‹ Soixante ans de souvenirs (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · NÉRON · texte numérisé non relu

NÉRON

Dieux ! mille morts dans une ! Effroyable supplice ! Est-ce là le trépas qu'il faut que je subisse?

l'esclave

...Le sénat partout vous fait chercher.

Des soldats....

NÉRON (éperdu)

...Ah! par grâce, empêche d'approcher !

Que je dispose au moins de mon heure suprême !

(il (ire son poignard.)

Un poignard ! . . . Yoilà donc dans sa chute profonde

Ce qui reste à Néron de l'empire du monde !

H est plus d'un proscrit qui ne l'a pas, encor I...

Ah, sachons profiter de ce dernier trésor !

Je l'ai ! Je suis armé ! ... Frappons-nous... Oh I je n'ose I

iîa2 SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.

Quoi î tout souillé du sang des mallieureux humains.

Ton sang, lâche Néron, épouvante tes mains !

Le tien est-il le seul que tu n'oses répandre?

De mon bras seul encor mon destin peut dépendre,

Et ce bras, ce vil bras n'ose me secourir !

Je n'aurai pas su vivre et ne sais pas mourir !

(On entend un gr-inJ bruit dans la coulisse.)

De quel bruit effrayant mon oreille est saisie I

(a l'esclave '•)

Esclave, aide ma main à m'arracher la vie I Phaon, guide ce fer !

Il n'osait passe frapper lui-même... Néron, comme ditDucis clans une belle épître adressée à mon père,

...Néron, sur son sein qui recule,

Essaye, en tâtonnant, un poignard ridicule 1

N'y a-t-il pas une analogie réelle entre cette scène et le point de départ de celle de Monaldeschi?

A Dieu ne plaise que j'accuse Alexandre Dumas d'imitation et d'emprunt! Un inventeur comme lui, prête, il n'emprunte pas. Epicharis et iSéron avait disparu depuis longtemps du répertoire : on dédaignait trop les tragédies de l'Empire pour lire celle-ci; Alexandre Dumas ne la connaissait certes pas. Il a simplement eu la môme idée à quarante ans de distance. Mais n'est-ce pas une gloire pour mon père d'avoir inventé en 1794 une situation dramatique qui a passe pour une hardiesse en 1850?

Ajoutons que celte tragédie faillit coûter la vie au poète. Quand elle fut donnée, la lutte entre Robespierre et DauLoii était à son moment le plus aigu. Les

MON PKRE. rj5

deux chefs de Ja Montagne assistèrent à la représentation, liobespierre occupait une prennière loge d'avantscène; Danton était à Forchestre et derrière lui s'échelonnaient tous ses amis. A peine le mot de Mort au tjjran I hil-i\ prononcé, que, sur un signal de Danton, ses amis, éclatant en bravos frénétiques, se tournèrent vers Robespierre, et debout, les poings tendus, lui renvoyèrent ce terrible cri de vengeance. Robespierre pâle, agité, avançait et retirait sa petite mine dliomme d'affaires (je tiens le mot de M. Lemercier, témoin de la scène) comme un serpent allonge et rentre sa tète plate et irritée. La pièce finie, tous les amis de mon père coururent à lui, en lui disant : « Sauvez-vous I cachez-vous! vous êtes perdu! Robespierre ne vous pardonnera jamais cet effroyable anathème. » Mais on n'abandonne pas volontiers un succès pareil, on ne fuit pas devant un triomphe. Mon père resta, et son acte de courage lui réussit comme son cinquième acte. Robespierre pensait trop à Danton pour penser au poète. Il ne fut pas inquiété.

Vient enfin la Mort de Henri IV, La Mort de Henri 1 y fut presque un événement littéraire et un événement politique. Quand mon père fit part à ses amis de son

projet de tirer une tragédie de la mort de Henri IV, ce fut un tollé universel. « Vous n'y pensez pas! Un « sujet de tragédie doit avoir au moins sept ou huit « cents ans de date! La mort d'Abel, à la bonne « heure ! Cela remonte assez loin ! Voyez ce que dit « Racine dans sa préface de Bajazet. Il ne s*est perce mis de traiter un sujet contemporain que parce que ce c'était un sujet lointain. Si l'action ne remontait qu'à ce quelques années, elle se passait à mille lieues. L'escc pace remplaçait le temps. Mais faire représenter à ce Pafis, en 1806, une tragédie en cinq actes et en ce vers, qui s'est passée en prose à Paris en 1610! à c( peine deux siècles d'intervalle! c'est plus qu'abc< surde, c'est impie! Vous rabaissez Melpomène! Et ce puis quel héros de tragédie! Un héros qui jure! Un ce héros qui dit : Ventre Saint-Gris ! Un héros qui parle ce de la poule au potl Voilà un mot historique que ce nous vous défions bien de citer. »

ce Eh bien, j'accepte le défi, dit mon père. Et je ce mettrai Henri IV sur la scène ! et je ferai applaudir ce la poule au pot! Et dans six mois je vous convoque ce à la lecture de ma pièce ! «

Au bout de six mois la pièce était faite. Mais survint alors un obstacle plus redoutable. A l'annonce de cette tragédie, tout le monde gouvernemental était entré en grand émoi. Cette apothéose d'un roi, d'un Bourbon, révolta tous les fonctionnaires, petits ou grands, comme une insulte à la gloire de l'empereur. La censure défendit l'ouvrage. Les ministres consultés y ajoutèrent un veto indigné. L'ouvrage était perdu. Heurou-

sèment mon père avait à côté de lui une femme spirituelle, distinguée, d*humeur vaillante, qui jura, elle, que la pièce serait jouée, et jouée au Théâtre-Français, et jouée par ordre de l'empereur ; cette femme était sa femme. Comment s'y prit-elle? Bien simplement. Mon père était très habile lecteur; elle lui fit lire trois lois sa tragédie devant si nombreuse et si haute compagnie, que le bruit du succès arriva jusqu'à Saint-Cloud, et un malin, pendant le déjeuner, on entendit dans la cour de la maison habitée par mon père et que j'habite encore, on entendit le piaffement d'un cheval, les éclats de voix d'un cavalier. Qu'était ce cavalier? Un soldat d'ordonnance. Qu'apportait-il ? Un ordre de l'empereur. Mon père était mandé le lendemain à dix heures au château de Saint-Cloud, pour lire au souverain sa tragédie de la Mort de Henri IV. Quoique sûr de luimême comme lecteur, il emmena Talma et le chargea de lire à sa place. Il voulait, lui, rester libre d'yeux et d'oreilles, pour observer son royal spectateur.

L'empereur l'attendait dans un petit salon, avec l'impératrice Joséphine et deux généraux.

Tout le temps que dura la lecture, Napoléon se levait à tous moments, marchait dans la chambre, don* nait des signes de contentement, laissait échapper des mots de sympathie, répétant fréquemment : Le pauvre homme! Le pauvre homme! Un vers seulement amena une objection de sa part. Henri IV, dans une scène avec Sully, disait : « Je tremble ! «

<c Ce mot est impossible, monsieur Legouvé, dit vivement l'empereur, il faut le relrar.cher.

— Sire, répondit le poète, les craintes de Henri IV sont historiques.

— Peu importe ! Il faut couper le mot. Un souverain peut avoir peur, il ne doit jamais le dire. «

Tel fut le seul changement demandé par Tempere'ur.

La censure fut hlamée, le veto levé, la pièce rendue aux comédiens, et le soir de la première représentation ressembla presque à une veille d'émeute. Une foule immense assiégeait le théâtre, quatre heures avant le lever du rideau. Elle avait reflué jusque dans les rues environnantes. On s'attendait aune manifestation royaliste. Tout le personnel de la police était sous les armes. Les ministres blâmaient hautement l'empereur comme trop libéral. L'événement prouva une fois de plus que la liberté n'est pas une si mauvaise conseillère. Il n'y eut pas d'autre tumulte que le bruit des applaudissements, et les acteurs, excités par l'attente fiévreuse et par le succès, se surpassèrent.

En ce temps-là, la règle des emplois était très rigoureuse, et la distribution des rôles avait donné lieu à quelques difficultés. Talma avait exprimé à mon père un vif désir de représenter Henri IV, mais on objecta au théâtre que les personnages odieux et sombres étaient le partage de Talma ; à quoi il répondit : « C'est précicc sèment pour cela que je demande le rôle de Henri IV. « Il y a assez longtemps que je joue les monstres, je « veux jouer un bonhomme. J'y serai d'autant meilc( leur que je suis habitué à jouer les autres, et je reviencc drai aux autres d'autant meilleur que j'aurai joué c( celui-là. On ne progresse dans notre art qu'en se re-

MON PlîIl'E. 197

(c nouvclant. Se confiner dans un seul genre de personc. nages, c'est se condamner forcément à l'exagération « et à la manière. Mon cher Legouvé, fiez-vous à votre « JSéron pour bien jouer Henri IV. »

L'événement lui donna raison. 11 corrigea plus d'une fois, par la vérité de l'accent et du geste, ce que le style avait de trop soutenu dans l'élégance, et l'on m'a souvent parlé de la mélancolie pénétrante de sa voix, dans ces beaux vers de la scène des pressentiments :

Il est, il est des jours de sinislrc présage Où riiomme dans son Us me lueront, Sully

Où riiomme dans son cœur clicrclie en vain son courage

Lalon sauva le personnage difficile de d'Épernon, à force de noblesse et de belle tournure; Damas porta dans le rôle de Sully la brusquerie incisive de son talent; quant à Marie de Médicis, elle revint de droit à Mlle Duchesnois, élève de mon père.

C'était une singulière artiste que Mlle Duchesnois, et qui mérite de nous arrêter un moment. Mon père avait consenti à lui donner des leçons, sur les prières instantes du ministre de l'intérieur, M. Chaptal. Un matin, il voit arriver chez lui une grande fille laide à faire peur, avec une bouche fendue jusqu'aux oreilles, maigre, noire de peau, et grelottant, au mois de décembre, dans une petite robe d'indienne, collée sur son corps.

« Vous êtes mademoiselle Duchesnois ?

— Oui, monsieur.

— Dont m'a parlé M. le ministre de l'intérieur?

— Oui, monsieur.

— Eh 1 mon enfant, qui vous a donné l'idée de jouer la tragédie?

— C'est moi, monsieur. Mon père est aubergiste à Valenciennes. Une troupe de comédiens a passé dans notre ville. J'ai été les voir. Ils ont joué une tragédie nommée Phèdre, et depuis ce temps-là je me suis dit que je ne ferais jamais autre chose que de jouer la tragédie.

— Est-ce que vous savez quelques vers de Phèdre?

— Je les sais tous, monsieur.

— Ah ! Eh bien, dites-moi la grande scène du troisième acte avec Œnone. »

Au vingtième vers, il l'arrêta :

« Cela suffit, mademoiselle. Revenez tous les jours à midi. Je vous ferai travailler. »

Qu'avait-il donc trouvé en elle pour compenser tant de disgrâces physiques? La voix! Une voix admirable, sonore, pleine, riche, une voix qui avait naturellement tant d'émotion, que l'actrice aurait pu se dispenser d'en avoir. Quelques mois plus tard, on lisait sur l'affiche du Théâtre-Français : « Débuts de Mlle Duchesnois, élève de M. Legouvé. « Oui ! Un membre de l'Académie française, un poète dramatique applaudi, con* sentait à figurer sur une affiche de spectacle, comme professeur d'une tragédienne. L'oscrions-nous aujourd'hui? je ne le crois pas. La tragédienne ne fit pas honte à son maître. Son succès fut un triomphe! Triomphe d'autant plus glorieux qu'elle avait pour

rivale, dans l'emploi des grands rôles tragiijucs, une jeune fille d'une beauté admirable et dont les débuts avaient été éclatants, Mlle Georges. Ajoutez que Mlle Georges était protégée, elle, non par un simple ministre, mais par le Maître suprême. On prétendait même, je tiens le fait de M. Brifaut, fort au courant de toutes les choses de ce temps, qu'après son début, elle fut si remarquée par l'impérial spectateur, qu'il lui fit donner des leçons de toute sorte, comme M. Cliaptal avait fait donner des leçons de déclamation à Mlle Duchesnois. On voit que les questions d'éducation n'étaient pas négligées sous le gouvernement impérial.

Le jour des débuts de Mlle Duchesnois, fut un jour de bataille. On échangea des cartels à l'orchestre. La salle était partagée en deux camps. Le parti de la laide contre le parti de la belle! Qui le croirait? Ce fut la laide qui l'emporta. Il est vrai qu'elle monta sur la scène, transfigurée. La pauvre fille n'était si maigre et si noire que parce qu'elle ne mangeait pas assez. Six mois de bonne nourriture, développant sa superbe taille, lui donnèrent un air de déesse marchant sur les nues. Si sa bouche était affreuse, ses yeux étaient admirables ! Elle n'avait, il est vrai, nulle instruction, nulle éducation, mais une âme, un emportement qui remplaçait tout. Avouons-le cependant, son ignorance dépassait les limites de la vraisemblance. C'est elle qui, entendant une de ses camarades parler de son voyage à Troyes, lui dit vivement :

« Troie ! Vous connaissez Troie! Quevous êtes heureuse! Moi qui en pai le dans tous mes rôles, je n'y ai jamais été ! »

Au sortir d'une représentation de Bajazety elle demanda ce que c'était que ces muets dont elle parlait toujours. Enfin, un jour, chez mon père, à table, où elle était toute songeuse, elle sortit de sa rêverie pour dire tout haut :

« Monsieur Legouvé, ce pauvre Henri IV! Quand je pense que si Ravaillac ne l'avait pas tué, il vivrait peut-être encore ! »

Tout le monde éclata de rire, ce qui ne l'empêchait pas chaque soir d'enlever la salle dans le rôle de Marie de Médicis. Tant il est vrai, qu'au théâtre, à côté des artistes complets comme Talma, chez qui l'inspiration et la réflexion s'unissent pour faire le génie, il y a les acteurs de tempérament, que la scène, la rampe, le public arrachent à eux-mêmes et emportent dans les plus hautes régions de l'art. Leurs défauts ne comptent pas! Il suffit qu'ils aient assez de qualités pour les faire oublier. Telle était Mlle Duchesnois. Elle chantait, elle psalmodiait, elle avait un hoquet tragique qui est resté attaché à son nom, et dont mon père ne put jamais la corriger. N'importe! dès qu'elle avait posé le pied sur les planches, s'emparait d'elle une sorte de passion inconsciente, qui se communiquait au public comme une traînée de poudre. Personne n'a joué et nejouera comme elle le troisième acte de Marie Stuart. Quand elle sortait de sa prison, éperdue de joie, folle d'ivresse, les bras tendus, les regards comme noyés dans le ciel, et sa voix se répandant en flots d'or dans l'espace, elle avait l'air de vouloir s'emparer des arbres, des nungcs, de la lumière! Enfin, il me revient en mé-

moire un mot qu'elle m'a dit a moi-même, et qui prouve combien, chez ces natures tout instinctives, le sentiment arrive parfois jusqu'à la finesse et à la profondeur. Nous causions de Talma :

« 11 est plus beau que jamais, n'est-ce pas? lui disje. Yous qui jouez avec lui depuis longtemps, vous devez trouver qu'il fait toujours des progrès?

— Oui, me dit-elle, il est plus complet, mais au quatrième acte d'Hamlety dans la scène avec sa mère, il ne me fait plus aussi peur.

J'arrive enfin au point le plus délicat de cette étude. La Mon de Henri IV avait eu un plein succès. Ce succès fut-il légitime? Reste-t-il quelque chose de cette œuvre? J'aborde là une question d'art très complexe. J'avouerai d'abord en toute franchise que la Mort de Henri IV, malgré de tiès réelles beautés, ne m'a pas autant plu qu'Epicharis et que la Mort d'AbeL Cette tragédie est trop fille de la Henriade; Henri lY y est trop ennobli. La périphrase sur la poule au pot :

Oui, je veux que le peuple ait par ma bienfaisance Quelques-uns de ces mets réserves à l'aisance,

mérite, j'en conviens, la critique de Yictor lïugo. Mais en même temps, il est juste de dire que cette

périphrase, qui était une concession au mauvais goût du temps, était un progrès sur le goût du temps. Celte timidité était une audace. Le poète a déguisé le mot pour le faire descendre sur la scène, mais il l'y a fait descendre. Il a altéré la ligure de Henri IV pour l'introduire dans une tragédie, mais il l'y a introduite. Le sujet était nouveau, la tentative périlleuse, et ce qui était une hardiesse alors, doit lui compter aujourd'hui encore comme un titre d'honneur. Je m'explique.

Il y a dans les Deux Pigeons un passage qui m'a toujours beaucoup frappé :

Un vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux qui traînant la ficelle, Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Eh bien, tout novateur est un forçat plus ou moins bien échappé. Il traîne toujours après lui un bout de ficelle, les morceaux du lacs qui l'avait attrapé; ces morceaux sont les restes du goût de son temps. Son œuvre en demeure toujours un peu empêtrée. Que fautil donc faire, en la lisant? Remarquer la ficelle? Non. Penser au coup d'aile qui Ta brisée à moitié. Nous ne faisons jamais que de demi-progrès. Le progrès est un mot qui s'épelle lettre à lettre; l'un dit A, l'autre B; nul ne prononce le mot tout entier. En veut-on une preuve éclatante? Prenons André Cliénier. Certes, s'il est un nom qui soit synonyme d'innovation, de révolution, c'est le sien. L'école nouvelle a salué en lui un de ses précurseurs! Eh bien, ce premier des poètes du dix-

neuvième siècle, n'en reste pas moins, en rnainl endroit, un versificateur du dix-huitième. Un de ses chefs-d'œuvre, la Jeune Captive, en offre la démonstration évidente. L'idée en est neuve, mais l'exécution en est vieille. Le sujet en est charmant, les traits de vérité et de sentiment exquis, comme :

Je ne veux pas mourir encore !

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin I

CCS traits y abondent, et sont autant de cris de nature qui dépassent de beaucoup la poétique de son époque. Mais en même temps, quel abus de périphrases ! Quel amas de ces élégances métaphoriques et mythologiques qui semblent le cachet du style de l'Empire !

L'épi naissant mûrit, de la faux respecté. Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été,

Boit les doux présents de l'aurore ; Et moi comme lui jeune, et belle comme lui...

Que dire de cette jeune fille qui se compare à un pampre, à un épi, et qui compare Téchafaud au pressoir I Où trouver plus d'horreur du mot propre que dans ces trois vers?

Echappée au réseau de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel, Philomèle chante et s'élance !

Philomèle ne s'est jamais élancée aux campagnes du ciel. CVst l'alouette. Mais ralouotte n'a pas paru à André

Cliénier un mot assez noble. Il n'a pas osé remployer! Il n'a même pas osé dire le rossignol. Il l'a déguisé mythologiquement en Philomèle.

La dernière strophe porte toute vive la marque de l'époque.

La grâce décorait son front et ses discours, El conime elle craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle.

Ne dirait-on pas un vers de Dorât? Qu'en conclure? Que la Jeîine Captive n'est pas une œuvre délicieuse? Non! Qu'André Chénier n'est pas un novateur? Nullement! Mais que dans tout novateur, il y a l'homme du présent et l'homme de l'avenir. Que pour être juste, il faut lire les ouvrages du passé, tout ensemble avec l'esprit d'aujourd'hui, et l'esprit d'autrefois ! Qu'il faut remettre l'œuvre et l'auteur dans leur cadre, et faire dans ce qui reste d'eux, la part de la mort et la part de la vie. Ainsi lit-on et doit-on lire André Chénier. Ainsi devrait-on lire, même cette littérature de l'Empire, si décriée aujourd'hui, et dont je me chargerais bien de tirer un ou deux volumes charmants. Ainsi, enfin, aijc relu mon père, et grâce à cette méthode, je suis sorti de cette lecture, armé d'un principe littéraire qui selon moi constitue la véritable critique, et qui depuis cinquante ans fait ma règle et ma joie.

Oui î si j'ai réagi énergiquement contre le dénigrement systématique, si j'ai rejeté le dédain tramcendant pour la sympathie transcendanlCy si je com-

MON l'EflE. 205

prends dans mon admiration tout ce qui est digne d*ètre admire, à quelque époque, à quelque littérature, à quelque école, dans quelque écrivain que je le trouve; si mon enthousiasme pour Shakespeare n'ôte rien à mon culte pour Racine ; si j'ai vu attaquer et détrôner tour à tour Chateaubriand, Lamennais, Béranger, Casimir Delavigne, Scribe et même Lamartine, sans que ces attaques m'aient inspiré un autre sentiment, que le besoin de ramasser les débris de ces statues renversées et de leur donner place dans le petit Miisée de Cluny que je me suis construit en dedans de moi; si j'ai applaudi du même cœur Hernani et Bertrand et Raton; Ântony et V École des Vieillards; les Effrontés ou le Demi-Monde et la Camaraderie; si j'emmagasine côte à côte dans ma mémoire, les Vieux de la Vieille de Théophile Gautier, et ÏEpttre à mon petit logis de Ducis; si enfin aujourd'hui, après tant d'années passées dans ce monde, j'ai pris un état, si je me suis fait anlhologiste, si je vais parcourant avec une ardeur infatigable le domaine tout entier de l'art, pour chercher, pour trouver dans l'antiquité et dans les siècles modernes, dans les poètes et dans les prosateurs, dans les romanciers et dans les moralistes, dans les pièces de théâtre et dans les sermons, dans les classiques et dans les romantiques, quelque page, quelque phrase, quelque ligne, quelque parole vraiment exquise, que je sa\oure, que j'apprends par cœur, que je m'exerce à bien dire, et qui devient pour moi tout ensemble un foyer où je me chauffe et un flambeau où je m'éclaire... à qui le dois-je? à qui dois-je

ce qui reste de jeunesse à ma vieillesse? A mon père! Avais-je raison de dire, dans ma conversation avec Sainte-Beuve, que j'étais l'élève de mes affections?

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