LA LÉGENDE DE SAINTE-CÉCILE
De plus, l'auteur de Sainte-Cécile affirme que les marionnettes, faites pour exprimer le sentiment religieux dans sa fleur la plus naïve aussi bien que pour traduire les plus hautes spéculations des philosophes, s'accommodent merveilleusement de la musique de Chausson mêlée à la poésie de lîouchor et passent volontiers d'un lyrisme éperdu aux plus grasses plaisanteries. Il ajoute même que
3 aptitudes, les poupées du Petit Théâtre les . possèdent à un degré beaucoup plus éminent que les acteurs ordinaires. Jo le crois aussi, mais je ne me risquerais pas à le confesser, à cause du drame préhistorique, cinq actes en vers, que je fais répéter au Théâtre Français.
La troisième raison qu'il invoque me semble la plus forte : il a porté des manuscrits à divers directeurs, gens aimables qui, — ainsi qu'il est dit dans le Pompier de Gonesse — l'ont tous reçu d'une façon charmante, à correction. Toujours cette diablesse d'optique de la scène! On n'est pas joué tant qu'on l'ignore et on ne l'apprend qu'en étant joué.
J'essuie une larme et je continue à bouchoriser.
Le sujet de ce petit mystère est emprunté à la Légende dorée, qui nous apprend, vous vous en souvenez, qu'une jolie vierge romaine, Cécile, ayant fait vœu de virginité se trouva dans l'ennui, quand ses parents lui donnèrent pour époux le jeune Valérien, païen amoureux et bien construit. Elle fut assez éloquente pour lui persnader de s'abstenir; après cette concession, elle le décida à recevoir le baptême, ce qui m'eût semblé — je me connais, — moins difficile. Tous deux furent martyrisés, et moururent en odeur de sainteté; c'est bien le moins après de tels renoncements.
Pour édifiante que4 la trouve Jacques de Vora-
gine, la conduite de Cécile répugne à Rouchor,
■5 sanguin, au delà de toute expression, parce
que, dit-il, cette petite, en acceptant un mari, sait
fort bien qu'elle le frustrera de ce qu'elle lui pro-
i86 SOIRÉES PERDUES
met tacitement. Déloyauté. Fraudes pieuses. C pourquoi il suppose que l'explication, — délicate, oh! combien! — a lieu entre les deux jeunes gens non mariés encore; cela Ta conduit à imaginer un roi, tuteur de Cécile, lequel poursuit la vierge de son brutal désir. De là une rivalité qui forme le nœud de son drame, puis l'intervention de l'archange Saint-Michel qui vient en compliquer la péripétie.
De ce roi, il a fait non pas un monstre de légende, sans nulle trace d'humanité, mais un esprit malade et furieux que terrifie l'éveil tardif de l'amour. Quant au personnage de Gaymas (celui qui a excité le plus chaud enthousiasme) il est tout à fait hors de la tradition. Le pieux Voragine eût difficilement conçu un personnage en qui la bassesse n'exclut point la bonne humeur et qui défend les dieux par dilettantisme, sans y croire.
Voici, du reste, la confession sans contrition, très carrée par la base, — j'allais écrire par la parabase — de ce pourvoyeur sans vergogne.
Chers auditeur?, et vous, femmes dont je voudrais Aspirer le parfum céleste de plus près, Sachez bien que je suis une horrible canaille. Certaines s'écrieront peut-être : « Qu'il s'en aille! » Eh! mesdames, lepuis-je? Un fantasque rimeur, sitôt qu'il m'eut doué d'un peu de bonne humeur, •laloux de moi, me fit une âme vile et bas Je m'y résigne avec assez de bonne grâce; Et, mis en mouvement, comme tout être humain, Par d'invisibles fils que les dieux ont en main. Je m'apprête à jouer allègrement mon rôie, Qui, par chance, est celui d'un misérable drôle. Je suis goinfre, paillard, faux et lâche. Mon roi, Devant qui mes genoux s'entrechoquent d'effroi, Me fournit le moyen de contenter nus vices, Pourvu que je m'acquitte en malpropres services.
Les décors ont ravi; architecture asiatique, ornements d'un éclat somptueux et barbare, terrasse au fond avec villas nichées le long d'une mer d'azur, ombragées de palmiers squammeuxqui ressemblent à des crocodiles vesticaux.