‹ Soirées perduesChapitre 82 sur 116 · LA MISSION DE PROSPER · texte numérisé non relu

LA MISSION DE PROSPER

s gaîtés y est dépeinteavec une v< rve point méchante; irrésistible d'entrain. Je ne saurais trop engager le sympathique commandant Duperré c'est toujours lui qui se trouve au bureau de recrutement, 5" région) à venir le constater de visu. M. Antony .Mars a été récemment appelé sous le drapeau — il n'y en a qu'un par régiment — et a profité de ce stage parfois désagréable (« ce stage est sans pitié » remarquait La Fontaine) pour recueillir bon nombre d'observations narquoises; par exemple, il n'a eu garde d'oublier cet officier de territoriale qui, pendant les repos, distribuait des cartes-réclames aux soldats qu'il faisait manœuvrer, en leur disant: « Vous qui connaissez du monde à Paris, envoyez-moi donc des clients ; j'ai chez moi des vins très avantageux. »

La musique de Victor Roger ne ressemble pas à celle que nous fait entendre la Société Nationale ; elle m'a paru plus dansante, et je ne crois pas les spectateurs des Folies-Dramatiques idoines à goûter Saintc-Rose-de-Lima, par exemple, aussi pleinement que ces 28 jours de Clairette, dont AI. Mars écrivit le « sonnet sans défaut» pour parler comme Nicolas.

6 MAI. — D'habitude, le public de Cluny s'abandonne à de promptes jouissances, titillé par de jeunes vaudevillistes experts en leur métier ; ou bien, c'est par les vieilles ficelles du répertoire qu'il se fait chatouiller, avec ivresse, Mais l'auteur de la Mission de Prosper a les mains gourdes, et l'intelligence comme les mains, si bien que les spectateurs récalcitrèrent. La faute en est à la critique, disent les amis du maladroit. Elle n'a pas su creuser le sujet. Personnellement, j'ai fait de mon mieux pour aller au fond des choses, sans réussir. Si vous croyez que c'est facile avec certaines personnes ! Barré !...

7 MAI. — Donc le citoyen Georges Rolle fit jouer un Neuf Thermidor au Bourres du Septentrion, assuré que les plus enragés robespierrots n'auraient pas le courage d'aller si loin siffler sa pièce, d'ailleurs fort intéressante, paraît-il.

Aujourd'hui, 18 floréal, étayé de M. Jean de Rode (sans doute quelque descendant du colosse), il aborde le drame moderne. Et dire que dans les réunions publiques, on clame couramment « Les journalistes, c'est tous des feignants. » Ah ! là là! malheur...

Cette histoire de femme lâchée qui glisse sur la pente aimablement gazonnée du vice jusqu'à l'hôpital, mon Dieu, je ne prétends pas qu'elle soit toute neuve, car j'ai vu Y Abandonnée y Mamzelle Quinquina, et tant d'autres. Toutefois, habilement ressemelée par l'auteur, elle fait encore de l'effet, surtout aux lumières.

Puis, certains détails ont amusé le public du Théâtre Moderne. Il a paru goûter particulièrement la vue de cette gargotte montmartroise, fréquentée par des modèles et des ratés (ce ne sont pas les modèles qui posent le plus) asile héréditaire où viennent se reposer, avant la culbute finale, devant les bocks sans faux-col, les bohèmes sans chemise, ceux qui, jadis, Rois de l'Art, ont perdu leur couronne, et comme les Majestés déchues de Candide... (la phrase peut se continuer indéfiniment ; mais, pour des lettrés comme vous, il suffit de l'amorcer).

Intéressante, la scène où Marie Lafond apprend, de la bouche d'un littérateur un peu pochard, que son amant vient de convoler en justes noces avec une demoiselle ayant le sac. La pauvre fille se trouve mal, et le rideau s'affaisse.

Il se relève, lui, sur le troisième acte, mais elle s'alite définitivement ; et nous la retrouvons dans une salle d'hôpital. L'infortunée a une araignée dans le Lafond, et des maladies variées ; admirable sujet pour un chirurgien en vogue. Io Péav !

IMPRESSIONS DP: THEATRE 229

Bientôt, pour avoir séché trop de bocks, elle entre au cercueil. La revanche de la bière.

Tous nos compliments à M"c Nau, parfaite en nauceuse.

9 MAI. — Ne piétinons pas Enguerrande. Les amis de YVilder s'en chargent , qui chinent son collabo — Cabrion attardé, clown poussif, Shakespeare de brasserie, — et les copains à Bergerat qui vitupèrent (Dieu ait son âme!) l'écriture brabançonne du critique musical de Gil Blas. Bergerat, Belgerat, il n'importe. C'est Chapuis qu'il faut plaindre. Ce petit parigot talentueux, guillotiné par ses librettistes, peut s'écrier, comme Abélard mourant: « Et pourtant j'avais quelque chose là !»

Si jamais je fais jouer quelque œuvre, je souhaite que ce ne soit point chezCarvalho, ponte rapace, enclin à conserver d'antiques décors, aussi sales que les chemises de Léon Cladel ; je souhaite aussi que Camille de Sainte-Croix et Rodolphe Darzens, comme ils firent l'autre jour pour Enguerrande , me défendent contre l'hostile mufflerie ambiante, conspuent les chahuteurs, engueulent ferme l'inerte capellmeister... Mais quand on jouera du Willy, tous deux seront morts, depuis vingt ans au moins. Et moi depuis trente.

15 MAI. — Reçu le tome VI des Impressions de Théâtre. Il ne rpe manque plus que les cinq précédents pour avoir la collection complète. En ce volume, unique, il est parlé avec une grâce souple et légère, — et avec une sûre érudition qui se dissimule— du Misanthrope, de YAlceste d'Euripide (ce n'est pas le même), du Chat A sonnez,

trompettes !), de Jean Jullien et de Térence (je ûe n specte pas l'ordre chronologique) et du 14 Juillet , aussi, par Jules Lemaître à qui M. Ber-

nard Lazare, naguère voulut bien reconnaître les

qualités d'un estimable petit journaliste

Nota. — Si ce n'est B. L... c'est donc son confrère Mauclair, ou bien quelqu'un des siens.

16 MAI. — Tout d'abord, mentionnons pour n'y plus revenir quelques calembours qui fleurissent dans les couloirs de l'Opéra, pendant les entr'actes de Salammbô.

— Musique très dramatique, on dirait du Reyerbeer.

— Ce Mathô chante avec une précision mathématique.

— Belle chambrée! J'aime voir cette salle en beau .

Il y en avait beaucoup, d'aussi bêtes, et dont s'amusaient des gens d'esprit, indulgemment.

Vous décrirai-je les décors? A quoi bon! ils m'ont semblé médiocres, regardés de près, beaux quand je les ai vus de loin; c'est l'histoire des bâtons flottants, celle, aussi, de plus d'une femme; d'où le double titre de la fable de Lafontaine.

Du livret, je n'ai rien à dire non plus; à mon sens, ceux qui ne connaissent pas l'œuvre de Flaubert n'ont pu comprendre grand'chose au poème de Du Locle; ceux qui la connaissent ont dû bien souffrir. Les costumes, du goût le plus carthaginois, ont été dessinés non par Bianchini, hélas! mais par un autre italien, sans doute il signor Chienli. Peu d'exactitude, d'ailleurs; c'est ainsi que Mathô n'a pas cru devoir se conformer au texte de Flaubert que voici :

« Mathô n'avait plus, sauf les yeux, d'apparence humaine. C'était une longue forme complètement rouge ; ses liens coupés pendaient le long de ses cuisses ; mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés ; sa bouche restait grande ouverte, de ses orbites sortaient

SKH'RD 2M

deux flammes qui avaient l'air de monter jusqu'à

chev< ux.. . »

Je suis sûr que M. Bertrand n'a jamais lu ça;

st de la faute de Flaubert, après tout; pourquoi

cet auteur n'a-t-il rien au répertoire des Variétés?

On a beaucoup portaicturé M. Reyer. L'œil bleu, dur; 1rs cheveux blancs, durs; le nez rouge, dur; on dirait un drapeau français, dur! Le composi-

ir de Sigard sangle dans une redingote noire son ventre épanoui depuis peu ; avec sa rosette rouge, sa moustache grognarde. son aspect rébarbatif, il a tout à fait l'air d'un vieux général, suivant ses amis: suivant d'autres* d'un vieux sousfcfficier.

Sa garçonnière est sise rue de la Tour d'Auvergne, m 24. Si vous lui écrivez, joignez 0,15 pour la réponse, le maestro ne répondra pas davantage, mais il augmentera sa collection de timbre-. 11 collectionne aussi les pipes d'Orient ; ime il fume beaucoup, ses admirateurs attribuent au tabac les faiblesses qui déparent souvent œuvres; le chibouk a bon dos! c'est le chibouk émissaire.

Apre, hirsute, quinteux, grognon, rageur, bou-

fon et colérique, — je ne sais pas si je me fais ien comprendre — M. Reyer a de l'esprit, parfoi-, dans ses feuilletons du Journal des Débats] souvent, quand il cause. Ses querelles avec Halanzier sont restées célèbres.

Un jour, ce directeur affolant cherchait querelle aux noms des personnages de «Sigurd» trop rocailleux prétendait-il, et proposait de mode en «Bilda» celui de «Hilda» vierge au pâle sourire.

| — Bilda! rugit furieusement Reyer, jamais! ce que je vous appelle Balanzier?

Avec son directeur actuel, il n'est pas plus amène; le soir de la répétition générale, M. Éer-

trand, à qui l'on avait vanté la phrase, si merveilleusement dite par Mme Caron : Qui me donnera, comme à la colombe, des ailes pour fuir dans le soir qui tombe... Bertrand dit à l'auteur :

— Ravissante, cher maître, cette romance

— Ce n'est pas une romance, monsieur!

— Ravissante, votre mélodie, alors.

— Ce n'est pas une mélodie!

. Interloqué, l'autre n'insista pas ; mais hier soir, il dit à son irascible musicien, d'un petit air finaud « Ravissant, votre... machin! »

La musique de Salammbô, j'en ai assez parlé quand les Belges l'exécutèrent; le maestro l'aggrave aujourd'hui d'une grrrande marche, où fonctionnent tous les instruments à vent connus, sauf le Pétomane du Moulin-Rouge ; il y passe des souvenirs & Erostrate et un robuste courant de vulgarité.

Je pourrais énumérer les leitmotive de cet opéra consciencieux, celui du zaïmph, celui de l'amour, etc., signaler les harmonies sauvages qui caractérisent les bûchers de Moloch (ça n'est pas très soigné d'écriture, mais je suis un peu pressé) ; la fumée de ces sacrifices humains prenant les spectateurs à la gorge, le compositeur a indiqué ce détail en employant la quinte augmentée. Ingénieux, ingénieux.

Comparez, je vous prie, monsieur, madame,

cette petite phrase de Mignon, cette petite phrase

de Salammbô,

Assis autour des tables!...

Sonnez, clairons sacrés !...

et reconnaissez avec moi que c'est très gentil, très touchant, de faire ainsi une politesse aux anciens, surtout quand ils sont aussi effondrés que l'Ambroisc Thomas.

Le triomphe de Rose Caron, si belle d'attitudes, m'a rappelé les ovations faites à feu Boulanger.

Page 1