‹ Soixante ans de souvenirs (volume 2)Chapitre 28 sur 32 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

II y a une vingtaine d'années, je trempais, moi quinzième, depuis deux heures et demie, dans la piscine commune de Plombières. N*avez-vous jamais admiré quelle imagination diabolique ont les médecins ? Ceux de Plombières prétendent que rien n'active refficacité thérapeutique des eaux, comme l'agglomération dans la même cuve de quinze ou vingt personnes, différentes d'âge, de tempérament, de maladies, de sexe..., oui, de sexe! car une seconde cuve, placée dans la même salle, et soudée à la cuve masculine par un petit isthme de marbre, réunit hommes et femmes dans une immersion de plusieurs heures ! En vérité, pour que le corps humain résiste à de pareilles épreuves, il faut que Dieu l'ait construit en prévision des médecins.

Nous étions donc tous assis dans l'eau sur nos bancs de marbre, appuyés ii nos dossiers de marbre, enve^

loppés dans nos longues chemises de laine blanche comme des chartreux, mélancoliques et calculant ce que notre plongeon devait encore durer de temps, quand tout à coup me \int ridée de jeter, au milieu de la conversation, comme une sorte de rébus, la question suivante : Est- il possible que deux Jwmmes aient une même sœur et ne soient pas parents f iJn notaire, assis près de moi, répondit immédiatement : « Cela ne se peut pas. » Un avocat, après un moment de réflexion, dit : « Cela ne se peut pas ! » Et toute la cuvée reprit en chœur : « Cela ne se peut pas ! — Cela se peut si bien, répliquai-je, que je connais deux hommes dans cette situation, et ces deux hommes sont Eugène Sue et moi. )) Exclamations, doutes... « Prouvez-nous cela! — Cherchez, w Ils cherchèrent, ils ne trouvèrent pas, et alors, me tournant vers le garçon : « Donnez-moi Tardoise où vous inscrivez les douches. — Qu'allez-vous faire? — Appeler le dessin à mon aide pour ma démonstration. Regardez donc et écoutez. » Je pris Tardoise et j*y dessinai la figure suivante :

« Qu'est-ce que cette géomélric? sVcrièrent-ils tous. — Je vous l'ai dit, ma démonstration. A et B repré-

sentent M. Sue et Mlle Sauvan, c'est-à-dire le mari et la femme; G représente leur fille, Flore Sue. M. Sue et Mlle Sauvan divorcèrent.

— Ah ! s'exclama le notaire ! vous ne nous aviez pas dit cela !

— C'était à vous de le trouver. D'ailleurs, maintenant que je vous l'ai dit, comprenez-vous?

— Non, pas encore.

— Alors, écoutez.

« D représente le même M. Sue, mais épousant cette fois une seconde femme représentée par E ; et de leur mariage naît un fils figuré par la lettre /*, cette f n'est autre qu'Eugène Sue.

« G représente Mlle Sauvan, mais femme cette fois de J, c'est-à-dire de M. Legouvé, desquels sort k^ autrement dit votre serviteur, E. Legouvé.

« Eugène Sué et Ernest Legouvé ont donc la même sœur, mais ils ne sont pas parents, car s'il y a deux lignes diagonales qui remontent de chacun d'eux à Flore Sue, il n'y a pas de ligne transversale qui les unisse. » Ge petit problème généalogique, à la discussion duquel nos voisines prirent part, nous conduisit gaiement jusqu'à l'heure de la délivrance, et l'on se sépara à huit heures du matin, les uns pour aller se coucher, les autres pour aller se promener. Je montai, moi, dans les bois qui conduisent à la fontaine Stanislas, et j'y fus bientôt rejoint par un de mes compagnons de cuvée qui me dit : « Je cours après vous ; je voudrais continuer l'entretien, causer avec vous d'Eugène Sue; apprendre de vous comment il travaillait, ce qu'il était ..

— Que me demandez-vous là? J'aurais trop \on^ à vous en dire.

— Tant mieux, ce n'est pas le temps qui nous manque, et fut-il jamais un lieu plus propre à une promenade péripatétique?

— Eh bien, soit, j'y consens : d'abord, chez E. Sue, la vie du romancier ressemble à un roman, et les métamorphoses de son talent font penser à un acteur qui change de rôle à chaque acte dans une même pièce; puis il s'y môle plus d'une curieuse question d'art ; enfin, un souvenir personnel qui m'est très cher, le nom d'un être que j'ai tendrement aimé, se rattachent à l'origine de notre amitié.

— Quelle fut donc cette origine?

— Sue et moi, nous avons été très liés, mais nous n'aurions jamais dû l'être. Nos pères ne s'aimaient guère, vous le devinez sans peine, et tout nous tenait éloignés l'un de l'autre, tout, sauf cette petite et affectueuse créature, qui nous disait à tous deux : mon frère. Restée jusqu'à l'âge de neuf ans avec ma mère, et aimée comme une fille par mon père qu'elle adorait, elle fut brusquement, à la mort de ma mère, retirée de notre maison, et reléguée dans une petite institution du faubourg Saint-Antoine.

La vie cloîlrée de la pension succéda pour elle à la libre vie de famille. Elle ne voyait plus que de temps en temps ce petit frère qu'elle avait vu naître, qu'elle avait tant aimé, tant soigné, et qu'on lui amenait en cachette à sa pension, trois ou quatre fois par an ; mais heureusement, chaque (limanchc, elle en trouvait chez

son père un aulrc un peu plus grand, pour qui elle se prit de la même affection que pour moi, à qui elle parlait sans cesse de moi comme elle me parlait sans cesse de lui, de façon qu'avant de nous être jamais vus, Eugène Sue et moi, nous nous connaissions déjà, nous nous aimions en elle. Jamais cœur ne fut plus propre que celui de cette enfant à un tel rapprochement. Petite fille et jeune fille, elle avait, soit par nature, soit par l'effet de son éducation tiraillée, soit par pressentiment d'une fin prématurée (nous devions la perdre en pleine jeunesse), elle avait une sensibilité mélancolique, une affectuosité toujours vibrante, qui, jusqu'à son mariage, et même après, s'était concentrée sur nous deux avec une tendresse mêlée d'imagination ; nous étions son roman. Quand la mort de nos parents, et son mariage à elle, eurent fait disparaître les obstacles qui nous séparaient, Eugène Sue et moi, elle n'eut plus qu'une idée, nous réunir d'abord, puis nous posséder sous son toit. Il lui semblait que nous ne serions bien à elle que le jour oii nous serions chez elle, et elle nous emmena tous deux dans un petit château, le château de Marrault, perdu au milieu des montagnes du Morvan, et que son mari lui avait apporté en dot. Eugène Sue avait alors vingt-six ans; j'en avais vingt-trois; nous avions déjà débuté dans la littérature; il avait publié, lui, dans le journal la Mode, quelques scènes maritimes qui avaient été remarquées; j'avais eu, moi, un prix de poésie à l'Académie, ce qui aujourd'hui est une assez mauvaise note, mais ce qui, en 1829, comptait encore comme une espérance. Nous voilà

donc tous deux, par une belle fin d'automne, Iransporlés au milieu des âpres grandeurs de cette sauvage nature, et dans la douceur de cette chère hospitalité, La fièvre du travail nous saisit. Chaque soir, réunis avec notre sœur autour de la vieille cheminée, nous lui lisions, au bruit du vent de novembre dans les grands arbres, ce que nous avions fait dans la journée. Je la vois encore enfouie dans son fauteuil, déjà pâlie par la maladie, ses doux yeux bruns fixés sur nous, nous écoutant avec son âme autant qu'avec son intelligence, étonnée, satisfaite et un peu troublée de nous voir si différents, nous poussant chacun dans noire voie, et nous faisant sourire par l'infini de ses espérances sur nous ! Elle s'y livrait avec tant de confiance, que, sans y croire, nous en étions soutenus, réconfortés, et c'est ainsi qu'au souffle de ce tendre et noble cœur, naquit entre Eugène Sue et moi plus qu'une liaison, plus qu'une amitié, presque une fraternité.

— Comme j'ai été bien inspiré, reprit mon compagnon de promenade, de vous interroger sur lui ! Je le connaîtrai donc enfin ! Je vous avoue que peu de figures littéraires m'attirent et me troublent davantage. Tout en lui est singulier. Il a eu un moment de réputation immense, et qu'en reste-t-il? Plus qu'un nom sans doute : plusieurs de ses romans ont encore d'assez nombreux lecteurs ; mais quoique beaucoup des personnages créés par lui, Rodin, M. Pipelet, Flcur-de-Marie, Rodolphe, le Maître d'école, vivent toujours dans l'imagination publique, les œuvres mêmes où ils figurent ont baissé dans l'opinion générale. Je me rappelle

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encore l'ciTct prodigieux des Myslères de Paris, j'élîiis altachft alors au cabinet de M. Duchâtel; le feuilleton du Journal des Débats était attendu chaque matin avec une sorte d'anxiété; je vis un jour le ministre entrer précipitamment dans mon cabinet d'un air effaré qui me fit croire à quelque gros événement politique. « IJé bien, me dit-il, vous savez! La Louve est mortel » La Louve était une des héroïnes des Mystères. Comment donc cette puissance s'est-elle en partie effondrée? Balzac a absorbé, dévoré Eugène Sue. Est-ce jusle? et pourquoi? Ses opinions politiques y sont-elles pour quelque chose? Qu'est-ce que ce dandy qui meurt dans la peau d'un démocrate ! Y avait-il chez lui calcul ou conviction? Et son luxe légendaire? Et ses succès auprès des femmes ! Enfin c'est un être énigmatique ; dites-moi le mot de l'énigme; mais, avant tout, je vous en supplie, pas de portrait de convention.

— Soyez sans crainte, je ne vous dirai que la vérité, et je vous dirai toute la vérité. Ce qui fait la vie d'un portrait, c'est la reproduction des défauts d'une figure comme de ses agréments. Est-ce que le maître des maîtres, Raphaël, a hésité à faire le cardinal Bembo louche? Je ne vous cacherai donc ni les travers, ni les ridicules, ni même les défauts plus graves d'Eugène Sue; c'est mon amitié qui m'y oblige. Si étrange est la métamorphose qui s'est faite en lui, que vous ne croirez guères au bien que je dirai de lui, que si je ne tais pas le mal. Le point final où il est arrivé vous frappera beaucoup plus quand je vous aurai montré d'où il est pai'ti et j)ar où il a passé.

Commençons par sa jeunesse et par ses dcbuls.

— Parlez donc, je vous écoute.

— Vous avez lu sans doute, puisque vous êtes au courant de ses ouvrages, une nouvelle de lui, intitulée le Parisien en mer?

Yous vous rappelez ce gamin de treize ans, sceptique, spirituel, vicieux, gouailleur jusqu'au cynisme et jusqu'à l'héroïsme, gouailleur avec ses chefs, gouailleur avec la mer, gouailleur avec la mort, que rien n'étonne, que rien n'arrête, et qui se fait tuer en Espagne parce qu'il bouscule toute une procession pour courir après une fille? C'est un chef-d'œuvre. Eh bien, c'est un des portraits d'Eugène Sue. Il y avait en lui un indestructible fonds de gamin. Son enfance fait penser à Villon, un Villon de bonne famille. Son père, médecin fort riche, l'envoya comme externe au lycée Bourbon. Jamais vous n'avez connu plus détestable écolier ; ne travaillant pas et empêchant les autres de travailler; se moquant de tout le monde, de ses maîtres comme de ses camarades; sans cesse renvoyé, mêlant à ses gamineries des prétentions de mirli/lor qui ne l'ont jamais abandonné; n'aimant pas à sortir dans la rue avec un camarade mal vêtu; puis, une fois rentré chez son père, dévalisant la cave, et profilant de son absence pour faire ripaille avec des amis; enfin, le Parisien en mer! Un trait de son enfance vous le peindra mieux que les paroles. Son père, devenu vieux, ne pouvait ni se passer de café, ni en prendre. Son estomac le lui commandait, son tempérament nerveux le lui défendait. Il imagina alors de remplacer, à la fin de son dîner, le café par un

mitre stimulant. Ce stimulant était une scène de reproches, dont la paresse d'Eugène lui fournissait facilement le prétexte, et qui, placée au dessert, lui fouettait le sang et activait la digestion. Son garnement de fils s'en aperçut, et devint immédiatement, pour faire enrager son père, le meilleur des élèves. « Monsieur, lui dit un jour son père, quel devoir votre maître vous a-t-il donné pour la classe de demain? — Une version, mon père. — Je suis sûr qu'elle n'est pas commencée. — Elle est finie, mon père. — Cela m'étonne bien. — La voici, mon père. — Pleine de fautes, je le parie, et illisible. — J'espère que non, répond le gamin d'un air contrit ; du reste, regardez, mon père. )>

— Ecriture irréprocbable ! Pas un contre-sens! Pas un mot oublié ! Le père, stupéfait, commence à enrager en dedans de ne pouvoir enrager en dehors. Son dîner allait lui peser. « Enfin, dit-il, en jetant la version sur lafable, le hasard est un grand maître ! Mais je suis certain que vous avez oublié la lettre dont je vous avais chargé pour votre tante. — Yoici la réponse, mon père. — La réponse ! s'écrie son père, vous le faite?^ donc exprès ! Vous voilà exact maintenant ! Et laborieux ! Ah ! je vous devine ! C'est pour rire de ma déconvenue ! pour vous moquer de moi ! Car de quoi ne vous moquez-vous pas ? Un garnement sans foi ni loi ! » Une fois sur le chapitre des défauts de son fils, le père avait trouvé son joint, et il continua à s'exaspérer jusqu'à la valeur d'une demi-tasse.

« Savcz-vous que c'est une invention très comique ? me dit mon compagnon de promenade.

— Je reliens le mot; il nous servira, cL voici mainienaiit un trait de sa jeunesse qui complétera noire première esquisse. A vingt ans, il n'était rien et ne savait rien. Son père entre chez lui un matin et lui dit : « Préparez-vous à partir dans huit jours. — Pour où, mon père? — Pour Toulon. — Pour quoi, mon père? — Pour vous embarquer dans quelque temps sur un vaisseau de rÉlat. »

— Comment! s'écria mon interlocuteur, il l'embarquait comme mousse!

— Du tout ! comme médecin.

— Est-ce qu'il était médecin?

— Pas le moins du monde.

— Mais alors, à quel titre?

— A aucun titre ! Le prétexte était un cours de médecine qu'il avait suivi en amateur par ordre de son père, quelques leçons de clinique auxquelles il avait plus ou moins assisté dans le service de son père, et comme son père était médecin du roi, il présenta son fils comme son élève, et voilà de quelle façon Eugène Sue, après un court séjour à l'hôpital de Toulon, je ne sais sous quel nom, fit un jour son entrée sur le pont d'un navire de l'Etat, avec l'uniforme et le titre de chirurgien en chef. Vous figurez-vous l'impression produite sur un esprit sceptique et moqueur par un toi abus de favoritisme? Aussi à peine fut-il à bord, qu'il fit venir le docteur adjoint, son inférieur, celui qui aspirait depuis trois ans à cette place, et il lui dit : « Monsieur, l'uniforme que je porte devrait être le voire; la place que j'occupe vous appartient; je ne suis

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ici que par la plus monsirucuso iniquité. Je ne sais pas plus le Codex que le Gode, ce qui est beaucoup dire; aussi vous comprenez bien que je suis trop bonnèle homme pour ordonner la plus inoffensive des drogues au plus humble des hommes du bord ; c'est vous qui ferez tout, j'ordonnerai vos ordonnances ; seulement, pour garder le décorum, je me chargerai de Thygiène du bâtiment, c'est-à-dire que je conseillerai aux matelots de ne pas trop boire ! Et là-dessus :

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie î »

Après cette entrée en matière, qui fit de son souschef le meilleur de ses camarades, il partit pour l'Espagne, pour les Antilles, pour la Grèce. Atteint de la fièvre jaune à la Martinique, et sauvé par une négresse devenue amoureuse de lui, assistant à la bataille de Navarin, d'où il écrit des lettres pleines de sarcasmes contre les grandes puissances qu'il traite de forbans, el de sympathie pour les Turcs qu'il représente comme égorgés par la plus lâche des trahisons, il revient, après trois ans de navigation, la tête bourrée de faits, d'événements, de mœurs, de caractères originaux, l'imagination teinte des plus éclatantes et des plus sombres couleurs,, ayant plus vécu, plus vu, plus souffert en trois ans que la plupart des hommes dans le cours d'une longue vie, et rapportant de tout cela un mélange singulier de force, d'invention inconsciente et de gouaillerie impitoyable. 11 était parti gamin, il revint poète ! Poète sans s'en douter, et écrivain sans le savoir.

5i2 SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.

Sans le savoir est bien le mot, car ses études manqnces ne Tavaient nullement prépare au rude et difficile maniement delà plume; mais s'il n'avait pas ce qui s'acquiert, il avait ce qui ne s'acquiert pas : le coloris et le relief du style, la verve, l'esprit, si bien que, dès ses premières pages, le public, qui ne s'y trompe guère, reconnut en lui un artiste de race. Les quelques scènes de la vie à bord, jetées un peu au hasard dans un recueil périodique et réunies après en volume sous le titre de Plick et Plock, lui valurent le surnom de Cooper français, de créateur du roman maritime. 11 se trouva un beau jour chef d'école, comme il s'était trouvé chirurgien en chef, avec autant d'étonnement que de bonne enfantisey pardonnez-moi ce barbarisme, et montrant, dès son début, cette appréciation modeste de lui-même qui est restée jusqu'au bout un de ses plus grands charmes.

— Comment ! au milieu de tout cet éclat d'une réputation si tapageuse, Eugène Sue était modeste?

— Plus que modeste, ignorant de lui-même. Je vous en donnerai les preuves les plus concluantes et les plus touchantes. Son second succès suivit pourtant de bien près le premier. Quelques mois après jP//cfte^P/ocfc parut Âlar Gull. L'effet fut immense. Ce mélange d'audace dramatique et de sarcasme, ces scènes pathétiques ou gracieuses, terminées par le plus insolent des dénouements, ce prix de vertu donné par l'Académie à ce nè"-re meurtrier et empoisonneur, tout cela scandalisa, exaspéra, enthousiasma et donna lieu à un fait caractéristique. Au milieu du concert d'éloges dont la plupart des journaux saluèrent l'ouvrage nouveau, éclata

oio

comme une dissonance, un petit article, amer, moqueur, cruel, signé d'un critique romancier, ami intime d'Eugène Sue et qui avait été très favorable à Plick et Plock. Eugène Sue court chez lui et l'aborde avec des paroles de surprise et de chagrin. « Que tu n'aimes pas mon livre, lui dit-il, rien de plus simple ; que tu écrives ton opinion, c'est affaire de conscience. Mais un pareil écrasement ! Je ne le comprends pas. — Que veux-tu, mon cher ! lui répondit l'autre, quand Plick et Plock a paru, je l'ai loué chaudement, je ne voyais en toi qu'un jeune homme du monde, riche, qui desirait un brevet d'homme d'esprit, et qui ne recommencerait pas. Mais voilà que, six mois après ton premier ouvrage, tu en fais un second, et beaucoup meilleur que le premier! et qui a beaucoup plus de succès que le premier! Oh! un instant! cela, c'est de la concurrence. Il n'y a qu'un certain nombre de lecteurs de romans. Si tu en prends une partie, tu nous l'enlèves. Tu nous fais du tort! je tâche de t'écraser, c'est de bonne guerre! w A quoi Eugène Sue lui répondit froidement : « Eh bien, mon cher ami, tu es un nigaud, c'est à mon début qu'il fallait m'écraser. J'étais inconnu, tu pouvais beaucoup me nuire; aujourd'hui, il est trop tard ! tu m'as laissé grandir. Tes critiques ne font que me servir maintenant, en me donnant ce qui me manquait, et ce qui couronne le succès, des envieux : merci ! » Un troisième ouvrage, la Salamandre^ consacra sa réputation de romancier maritime et montra en lui un coloriste puissant; relisez son chapitre : La Salamandre a reçu sa paye hier; on croit voir l'admirable

r.'il SOIXANTE ANS DR SOUVENIRS.

kermesse du Louvre î Enfin c'est aussi dans ce roman que E. Sue aborda pour la première fois la peinture de la vie mondaine. Un certain comte Szaffie, marqué d'un cacliet d'élégance licencieuse, commença à troubler quelques imnginations de femmes, et termina la première période de sa vie littéraire. Mais l'esquisse en serait incomplète si je n'y ajoutais un dernier trait curieux et caractéristique.

Si E. Sue était coloriste avec la plume, il l'était aussi avec le pinceau. Tout jeune il avait eu le goût de la peinture. Th. Gudin le comptait parmi ses meilleurs élèves. L'atelier de Gudin a été longtemps légendaire. De là sont parties ces célèbres charges qui ont tant amusé la fin de la Restauration et le comm.encement de la monarchie de Juillet, et où sont restés attachés les noms de Romieu, de Malitourne et d'Henry Monnier. Ce sont les élèves de Gudin qui ont failli rendre fou ce malheureux portier de la rue du Mont-Blanc, en allant chaque matin, tour à tour, lui demander de ses cheveux. Ce sont les élèves de Gudin qui descendirent un jour, par la cheminée de l'atelier, un squelette qui leur servait de modèle, et firent tout à coup apparaître et danser deux pieds de cadavre au-dessus du pot-au-feu d'une portière. Ce sont les élèves de Gudin qui ont escamoté trois petits ramoneurs. Oui! ces mauvais garnements, avant découvert dans l'atelier un placard qui communiquait avec un corps de cheminée de la maison voisine, y firent un trou. Le lendemain part d'en bas et grimpe un petit rnmoneur. Arrivé à la hauteur de l'atelier, il est pris par le liou et confisqué. On envoie un second

petit ramoneur a la recherche du premier : également pris et confisqué. Troisième petit ramoneur, troisième suppression d'enfant. Grande rumeur dans le quartier; on va chercher le commissaire de police. Il n'hésite pas. (c L'atelier de M. Gudin n'est-il pas dans la maison voisine? — Oui. — C'est cela! » Il va droit à l'atelier et trouve les trois petits ramoneurs, mangeant des marrons avec les élèves autour du pocle.

Eugène Sue était à la tête de toutes ces mystifications. A son entrée dans l'atelier, on avait voulu le mettre au régime de patitOy mais son sang-froid, sa verve de sarcasme et de drôlerie leur montrèrent bientôt qu'il était leur maître à tous.

Voici un de ses hauts faits :

Théodore Gudin était le peintre à la mode. Une baronne lui écrit pour lui demander un tableau destiné à décorer un panneau de son salon, et le prie de venir voir ce salon.

ce Je ne sais pourquoi, lui dit Eugène Sue, mais je me défie de ta baronne. Cette façon de l'attirer chez elle!... Laisse-moi y aller sous ton nom; je llairc là quelque charge amusante à faire. »

Gudin y consentit. Eugène Sue se présente en son lieu et place, et, après quelque temps, l'élève avait, comme dit le marquis de Turcaret, si bien poussé ses petites conquêtes, que la dame lui dit un jour : « Je voudrais bien visiter ton atelier.

— Très volontiers; demain à midi. »

A midi précis, coup de sonnette ; on ouvre. J^a dame entre dans l'atelier, vide de tout élève, et va droit h un

o4G SOIXAME AN'S DE SOUVENIRS.

clicvalct derrière lequel travaillait le véritable fiuclin. « M. Gudin, monsieur?

— C*est moi, madame.

— Pardon, monsieur, je demande M. Théodore Gudin, le célèbre peintre de marine.

— C'est moi, madame.

— Vous!... monsieur, reprend la dame toute Ircmblantc... C'est impossible; il y a donc un autre M. Gudin?

— Je ne le crois pas, madame, je ne connais personne de mon nom. »

A ce moment allait et venait dans l'atelier un domestique en livrée, qui semblait un peu embarrassé. Th. Gudin, se tournant vers lui, lui dit : « Joseph, mets donc une bûche au feu, madame a Tair d'avoir froid. » Le domestique ainsi interpellé ne se pressait pas d'apporler du bois, tournant le dos, détournant le visage.

« Ah çàî paresseux, m'apportcras-lu du bois?... A qui en as-tu avec cette façon de marcher de côté comme une écrevisse. Arrive donc !... »

Le domestique, c'est-à-dire Eugène Sue déguisé en domestique, arrive, lui et sa livrée, jette maladroitement une bûche dans le feu, et en se relevant, se trouve face à face avec la baronne qui pousse un cri d'horreur en reconnaissant celui qu'elle avait Irailé comme le vrai Gudin. Vous voyez d'ici le coup de théalre ! la contenance contrite d'Eugène Sue sous la livrée, la sortie furieuse de la dame et les formidables éclats de rire qui saluèrent son départ! Mais le plus curieux de l'histoire, c'est que trois jours après, Eugène Sue rencon*

Ininl la baronne à un tournant de rue, elle lui lan(;a un foudroyant ; « Yalcl ! »

Mon compagnon, qui avait écoulé mon récit sans m'intcrrompre, ne put s'empéclicr de s'écrier : « Diable! c'est raide, comme on dit aujourd'hui.

— Je n'absous pas plus que vous, bien entendu, rcpondis-je, un tour de cette espèce; mais si je veux vous donner le portrait ressemblant que je vous ai promis, je dois tout dire. C'est raide, j'en conviens, mais c'est gai, c'est comique. Or là se trouve précisément un des côtés les plus particuliers du talent d'Eugène Sue, le côté par où il diffère de Balzac, et par où même, selon moi, il l'emporle sur lui, la gaieté. Balzac est un homme de génie, j'en conviens, mais c'est u.» génie triste. On l'a comparé à Molière, je le veux bien, mais à un Molière qui ne fait pas rire. La gaieté d'esprit et de caractère d'Eugène Sue s'est traduite en une foule de types, de personnages, de situations du plus franc comique. Pipelet, Mme Pipelet, Cabrion, Hercule Hardy, le prologue de miss Mary, les scènes de Sécherin et de Mlle de Maran. Vous ne trouvez rien de pareil dans l'auteur d'Eugénie Grandet. Balzac est mieux qu'amusant, mais il n'est pas toujours amusant. Sa profondeur est souvent lourde et son sérieux ennuyeux.

— Mais alors, pourquoi l'œuvre de Balzac est-ello vivante, et l'œuvre d'Eugène Sue est-elle morte?

— Oh ! pourquoi? pourquoi? il y a bien des raisons à cela.

— Lesquelles? Est-ce parce que la puissance créa» trice de Balzac est supérieure?

— Non ! Eugène Sue a créé plus de types, plus de situations nouvelles que lui. Balzac est un grand observateur, un grand penseur, mais Timagination des faits lui manque souvent; l'inventeur dramatique n'égale pas chez lui le moraliste.

— Sa supériorité vient-elle donc de la vérité et de la force des caractères?

— C'est là un de ses plus réels mérites. Personne n'a poussé plus loin que lui l'art de faire vivre des personnages fictifs. Pourtant, vous l'avouerai-je, je trouve que parfois il cesse d'être vrai à force d'être profond. Il creuse tellement un caractère, il le pousse si avant qu'il le jette au delà de l'humanité. Balzac est trop maihématicien; il traite trop le cœur humain comme un théorème, et de déduction en déduction, il en arrive à faire d'un être réel un être chimérique. La cousine Belle commence comme une femme et finit comme un monstre.

— Mais alors je vous réitère ma question. Pourquoi cette différence entre ces deux destinées? Pourquoi Balzac est-il glorieux et Eugène Sue oublié?

— Pourquoi? Parce que Balzac a été un travailleur, et qu'Eugène Sue n'a été qu'un producteur. Parce que l'art pour Balzac était une mission, et pour Eugène Sue un amusement; parce que Balzac avait foi en lui-même, et qu'Eugène Sue, moitié indifférence, moitié modestie, ne s'est jamais pris complètement au sérieux ; parce que Balzac palissait sur une phrase, recommençait dix fois une page, remaniait quatre épreuves successives après avoir refait trois manus-

EUGÈNE SUE. .'iO

crits, et qu'il s'est créé, à force de patience et de labeur, un style à l'image de sa puissante pensée, tandis qu'Eugène Sue écrivait au courant de son heureuse veine, et que le style est aux créations de l'esprit ce que l'alcool est aux choses corporelles, il conserve. Enfin, dernière raison plus décisive que toutes les autres, Balzac, par ses défauts comme par ses qualités, s'esl trouvé le chef de l'école qui est venue après lui. Il y a là un fait curieux. En général les grands artistes oubliés sont des rois détrônés; ils ne meurent pas de leur belle mort, ils sont tués par leurs successeurs. C'est naturel. Un artiste ou un groupe d'artistes ne régnent sur une époque que parce qu'ils représentent le goût de cette époque. Cette époque passe, le goût change, d'autres principes d'art se produisent, une génération nouvelle s'élève et arbore un autre drapeau. Qu'en résulte-t-il? une bataille. Les derniers venus chassent les premiers. C'est ainsi que la littérature de la Restauration a tué la littérature de l'Empire, et que l'école du paysage naturaliste a détrôné le paysage historique. Mais quand, par une heureuse chance, un artiste de la veille a devancé le goût du lendemain, quand ses œuvres se trouvent d'accord avec les principes nouveaux, il y a pour sa gloire un renouvellement de bail. Les jeunes gens, loin de le renverser, l'acclament, s'arment de son autorité, l'adoptent pour leur chef et leur aïeul. Ainsi en advint-il à André Ghénier, à Eugène Delacroix et à Balzac. Les nouveaux romanciers glorifient en lui leurs propres idées. Le triomphe de Balzac est le triomphe de l'observation sur l'imagina-^

tien, l'avènement du procédé scientifique dans les œuvres d*art, de la description à outrance, de l'analyse, non seulement psychologique, mais pathologique. Il ne s'agit plus seulement de peindre le fond de Tame humaine, mais ses bas-fonds. La médecine appelle certaines maladies étranges et inconnues des cas; eh bien! ce que Ton recherche le plus aujourd'hui en littérature, ce sont les cas. Balzac est plein de ces investigations. Nous voilà bien loin de la définition de Molière : Uart dramatique est l'art de plaire. Plaire, amuser, intéresser, soit, disent les jeunes gens, si cela se rencontre. Mais là n'est pas le but. Le roman idéal aujourd'hui, c'est le roman documentaire.

Comprenez-vous maintenant le déclin de la réputation d'Eugène Sue, qui n'a jamais pensé qu'à inventer, à émouvoir, à égayer et à qui, il faut bien le dire, car nous devons avant tout être justes, à qui il manque cette force d'analyse et cette solidité de style qui sont aujourd'hui un besoin de notre imagination et un des plus riches mérites de l'école nouvelle. Je résume ma pensée en un mot : Balzac est un écrivain de génie, Eugène Sue n'est qu'un amateur de génie, un gentilhomme de lettres. Gentilhomme est bien le mot, car il a porté, dans l'exercice de la profession littéraire, non seulement toute l'honnêteté, mais toute la délicatesse, tout l'honneur du gentilhomme. Il poussait jusqu'au scrupule la fidélité à ses engagements d'écrivain; il a gagné beaucoup d'argent avec sa plume, mais il n'en a jamais fait métier et marchandise. 11 n'a jamais eu un procès avec un éditeur, et son désintéressement

rjnc]f{nG peu chevaleresque le préparnit, comme ses ^oûts, à ce second personnage où nous allons le suivre, Taristocrate.

— Pour arriver de là au démocrate?

— Oui.

— Au démocrate convaincu, converti?

— Oui.

— Je voudrais bien savoir par quel chemin?

— Par un chemin fort étrange. Savez-vous qui Ta transformé? Sa plume. En général c'est l'auteur qui fait son ouvrage; ici c'est l'ouvrage quia fait l'auteur. Mais n'anticipons pas; nous avons encore deux élapes à parcourir avant d'arriver à ce but final, et il faut d'abord que je vous introduise dans le monde nouveau oii va se mouvoir la figure d'Eugène Sue.

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