BERANGER
Je serais un ingrat si je ne parlais pas de Déranger en parlant des premiers maîtres de ma jeunesse. Quoique nos relations n'aient pas eu le caractère de l'intimité, son influence sur moi a été réelle. Trois lettres de lui, mises à la fin de ce chapitre, le montreront par un de ses côtés les plus particuliers et peut-être les moins bien connus, le montreront donnant des conseils.
Je le rencontrai d'abord dans le salon de M. de Jouy. Il y occupait une place considérable. Son talent l'y faisait admirer, son indépendance de jugement l'y faisait considérer, et son esprit gouailleur Ty faisait craindre. Il s'y moquait bravement de la fameuse pétition adressée à Charles X pour fermer le Théâtre-Français aux romantiques, et cela en face des signataires de cette pétition, car ils étaient tous là, y compris le maître de la maisoiu
11 osait y défendre Yiclor Hugo, il osait y mcLlrc ïlplii' génie d'Euripide au-dessus de celle de Racine, il osait môme y parler de Dieu. A ce moment, bon nombre de libéraux classiques étaient athées : entendons-nous 1 non pas de cet athéisme dogmatique, démocratique, pédant, qui a créé l'intolérance de l'incrédulité, qui brûlerait volontiers les gens qui vont a la messe comme on brûlait autrefois ceux qui n'y allaient pas, et qui faisait dire au farouche Mallefille : « i\e me parlez pas de Dieu! c'est le despote du ciell » Non, l'athéisme des libéraux de la Restauration avait quelque chose de la légèreté du dix-huitième siècle; il était spirituel, rieur, bon enfant. Je me rappelle encore Lcmcrcier l'épondant à quelqu'un qui lui parlait de l'âme : « Oh ! oui ! l'âme ! l'âme qui s'envole du corps quand nous « mourons! Vous me faites l'effet des enfants qui, « voyant tomber une montre par terre, et remarquant « qu'elle ne marche plus,... disent tout contrits: Oh! « la petite bête est morte I » Or, c'est dans ce monde sceptique, à un des dîners du jeudi de M. de Jouy, que Déranger, supplié de chanter quelque chanson nouvelle, commença bra^^ement le Dieu des bo^^nes gens. A ce premier vers :
Il est un Dieu, devant lui je m'incline 1
ce fut un soubresaut général, à peu près comme chez Mme d'Épinay le jour où Jean-Jacques Rousseau, se levant au milieu des sarcasmes fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : « Eh bien, moi, messieurs, je crois en Dieu ! » Déranger, dans cette Icn-
BËRANGKR. 1G1
lalivc, avait un double but: d'abord affirmer ses sonliments religieux, beaucoup plus profonds qu'on ne le croit. Déranger était non seulement croyant, mais chrétien de cœur, sinon de foi. L'Evangile était une de ses plus chères lectures. Il citait souvent le Sermon sur la montagne comme un chef-d'œuvre d'éloquence et de grandeur, et j'étonnerais bien des gens en répétant ce qu'il m'a dit un jour, vers la fin de sa vie : « // me semble souvent que la première personne que je rencontrerai en arrivant dans Vautre monde, ce sera Jésus- Christ, »
Son second but était tout littéraire. Béranger savaitil le latin, comme le soutiennent quelques-uns de ses amis, ou ne le savait-il pas, comme il le soutenait luimême? Je l'ignore, mais la vérité est que la littérature latine ne l'enthousiasmait nullement. Toute son admiration était pour la poésie grecque, ce Yos Romains ne sont que des barbares, disait-il souvent, à côté des Athéniens. LÂttique, voilà le vrai pays de l'art! » Je trouve dans un couplet du Voyage imaginaire, une admirable peinture de son amour pour la Grèce.
En vain faut-il qu'on me traduise Homère,
Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.
Sous Périclès, j'eus Athènes pour mère;
Je \isi(ai Socratc en sa prison!
De Phidias j'encensai les merveilles,
De rilissus j'ai vu les bords fleurir,
J'ai sur l'IIymèle éveillé les abeilles ;
C'est là, c'est là, que je voudrais mourir!...
Ainsi nourri d'Homère, d'Euripide, de Sophocle, voire de Platon, il forma le dessein, après ses premiers
M SOIXAiME ANS DE SOUVEiNlRS
succès, de relever et d'agrandir le cadre de la chanson. Le nom de successeur de Désaugiers ne le flattait qu'à demi. Il aspirait à autre chose qu'à faire rimer Bacchus et Yénus. 11 voulait émouvoir, il voulait faire penser, il voulait mettre la grande poésie dans les petits vers, et aborder dans ses refrains non seulement la politique, mais les hautes questions de philosophie et de morale. Le Dieu des bonnes gens fut son premier pas dans cette route nouvelle. Aussi tremblait-il un peu, il me l'a dit souvent, lorsqu'il soumit son œuvre à cet auditoire moqueur et distingué. Le succès fut immense. 11 avait eu l'habileté de mêler à cet acte de foi, tant de beaux vers, tant de patriotisme, tant de grandeur d'images et parfois tant d'esprit, qu'on pardonna aux croyances en faveur du talent. Sa troisième strophe souleva un enthousiasme général.
Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois! Et de ses pas on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois!
Le chansonnier fut proclamé, du coup, non seulement grand poète, mais grand poète lyrique. Sa prépondérance s'en accrut singulièrement.
Il est difficile de se figurer aujourd'hui le rôle de Déranger à cette époque. Il a été le grand conseiller de son temps. Personne n'a eu plus d'ascendant sur ses conlemporains.il n'affectait pourtant pas cet ascendant, il ne le cherchait même pas. Peu bruyant de paroles, encore moins de gestes, il attendait qu'on vînt à lui\ mais en attendant, il attirait. Les hommes les plus