‹ Soixante ans de souvenirs (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

considérables de ce temps-là, Manuel, Benjamin Constant, Laffitte, Thiers, ne faisaient rien sans consulter Déranger. A la révolution de Juillet, M. de Talleyrand témoigna le désir de s'entendre avec Déranger. Mais ils étaient vis-à-vis l'un de l'autre à l'état de puissances; ils ressemblaient aux souverains que leur dignité empêche de se rendre visite. Déranger ne voulait pas aller à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, où s'était faite la Restauration. M. de Talleyrand ne pouvait pas monter au cinquième étage de Déranger. Ils se contentèrent de causer par intermédiaires. Ils échangèrent des notes diplomatiques.

Plus tard. Déranger eut pour amis trois des plus grands esprits du dix-neuvième siècle, Chateaubriand, Lamartine et Lamennais. Il connaissait et reconnaissait leur supériorité de génie, et cependant tous trois ont subi son ascendant; tous trois l'ont pris, dans les circonstances les plus délicates de leur vie, pour confident, pour conseiller, pour arbitre, pour intermédiaire. C'est à lui que Lamartine venait confier ses rêves de spéculations financières, Chateaubriand, ses éternelles doléances d'homme gêné, Lamennais, ses troubles de conscience. Que de journées n'a-t-il pas employées pour voir clair et pour porter le jour dans les affaires de Lamartine! Quant à Chateaubriand, il disait plaisamment de lui : c< Que voulez-vous! le pauvre homme! ce n'est pas sa faute ! il n'a jamais pu se passer d'un valet de chambre pour mettre sa culotte! w Pour Lamennais, il a lutté de toutes ses forces pour l'empêcher de jeter là sa soutane. « Restez prêtre! » lui répétait-il

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sans cesse, « restez prêtre ! Vous n'avez pas le droit de cesser d'être prêtre! C'est une partie de votre honneur. Quitter l'Église, pour vous, ce n'est pas abdiquer, c'est déserter! » Lamennais résista à ses conseils sur ce point, mais sans cesser, comme ses deux illustres amis, de reconnaître et d'accepter pour tout le reste la direction de Déranger.

D'où venait cette influence singulière chez un simple chansonnier? De trois choses. D'abord de son admirable bonté de cœur. Je n'ai pas connu âme plus généreuse. Il avait toutes les charités! Aumônier de son temps, aumônier de ses démarches, aumônier de ses conseils, aumônier de son argent. Sa perpétuelle préoccupation des autres s'est traduite un jour par un mot charmant. (c Gomment faites-vous, lui disait un de ses amis, pour ne pas vous ennuyer, en dînant si souvent tout seul? — ' Oh! mon Dieu! mon moyen est bien simple, c'est de ne jamais penser à moi. » l\ me serait facile de citer mille exemples de sa générosité. Je me bornerai à un seul. Une pauvre femme, qu'il aimait et estimait, vint lui faire part de sa détresse et do son impossibilité de trouver un prêteur. « Combien vous faut-il? — Trois cents francs. » Trois cents francs étaient alors une grosse somme pour Béranger. Il va h son secrétaire. « Los

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voici. — Je vous les rendrai dans six mois, monsieur Déranger. — Quand vous voudrez. » Au bout de six mois , sa débilrice lui rapporte fidèlement les trois cents francs. 11 les serre là où il les avait pris. Un an plus tard, elle vient de nouveau implorer son aide. Il retourne à son secrétaire, en tire les trois cents francs, et lui dit : « J'étais bien sûr que vous seriez forcée de me les redemander, et je les ai remis là, ils vous attendaient. »

La seconde cause de l'influence de Béranger était son merveilleux bon sens. Le conseil qu'il vous donnait n'était pas seulement le meilleur qu'on pût donner, mais le meilleur qu'on pût vous donner. Personne n'a si bien su mesurer un avis au caractère, à l'intelligence, à la position, aux ressources de celui à qui il parlait.

Enfin, troisième cause d'ascendant, ce bon sens revêtait toujours une forme piquante et parfois profonde. C'était toujours de l'esprit, sans cesser jamais d'être du bon sens. Sa conversation n'était pas seulement charmante, elle était féconde. Elle avait des lendemains délicieux. J'ai cent fois remarqué, que telle idée qui, jetée par Béranger au cours de la causerie, m'avait simplement paru juste, faisait peu à peu son chemin dans mon esprit, s'y développait, y grandissait, et portait pour ainsi dire des fruits inattendus; c'était comme un germe vivant déposé en moi.

On lui a reproché quelquefois de préparer ses mots, de les travailler à l'avance, et, après les avoir dits, de les redire; le toit n'est pas bien grave: ils valaient bien d'être répétés. Alfred de Musset lui ayant envoyé ses premières poésies : « Vous avez de bien beaux chc*

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vaux dans votre écurie, lui dit-il, mais vous no savez pas les conduire. » Puis, il ajouta gaiement : a Vous le saurez un jour. Par malheur, il arrive souvent que, quand on le sait, les chevaux sont morts. » Il usait de son franc parler gouailleur, même avec Lamartine, qui ne s'en offensait jamais. Un jour, lui parlant de Jocelyn, pour lequel il avait une admiration immense : « Oh! quel beau poème! mon cher ami, lui dit-il, que de génie! que de sentiments profonds! que d'imagination!... Seulement, pourquoi diable avez-vous mis là deux ou trois cents vers que vous avez fait faire par votre portier? » Lamartine éclata de rire et lui répondit avec candeur : « Parce que j'ai un grand défaut, mon cher ami: je ne sais pas corriger. » 11 disait vrai. Une des dernières éditions de ses poésies contient des variantes qui y font tache; il ne change jamais un mauvais vers que pour le remplacer par un plus mauvais.

P>éranger ne se tira pas à si bon marché de son rôle de poète consultant avec Victor Hugo. Le poète lyrique, dans Victor Hugo, Tenthousiasmait ! Il aimait moins le poète dramatique. Le Roi s amuse ne lui plut que médiocrement. Il tremblait de voir un si beau génie faire fausse route. Ou'imagina-t-il alors pour lui dire la vérité? D'emprunter le nom de Triboulet. « Permettez à votre fou, Sire, lui écrivit-il, de vous tirer respectueusement par le bord de votre manteau, et de vous dire tout bas ce que l'on n'ose pas vous dire tout haut. » Sous ce couvert d'un bonnet de fou et d'une marotte, il lui adressa quelques critiques tiès fines, très

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justes et assez vives, qiiui(|ue mesurées. Victor Hu«^'o lut, sourit, et d'un ton moqueur : « Je vois bien dans quel but Béranger m'a écrit cette lettre. Il la trouve certainement fort spirituelle, il ne veut pas qu'elle soit perdue, et il s'est dit : « Quand Victor Hugo mourra, tous ses papiers seront publiés, et ma lettre ira à la postérité. Mais je tromperai ce petit calcul, je brûle la lettre. » A quoi Béranger répondit gaiement : ce Si jamais l'envie me prend d'adresser quelque chose à la postérité, ce n'est pas Victor Hugo que je prendrai pour facteur. » Ajoutons bien vite que, s'il savait dire la vérité, il savait aussi l'entendre. Un de ses amis, quelque peu impatienté de l'entendre parler de lui-même avec une humilité qui n'était pas exempte d'affectation : « Voyons, mon cher Béranger, lui dit-il, laissez donc là ces modesties qui ne peuvent pas être sincères ! Que diable! vous savez bien que vous avez beaucoup de talent! » Cette petite incartade le surprit; il se tut un moment, puis reprit : « Eh bien, oui I quand je « regarde autour de moi, quand je lis ce qu'on écrit (( aujourd'hui, je me trouve du talent, mais, mon c( cher ami, quand je pense aux grands hommes, à « Corneille, à Molière, à La Fontaine, j'entre dans ce une humilité sincère et profonde. La modestie n'est ce que de l'esprit de comparaison. « Voilà un de ces mots pleins de tact et de sens, comme il en trouvait sans cesse. En définissant la modestie, il définissait du même coup l'orgueil ; car si on est modeste quand on se compare, on n'est orgueilleux que parce qu'on ne se comparo pas.

Bérangcr a eu deux grands objets de prédilection: les pauvres gens, et les jeunes gens.

Je lis ce vers dans sa chanson sur Manuel :

Cœur, tête et bras, tout était peuple en lui.

C'est son portrait que ce vers-là! Il était du peuple, il comprenait le peuple, il aimait le peuple; il n'y avait pas pour lui de plus chère compagnie que celle du peuple. La veste et la blouse lui plaisaient mille fois plus que l'habit. Un ouvrier venait-il le voir, le matin? Il le faisait souvent asseoir à table à côté de lui, et déjeunait avec lui. S'il admirait tant saint Paul, c'est que saint Paul, en devenant apôtre, était resté tisserand.

Quant à son intérêt pour les jeunes gens, je n'ai besoin, pour le prouver, que de me souvenir et de citer.

Béranger aimait tant tout ce qui ressemblait à une espérance, à une promesse de talent, que souvent il n'attendait pas que les débutants vinssent à lui, il allait à eux. Mon prix à l'Académie me valut une lettre de sa main. Il m'écrivit de la Force^ où il faisait un mois de prison, et, après les plus flatteuses paroles de sympathie, m'engagea à aller le voir. Le croirait-on? je n'y allai pas, et je ne lui répondis pas ! Pourquoi? oh! pourquoi? Par timidité! Par fausse honte! La jeu-

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ncssc a de ces scrupules inexplicables. Mon admiration pour les hommes illustres était alors si grande, qu'il m'est arrivé plus d'une fois d'aller jusqu'à la porte de l'un d'eux et de partir sans avoir osé entrer. Je me rappelle qu'auprès de M. Lemercier, souvent, au milieu de la conversation, je m'abstenais de parler, en me disant tout bas : « A quoi bon ! Il sait tout ce que je pourrais dire! » C'était absurde, mais je ne savais pas alors que la jeunesse, par elle-même, a un tel charme, que sa gaucherie lui compte comme une grâce, et qu'on aime en elle jusqu'à son embarras.

Dès que Béranger fut hors de prison, je lui écrivis une lettre de regret, d'excuses, qui me valut la réponse suivante. Je la transcris tout entière sans en ôter les paroles flatteuses, parce qu'on y verra bien le sentiment affectueux que lui inspiraient les commençants.

Monsieur,

M. de Joiiy m'avait en effet annoncé votre visite à la Force, et j'étais fier qu'une tête nouvellement couronnée voulût bien s'incliner sous les guichets pour arriver jusqu'à moi. Je suis Lien aise que notre ami vous ait fait part de mon désappointement, puisque cela me vaut aujourd'hui une marque d'attention à laquelle je suis sensible, comme vous devez le croire. Je connais depuis longtemps les beaux vers qui vous ont valu un triomphe public; il y a mieux que des vers dans ce morceau; les sentiments qui y régnent sont d'une âme élevée, et je me réjouis de voir que tout en vous, monsieur, annonce le digne soutien d'uu nom déjà illustre. Je n'en désire que plus vivement de vous connaître. Si je savais quel jour vous devez prendre la peine de passer clicz moi, j'aurais grand soin d'y rester pour vous recevoir,

car, liors le jeudi, je suis prcsfjue toujours en courses, ce qui me fait presque cniindre la visite que vous voulez bien me promettre, si vous n'avez pas la bonté de me prévenir du jour, l'aurai une ressource au reste, monsieur, ce sera d'aller vous chercher à domicile pour vous exprimer tous mes sincères sentiments de cordialité et d'intérêt le plus vif. Votre tiès humble serviteur, Biîranger.

50 octobre 1820.

Voici sa seconde letti'c. Un volume de poésies, que je publiai sous ce litre : les Morts bizarres, en fut Toccasion. Je Tavais envoyé à Béranger en lui demandant ses conseils. Il me répondit:

Mo.NSiEnn,

La manière la plus adroite de se faire louer par la plupart des hommes, et surtout par ceux qui commencent à vieillir, c'est de leur demander des conseils. Ce n'est pourtant pas dans ce but, j'en suis sur, que vous réclamez mes avis. Si j'avais une pareille idée, vous en pourriez n|)pcler à la candeur empreinte dans vos vers. Aussi, monsieur, puisrjue vous en appelez à ma franchise, ne vous louerai-je qu'avec parcimonie.

J'aime extrêmement l'élégie îi la mémoire de votre père. Le sentiment qui y domine la rend touchante du premier jusqu'au dernier vers. Je n'y voudrais jkis plus de correction : un style plus travaillé, des formes plus concises y gêneraient l'expression de votre âme et contrasteraient péniblement avec elle.

Mais il me semble que les morceaux qui suivent, sauf toutefois le fragment de Maria Lucrezia, que j'excepte parce qu'il est tout sentiment comme la première élégie, auraient exigé un travail plus soigné, moins de laisser-aller dans la phrase, ))lus de fermeté dans le vers et souvent plus de sobriété dans les détails. Aujourd'hui, monsieur, le travail du vers est devenu obligatoire. On a poussé ce travail souvent jusi|u'h raffectation et c'est peutêtre ce qui vous en a dégoûté. Mais vous avez l'esprit trop éclairé

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pour ne pas prendre d'une chose ce qu'elle peut avoir de Lon.

J'jù déjà bien usé de la permission que vous m'avez donnée, monsieur, j'en vais peut-être abuser.

Le titre de votre recueil, qui annonce de la recherche dans le choix <lcs sujets, m'a insj)iré une sorte de défiance sur les sujets eux-mêmes. Que deux de ces sujets se soient par hasard offerts à votre esprit, je le puis croire; mais alors il est vraisemblable que vous avez cheiclié le troisième et le suivant ; le vrai poète, et vous l'êtes, monsieur, doit-il procéder ainsi sans y être forcé? La pensée du poète est comme la fleur femelle; elle attend la poussière fécondante que le mâle lance dans l'air et confie aux vents. Un sujet cherché sera rarement exécuté d'inspiration.

Je m'arrête ici, un peu lionteux, en me relisant, du rôle que peut-être vous m'avez préparé avec malice. Faire faire le métier de pédagogue à un chansonnier, devenu vieux, est un assez plaisant tour. J'en ris en y pensant.

Toutefois, je n'eu traiterai pas moins le second point de mon sermon.

J'ai trouvé, monsieur, de fort beaux passages dans la Mort de C/iarles-Quint, Le drame m'a paru aussi complet que le cadre a pu le permettre.

Je préfère pourtant encore Phalère, qui repose sur une pensée forte et vraie, rendue avec un grand bonheur. La Mort de Clarence me semble de beaucoup inférieure aux deux précédents morceaux.

Quant à Pompéi, quelques passages m'ont produit un mauvais effet, entre autres celui de la Lapille, mais d'autres m'ont semblé rendus avec une sorte de supériorité (particulièrement celui de ÏEsclave et celui des deux derniers amants)^ qui m'a fait excuser ce que, selon moi, ce poème pris dans son ensemble, peut avoir de peu satisfaisant.

Si je dois résumer ma pensée, monsieur, je vous dirai bien franchement qu'il y a dans tout ce volume la preuve d'un talent très réel, d'un talent d'inspiration, mais qui manque encore de direction. Vous semblez ne vous être pas demandé jusqu'à présent à quoi vous pourriez employer les dons heureux que la nature vous a fails. Et en attendant qu'à cet égard votre vocation le révèle, vous prélude/, sur une lyre dont vous devez déjà reeouuaitre toute la valeur.

Oui, monsieur, je l'espère, encouragé par l'exemple d'un pcre si digne de regrets, vous pourrez ajouter à l'illustration du beau nom qu'il vous a laissé; il ne faut que du travail pour cela.

Pardonnez-moi, monsieur, la longueur de ma lettre et ma franchise, pcut-élre un peu trop grande. A l'âge de vingt-cinq ans, j'eus occasion deux fois de me trouver avec l'auteur du Mérite des femmes; nous parlâmes poésie : il voulut bien me donner quehjucs sages conseils, que je n'ai point oublies. Ma lettre vous prouvera, je l'espère, que j'ai le cœur reconnaissant. Je regrelle seulement de n'être pas à même de m'acquilter mieux. Mais aussi pourquoi, encore une fois, venir demander des leçons littéraires à un chansonnier qui ne sait pas le latin?

Recevez, monsiejir, l'assurance de toute ma considération et de mon sincère dévouement.

Déranger.

10 mars 1832.

Celte lettre est curieuse à plus d'un titre. Elle montre la rare franchise de Béranger, ses grandes qualités de jugement, et en même temps s'y révèle un trait particulier de son caractère. Comme presque tous les railleurs, il avait peur de la raillerie; comme tous les gens très fins, il craignait beaucoup d'ùtre pris pour dupe, ou même d'en avoir l'air. Aussi le voit-on, dans celle lettre, prendre ses précautions à deux reprises. Il se méfie! Je n'ai pas hésité à noter celte petite faiblesse parce qu'elle ne diminue en rien ce qu'il y avait en lui de bon, de juste, et de fort.

Mes Morts bizarres n'eurent qu'un faible succès. J'en fus fort découragé. L'envie me prit même un moment de renoncer à la poésie et d'entrer au barreau. Ce désir ne dura qu'un moment, mais je demeurai dans un pénible étal d'incertitude. Je ne savais quelle

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direction prendre. Sans doute mon prix de poésie m'avait mis le pied à Tétrier; mais plusieurs roules s'ouvraient devant moi. Laquelle choisir? J'en étais à ce moment douloureux où un jeune homme se cherche. J'eus l'idée de m'adresser à Déranger. Il me répondit :

Savez-vous, monsieur, combien est embarrassante, effrayante même la confiance dont vous voulez bien m'honorer? Quoi! vous me chargez de présider à voire vie littéraire! C'est, certes, un grand témoignage d'estime que vous me donnez là et j'en suis touché bien vivement; mais cela malheureusement ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d'être venu me voir peu souvent; eh bien, monsieur, vous expliquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable, même sous ce rapport. En effet, comment tracer une règle à suivre à un homme qu'on n'a pas eu le temps d'étudier?

Mais, me direz-vous, vous avez lu mes différents essais Gela

suffit-il? Quelques ouvrages plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vous-même) ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit. Mais le caractère de l'homme, comment le connaître? Qu'importe? diraient tous nos jeunes gens. II importe beaucoup, selon moi ; surtout dans un temps comme le nôtre, où l'on ne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans m'élever jusqu'à l'appréciation de votre caractère, je pense que vous avez des goiits dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit; ces goûts, je les ignore. Vous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux. Dès votre entrée dans le monde, il vous a souri; vous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité, si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas I dans quel coffre vide fouillezvous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur I mais enfin c'est votre manie, je voudrais en vain vous en guérir ; quand le sort ne nous refuse rien, il nous fait toujours un don de trop. Eh bien, pauvre enfant, courez donc après la ^loiie, c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des désorts ; prenez

bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous d'être utile. C'est la loi que Dieu impose à tout homme; en littérature il y a plus que jamais obligation à cela. Ne faites pas comme tous ceux qui se contentent de l'art pour l'art, cherchez en vous s'il n'y existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur bon, un esprit généreux, il n'est pas possible que la société qui n'a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d'amour pour vos semblables. Eh bien! ce sentiment bien consulté sera pour vous un guide plrs sur dans vos éludes et vos travaux que tout ce que iiourraient vous dire les hommes les plus doctes : un sentiment pareil a sufii pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute, mais enfin quelque chose.

Je vous parle là, monsieur, un langage qui vous étonnera peutêtre : il est si peu d'accord avec ce que vous avez dû cnlendie dans votre monde ! Mais croyez que je vous donne l'explication de tous mes principes de conduite depuis que j'ai l'âge de raison; cet âge est venu pour moi de bonne heure, parce (ju'à quinze ans j'ai été obligé d'être homme et de faire mon éducation moi-mcme. A ceux qui opposeraient l'exemple d'un grand poète à un pauvre chansonnier et qui vous diraient que [îyron n'avait aucune foi, je répondrai que Byron, repn' sentant du monde aristocratique qui tombe et s'en va en lambeaux, n'a dû avoir que des croyances négatives, mais ce sont toujours là des croyances, et certes les siennes étaient aussi fortes en leur sens que son génie était beau. Croyant l'aristocratie la fleur de l'humanité et la voyant flétrie, il a dû maudire et arriver à cette misanthropie tantôt fougueuse, tantôt ironique, qu'on a si niaisement singée chez nous. Mais qu'est-ce que la misanthropie ? un amour trompé.

Vous êtes au temps des amours heureux; votre cœur est jeune, ne l'occupez pas que de vous, étendez le cercle dos investigations et déliez-vous surtout du monde factice où la fortune vous a placé. Votre esprit, votre âme trouveront bientôt un aliment pour leurs méditations, et la direction à leur donner vous viendia un jour que vous y penserez le moins. La nature a marqué un emidoi à toutes les facultés qu'elle distribue, il ne faut (pie chcrchn ,

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aj)|)rcncz, puisrjue vous pouvez apprcndic ; méditez, puisque nous yvez du repos ; mais surtout occupez-vous plus des autres que de vous-mênie.

Je fcns que tout ce radotage vous paraîtra bien vague, peut-être même ridicule; ne vous gênez pas : vous me demandiez des conseils, je vous ai donné mon secret, je ne pouvais pas vous rendre mieux confiance pour confiance. J'espère que vous verrez dans celte lettre une preuve d'amitieî el.de considération; croyez à ces sentiments et usez de moi toutes les fois que je vous serai nécessaire, ce ne sera jamais trop souvent. A vous de cœin\

BlÔRANGER.

Je me garderai bien de rien ajouter à cette lettre. En la publiant, je n'obéis pas seulement à un profond sentiment de reconnaissance, j'ai Tespoir qu'elle sera utile à d'auti^es, comme elle me l'a été à moi-même. Celle lotlre-là m'a bien souvent conseillé I

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