démesurément crampon, obstinée à redire au beau Philippe l'énervant : vx Alors, tu ne m'aimes plus? » si connu de tous ceux qui ont fréquenté des dames mûres; si bien que l'infortuné s'écrie un jour.

— Mais enfin, je ne suis pas votre premier amant!

— Non, mais j'avais rêvé que vous seriez le dernier...

Infiniment plus séduisante M""' Gélineau se montre de bonne volonté et cherche du meilleur cœur à tromper son mari, mais le rideau baisse sans qu'elle ait réussi. (Cette jolie brunette peut m'écrire, je lui répondrai par retour du courrier.) . Ce qui m'a le plus étonné dans cette pièce de l'ami Gandillot, c'est que l'auteur, dont je connais l'indécrottable passion pour Meyerbeer, ait pu appeler sa comédie le Pardon sans avoir l'idée de placer la scène à Plocrmel.

2 FÉVRIER. — Plus d'une fois, il a été question du merveilleux théâtre des marionnettes dont l'imprésario Signoret, — un directeur inouï qui accepte les plus exubérantes fantaisies, sans souci de T « optique de la scène » — a représenté, avec le succès qu'on sait, Tobie et Noël du triomphateur Bouchor, dont on ne se lassait pas, hier, d'applaudir la Légende de Sainte-Cécile.

Dans une interview qu'il a bien voulu se laisser extraire, le bon poète à la barbe fauve expliqua les raisons pour lesquelles il continuait de porter ses œuvres au Petit Théâtre des Marionnettes, et ledit Théâtre dans son cœur.

Ces motifs sont au nombre de trois, comme les Grâces, comme les membres des ménages à la mode.

D'abord, la reconnaissance de l'auteur envers M. Signoret, qui, non content de mettre à sa disposition un fort joli théâtre, d'excellents peintres et sculpteurs pour construire les marionnettes, des poètes pour réciter les vers qu'elles miment, s'arrache les cheveux quand Bouchor croit utile de couper quatre vers, dans une tirade. Où trouver un directeur semblable? Nulle part, sauf à l'Odéon, peut-être...

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