‹ Soirées perduesChapitre 78 sur 116 · LA FEMME A NARCISSE · texte numérisé non relu

LA FEMME A NARCISSE

succès) qui ne valaient pas mieux que la pièce d'hier soir, ou même lui étaient notablement inférieurs. Aussi bien, M. Samuel n'a pas cru devoir accepter cette proposition de la dernière heure. Entre nous, c'est peut-être parce qu'il la savait inacceptable que M. Meilhac l'a faite.

Pas luxueux, le salon de la grosse institutrice Bourgarel ; banal et bourgeois ; sur le piano, un portrait du séant de la maîtresse, non de la maîtresse de céans. Il est vrai que cette décoration très simple est complétée par une autre, violette, que vient de recevoir la plantureuse éducatrice.

Tout de même, faut-il être sûr qu'on ne lit plus Voltaire qu'en province, pour arborer en plein boulevard ce démarquage de Nanine ou le Préjuge 20 bottom. Je ne suis pas curieux, mais je voudrais sa voir (oh! pas ce que vous croyez... ces sombres intimités pileuses des blondes, je m'en fiche !) — je voudrais savoir combien de coups de pieds directoriaux résonneraient sur le coccyx d'un inconnu possédant assez de toupet pour présenter ce scénario: une jeune roturière, dans la mélasse, épousée par un aristo très opulent... Mais c'est si bien joué, ma chère ! Cooper et Baron ténorisent ; Samuel thésaurise ; Mathilde inquiète la poutraison; Ml,° Carlix, en juive byronnienne (Rothchild-Harold) , minaude et Lavallière, de pins en plus maigri, détaille quelques couplets de la Chanson des grues et des oies. Fichtre ! j'allais oublier Réjane. Elle fait de son mieux; ne pourrait-on l'informer que, pour la démonstration du <n Carré de l'hypoténuse », il n'est pas inutile de dessiner un triangle rectangle?

14 AVRIL. — Triangle aux Variétés, Carré à la Renaissance, réussissent. Je crois que la Femme à Narcisse aura beaucoup d'amoureux. C'est elle, une fleuriste habile, qui n'a pas sa pareille pour vous découper des pétales, vous tortiller une queue; las ! son Narcisse n'est qu'un Nénuphar!

Tout au regret d'une Palmyre envolée, il se comporte pendant sa nuit de noce comme aurait pu le faire, après l'incident Fulbert, le vénérable abbé Lard. Mais le garçon de magasin imitant le bruit du tonnerre, — je ne me rappelle plus avec quoi, — l'épouse ratée croit la fin du monde venue, et pardonne. La musique, toute gentillette, est de Varncy, je crois ; néanmoins consulter les affiches.

On a fort applaudi Mmo Simon-Girard dans le. rôle d'Estelle, rusée qui, pour supplanter dans le cœur du patron sa rivale Palmyre, engage cette jeunesse inconsidérée à fuir avec un amoureux et, de la sorte, édifie son bonheur sur les ruines de Palmyre.

Les députés présents dans la salle ont vigoureureusement bissé les couplets, où il est question de sénateurs poursuivant les petites fleuristes. Vous ai-jc dit que l'action de la Femme de Narcisse se passait en l'an X? Depuis, les fleuristes ont changé.

Mais ce sont toujours les mêmes sénateurs.

16 AVRIL. — Au Nouveau-Théâtre, Lo, Jo, Zo (à vous d' Axa !) des escarpes, du rêve, des femmes qui se battent, des hamadryades qui s'ébattent, Courteline et Mendès, de la poésie ailée, des gauloiseries salées, des mythologies qui semblent raillées par Henri Heine, et les fanfreluches. envolées de la Commedia dell' Arte ; ô les joyeuses et divines et shakespeariennes Commères de Paris !

Deux chansonniers. — Demain, — Cieux écoutez ma voix, Terre prête l'oreille (je te la rendrai) — demain vont paraître les Chansons poilantes d'Alcanter de Érahm et Saint-Jean, deux gaillards qui, désireux de se faire connaître sans délai, veulent, pour leur coup d'essai un coup de

f rosse caisse, que bien volontiers j'assène en leur onneur.

Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes gloires chansonnières ! Combien, cueillies à peine écloses

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par quelque impressario de beuglant pour la boutonnière d'un raulus bouffi ou le corsage d'une Yvette plate, se sont fanées, à la chaleur floricide de la rampe. Hélas ! que j'en ai vu mourir (voir plus haut)! Mais quelle joie et quel réconfort de contempler s'épanouir, dédaigneux du fumier de la réclame, le talent original et polychrome d'Alcanter de Brahm et Saint-Jean, poussé librement sans le secours du chauffage intensif ni de 1' « arrosage » — vous m'entendez bien — robuste, sain, vivace, incompris du snobisme, et point déshonoré par la moutonnière admiration des gothons de Panurge.

Peut-être, au temps de leurs débuts, il y a bien longtemps — en 1890 — peut-être Alcanter (tou jours de Brahm) et Saint-Jean (Bouche d'or) eussent-ils confié l'une de leurs géniales trouvailles à quelque pitre d'assommoir musical, inconsidérément car Kouphon à u cotes 3. dit le judicieux Shakespeare, en la Henriade. Mais, par fortune, pas un cabotin n'osa prendre en ses mains accoutumées au maniement du strass, un de ces coruscants joyaux pour l'exhaler aux foules qu'hypnotise la Marche desCommis-Voyageurs. C'est donc vierge je veux dire pure de toute compromission, que je vous présente, citoyens et citoyennes, cette muse nouvelle, Rosa-Josépha du lyrisme ironique, idoine à doter, elle aussi, la littérature d'un frisson nouveau, et et vous savez, pas un de ces petits frissons de rien du tout comme mon ex- Lolotte en portait sur le front, non, un frisson de tout premier ordre, irrétrécissable, savoureux et séduisant comme le Frisson (Adolphe) des Annales politiques et Sarceyennes.

Ces poètes sont beaux :

ALCANTER de Brahm, primate dolichocéphale, très dolicho, au chef ombragé d'une chevelure calamistrée galamment, dont Fortunio dirait que le soleil « la clore et qu'elle est blonde comme 1 Hébé » de la brasserie où je passe mes «soirées à

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prêcher les doctrines anarchistes. Cette tête (ière, toujours en équilibre, repose avec quiétude sur la première vertèbre cervicale, sans se pencher jamais, jamais ! Immobile et dédaigneuse, laissant au repos les muscles sterno-hyoïdien, omoplathyoïdien, sterno-cléido-mastoïdien et trapèze ; — doux noms ! D'ailleurs, rictus suffisamment satanique, œil monocle comme il sied aux disciples de Scholl, allure Montmartroise d'un Masherde la Butte, à l'aise clans les salons de l'Elysée-Montmartre. Circumchahutcz, débris du monde enduit de C6H2 (Az06H)3, vous pourrez tourbillonner autour d'A. de B. sans que le plus fugitif émoi vienne ravacholer son front, impavide emmi les ruines.

Voici Saint-Jean, dont on connaît toutes les herbes : esprit objectif, fortune insolente, système, pileux très développé. Conrartiquementsilencieux avec les inconnus, cette constipation verbale ne résiste pas à l'Hunyadi-Janos des laxatives sympathies. Littérateur discret, il découpe des phrases d'une élégance menue, avant de les vernir de poésie, amoureusement; alors, avec le rire muet du trappeur, il les regarde luire. Une grande dame, une très grande dame, la baronne X... (vous l'avez reconnue) m'a confié que des sombres cheveux de Saint-Jean se dégagent des effluves « délicieuses » comme dit la jeune bourgeoisie, toujours, et la jeune littérature, quelquefois.

Poilante, leur technique. Jamais, — fût-ce devant les alexandrins de l'âge de pierre taillés par Leconte de Lisle, ou les strophes ductiles qu'étirent de trop roublards praticiens, chipeurs de métaux à La Forgue des Complaintes — jamais je ne ressentis d'impression aussi poilante. Tantôt, Alcanter de Jean, grâce à une consommation d'apostrophes dont on ne trouverait l'équivalent que dans les plus incandescentes vociférations oratoires de Paul Déroulède, mue cette indication topographique « Près de l'Ecole de médecine »,

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