LE JUSTICIER
Premier prix de guigne : M. Raymond, médecin et poète (comme le Bon Docteur du Gymnase, mais plus gai), qui n'abuse pas de cette double qualité pour rédiger ses ordonnances en vers. Le pauvre homme ne peut arriver à profiter des bonnes dispositions à son égard de M110 Cerny; plaignons-le, plaignons-le beaucoup.
Premier prix de mensonge : M. Saint-Germain, mari infidèle, qui s'embourbe dans ses contes, et rapporte à sa femme de fallacieuses bourriches remplies, non du gibier qu'il n'a pas tué, bien sûr, mais de pâtés accusateurs placés là par une erreur de Potel et Chabot (ne pas confondre avec la maison Porel et Cabot, à l'Odéon).
Sournoisement excités par des vaudevillistes vieux-jeu qui ne peuvent plus doubler le cap de la vingtième représentation, les critiques austères font des réserves. Faites donc î
Il paraît que Monsieur chasse n'est pas « de la littérature. » Mais je n'ai jamais ouï dire que, sur la scène du Palais-Royal, les Piérides eussent chanté. Bah ! Ces trois actes de Feydeau m'ont fait rouler; peut-être même — ohé ! les ingénieurs du Conseil municipal ! — pourrait-on s'en servir pour faire rouler aussi le funiculaire,..
27 AVRIL. — Ce Justicier, de Rzewuski, ne fanatisera pas le poulailler de l'Ambigu, mais l'auteur y montre de saisissantes qualités théâtrales; >t souvent long, monotone, confus, mais toujours intéressant, et l'idiome que parlent les romanesques héros à la Vautrin, du jeune auteur slave, repos- d< s hideux patois hurlés, d'habitude, sur ■ne à Zulma Boufar. Analysons:
La Débâcle. — Rien du roman de Zola; il s'agit la dégringolade du prince Philippe de Mora; en cette fin de siècle dynamitée, les prin< sautent comme de simples maisons de marchands de vin : 6 lempores, ô Mora ! Malgré sa dèche, il a conservé une barbe russe, très élégante, bien que
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grise, sans vouloir s'en défaire Sans doute, un souvenir de famille.
M. Rodolphe. — Ce monsieur, qui a de marnais instincts, et qui parle du nez, conseille au prince de demander soixante mille francs à sa maîtresse, une très jolie personne juive. Celle-ci s'exécute Des Sémites comme celle-là, je les gobe.
Le Justicier. — Dans un salon russe, décoré d'une sainte image qui ressemble à un grand timbre-poste nouveau modèle, le prince et la généreuse maîtresse filent ce que l'on est convenu d'appeler le parfait amour; le justicier André les dérange à coups de pistolet ; et v'ian ! il envoie la juive dans le sein d'Abraham.
La route de. l'Exil. — Philippe a été condamné comme auteur du meurtre de son fils. C'est à se croire en France ! Il accepte cette erreur avec philosophie, parce qu'après tout ça ne sort pas de la famille; revêtu du costume des forçast, soumis à leur destin — les Forçats del Destino — et hautbotté comme un vidangeur, il part pour la Sibérie.
Bax-les-Bains. — Le justicier André est devenu un prince américain (!!!) cinquante fois millionnaire; il rencontre dans cette ville d'eau la fille de sa victime, M'le Rival, ainsi appelée, parce que sa beauté n'en a pas.
Les événements se précipitent; André offre sa fortune à la Rival, mais ces assiduités mécontentent Lousteau, un chroniqueur échappé des romans de Balzac, qui le tue d'un coup de pistolet.
Ainsi se vérifie la parole de l'Ecriture : « Qui a tué par le pistolet périra par le pistolet. »
28 AVRIL. — « L'homme étant couché avec sa « compagne et espouse, la doit ?nignarder, chais touiller, caresser et émouvoir, s'il trouvait « quelle fût dure à l'esperon : et le cultivateur « n'entrera dans le champ de la nature humaine « à l'estourdy, sans que premièrement riaye fait « ses approches qui se feront, etc. t etc. »
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Ainsi parlait Ambroise Parc. I! disait vrai. Et ses doctes enseignements, Louis de Gramont les développe en trois actes, habiles et nerveux, mais que le public du Théâtre-Libre, lui-même, a trouvée un peu bien libres.
Cette Simone se souvient de la Physiologie du mariage, comme aussi du Bréviaire de l amour expérimental . Gramont estime que les bourgettistes ont tort de faire de l'amour une question de sentiment et considère qu'il est, du moins au début, une affaire de sensations. Je ne dis pas qu'il ait tort, mais sacrebleu ! que sa pièce est rai de !
Simone, épouse d'un maladroit et simpliste, assoiffée de raffinements qu'elle devine, liseuse et rêvasseuse, tente un essai loyal avec le compositeur Maurvas, amoureux compliqué à souhait. Ça dure huit jours, à la campagne, huit jours de révélations et d'extases. Mais le mari revient.
Simone le trouve plus gauche que jamais, et propose la fuite traditionnelle à Mauryas qui, rassasié, refuse, préférant sa femme. Lors, la pauvre désillusionnée se tue, et le mari se demande pourquoi.
3 MAI. — Quand M. Antony Mars porta aux Nouveautés sa «Demoiselle du Téléphone» il manifesta l'intention d'en confier la musiqlie à notre aimable confrère Victor Roger.
— Non, non, répondit le directeur, j'aime mieux Serpette (tous les goûts sont dans la nature).
Pas entêté, le librettiste s'adressa docilement au maëstrino qu'on lui recommandait, et convaincu que tous les directeurs étaient serpcttophiles, il ne manqua pas de dire à M. Vizentini, en lui présentant le manuscrit des Vingt-huit jours île Claire/le :
— J'ai donné ma parole à Serpette.
— Parfaitement, répondit le directeur des Fo-
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lies Dramatiques, il ne vous reste plus qu'à lui la réprendre : je veux Victor Roger.
Ainsi va le monde.
Il faudrait être bien faible d'intellect pour ne pas deviner, rien qu'à lire le titre de la pièce, que cette Clairette, qui revêt l'habit militaire sous lequel on reconnaît qu'elle n'est pas soldat, doit s'assujettir à toutes les corvées, coucher à la chambrée, battre en duel, etc.
C'est Mlle Ugalde qui joue, qui vil le rôle; et vous pensez si elle révolutionne le 33° chasseurs, un régiment qui profite de ce qu'il est en garnison à Montargis pour avoir beaucoup de chien ; avec quel élan elle s'introduit dans un pantalon rouge à basanes, large du fond — c'est le fond qui manque le moins — puis dans un dolman bleu pincé à la taille, aussi pincé que les sourires de Jules Renard, enfin, dans le quartier de cavalerie. Et pourquoi? pour surprendre son capricant époux (Guyon), qui copule en injustes noces et festins, scandaleux Titus, avec une folâtre Béréni d'ailleurs affriolante : «Bérénice, 7-ery m'ee», disait René Benoist.
Cette Bradamante fin-de-sexe est prise pour un homme; puis, un réserviste est pris pour une femme; il en résulte une tripotée de plaisanteries à faire rougir un petit télégraphiste anglais. Conclusion : l'infidèle Guyon, récupéré par sa légitime, renvoie, à contre-cœur, son invitée « — invitus invitée ».
Certes, on a ri dès le premier acte qui se passe dans le magasin d'une modiste, un magasin incontestablement chic, où l'on exécute des chapeaux au goût de demain, avec une élégance telle qu'un bœuf lui-même, se faisant coiffer par ces demoiselles, sortirait de leur mains transformé, pimpant, irrésistible, bref, un bœuf à la mode.
Mais le public, surtout, a pris un plaisir extrême à voir la cour de la caserne à Montargis; la vie militaire avec ses petits ennuis et ses