‹ Soirées perduesChapitre 79 sur 116 · LE NID D'AUTRUI · texte numérisé non relu

LE NID D'AUTRUI

en un hexapode « Près dTEcoI' de méd'cine», car Moréas lui-même ne maniepàs plusaudacieusement l'apocope. Tantôt Saint Brahm, s'amuse à la Messe des Oiseaux, parodie dont la finesse n'a pas été comprise de tous, notamment de M. Brunetière qui l'a passée sous silence au cours de ses récentes conférences odéonesques ; il accumule l'ingénuité des hiatus, la puérilité voulue des énumérations ornithologiques, la naïve fraîcheur des sensations et clés ruisselets, et des cou-cou, et des cui-cui, à faire crever de jalousie le spécialiste Jean Rameau. Pour synthétiser en un seul mot mon jugement sur cette œuvre, je n'hésite pas à la déclarer... Poilante.

21 AVRIL. — Le Nid ci 'autrui, de M. Le Corbeiller, ressemble au Médecin des enfants, à Christiane, à plusieurs autres mélos ayant cherché à résoudre le terrible problème chéri des jeunes licenciés es sciences dramatiques, la lutte entre le père naturel et le père légal; il faut donc une mauvaise foi bien nauséabonde pour dire dans les couloirs du Vaudeville, comme l'a fait notre confrère X... — qui m'a baillé cent sols parisis à des- 1 d'acheter mon silence : — « C'te pièc'-là, ça r'ssemble à rien 1 » Ajoutons que l'auteur a prodigué les morceaux à effet, genre Sardou (mais moins finement écrits), qui auraient puenleverles applaudissements d'un public mieux disposé ; couplet sur K-s romans anglais, air de bravoure sur les mariages àla mode, romance sur la pudeur des vierges, récitatif sur l'incombustibilité des allumettes de la régie. Larroumet peut se conjouir avec FYancisque, en voyant quelles dévotions les jeunes scribes du Temple font dans le temple de peribe.

Dans la même matinée, une tout à fait spirituelle, et preste, et rosse, et antisémitique piécette de l'ami Soulaine, la Part du Mari; son collabo Grisel se prénomme : sur la brochure,

2l8 SOIRÉES PERDUES

Emile; sur le « Prière d'insérer^, Henri; (c'est peut être le contraire). Je ne sais rien de plus sur lui. Ce petit acte, écrit chez Ollendorff, s'enlève comme une sabine.

22 AVRIL. — Après nous avoir montré, deux années durant, le bottom — trop maigrelet pour mon goût — de Miss Helyett, les directeurs des Bouffes ont résolu de nous exhiber un peu de vraie musique : ils ne pouvaient mieux s'adresser qu'à Paul Vidal, qui a plus de talent dans son petit doigt que MM. Planquette, Audran et Serpette reunis — ajoutez aussi Joncières pour fairebonne mesure.

En revanche, le livret de MM. Jaimc et Noriac (on m'afiirme que l'un de ces deux stylistes vit encore), ne vaut pas grand chose ; longuet, mièvre, d'une fantaisie un peu laborieuse, il courait risque de tomber à plat sans le secours de Maurice Bouchor, un littérateur celui-là — qui a bien voulu semer sur cette piteuse carcasse de vaudeville la fleur de sa poésie. Parbleu ! si l'auteur de la Légende de Sainte-Cécile s'engageait à lécher mes ours, j'aurais bientôt fait de confectionner d'aussi méchants livrets que ceux de M. Jaime !

Oyez : dans une ville très éloignée habitait, il y a bien longtemps, un savantasse aphone, nommé Bobinus. Pour se venger d'avoir été cinq fois minotaurisé par ses cinq femmes successives, ce pentagame enfermait dans une maison écartée sa nièce Fidélia, au grand désespoir de l'amoureux Fortuny qui lui peignait (dame, avec ce nom !) en vain sa tendresse.

Un jour, Eros lui-même vient prêter son aide au couple énamouré — ô bonheur ! — mais le farouche Bobinus survient — ô terreur ! — et le pauvre petit dieu s'enfuit à travers les cheminées — ô fumiste ! — pour se faire bientôt pincer par son ennemi — ù maladroit !

Lors, on juge le coupable, sous un chêne (de

TANNHAEUSER 219

nos jours, il attendrait la justice sous un orm Et voici venir les témoins : femmes lâchées en robes mauves ; délégation des jaunes maris sganarellisés ; vierges abandonnées, vêtues de bleu illusion, la couleur de Wïnncc fantaisiste, (ce bouquin, où un de mes bons amis passe De la grave au doux) réquisitoire, plaidoiries, en vain Eros déclare que s'il meurt, c'en est fait des roses et de la joie, on le jette à la mer et le soleil s'éteint.

Le monde sans amour, c'est une prairie sans fleurs, c'est un journal dont la caisse est vide. Embêtement général, les bouquetières vendent des fleurs en papier ; plus d'amour, partant plus de joie ; même les militaires ne suivent plus les bonnes d'enfants, et l'on entend retentir dans le silence morne lesronflements sonores des employés du bureau des naissances.

ntôt les femmes, excédées, bât»nnent Bobinus, repêchent Eros qui resplendit plus frais que jamais. — l'Amour mouillé — les prés se couvrent • leurs, les têtes des maris se couvrent de cornes, et les spectateurs couvrent d'applaudissements la musique de Paul Vidal.

En voilà un qui ne trouvera pas que le public... Eros.

Par télégramme

Lyon, AVRIL. 1802. — il y a un peu plus de trente et un ans, Tannhaeuser sombrait à l'Opéra sou- les sifflets du Jockey-Club, répercutés par les échos d'une presse dont l'ignorance musicale semblerait aujourd'hui fabuleuse. Cham déposait le long de ce magnifique drame lyrique d'innom- Lricatures, et Berlioz lui-même félicitait les Parisiens d'avoir sifflé le «mauvais style » ndidement !

Depuis le i^mars 1851, l'éducation musicale du public a quelque peu progressé ; des Français audacieux ont gravi la montagne de Bayreuth pour entendre Tristan , Parsifal, Y Anneau auNibefung\

et Lohengrin, après avoir triomphe en province, a fini par s'imposer à Paris. Tanfihaeuser aura-

t-il môme fortune ? Je ne le pense pas, car, malgré les efforts de Stewart Chamberlain, d'Alfred Ernst, de Schuré, de quelques autres critiques clairvoyants, les raffinés de la jeune école affectent aujourd'hui de n'admirer, en ce drame poignant, que le poème. Aurcs liabent ! Et longues... Aussi, féliciterais- je M. Poncet d'avoir ouvert au chevalier aimé de Vénus les portes, du Grand Théâtre national de Lyon, si ce directeur pavé de bonnes intentions, avait pris soin de monter cette œuvre d'une façon moins foraine.

I )ans une grotte mystérieuse, aux flancs des monts de Thuringe, Tannhaeuser, le Minnesinger sans rival, vit auprès de Vénus une vie de voluptés pécheresses, loin du monde qu'il méprise, mais que son âme irrésolue ne tarde pas à regretter. Un jour, s'arrachant des bras de la <léesse, il invoque Marie. Aussitôt, parmi les fracas du tonnerre, le Vénusberg s'écroule : dans la candeur du renouveau, au pied de la Wartbourg, le pécheur se retrouve, attendri aux sons d'un cantique de pèlerins qui dit les joies de la pénitence et l'inébranlable affirmation de la Foi.

Au deuxième acte, c'est le grand tournoi de poésie dont les concurrents vont se disputer, devant la foule immense qui remplit le palais du Landgrave, le prix que va décerner sa nièce Elisabeth. Mais, enfiévré par la lutte, aveuglé par l'orgueil et la vengeance divine qu'irritent ses luxures inexpiées, Tannhaeuser raille les pures tendresses célébrées par Walther, la loyauté rude de Bitte rolf; les strophes ardentes se pressent sur ses lèvres, c'est le triomphe de la chair qu'il proclame, et, frémissant au souvenir des ivresses anciennes, il épouvante les voûtes de la Wartbourg avec le chant même de la montagne maudite, l'hymne à Vénus. Un cri de fureur s'élève, les glaives étincellent, mais, entre eux et l'infâme, Elisabeth s'est

Page 1