II
Sous la monarchie de Juillet, les salons ont exercé sur la littérature une influence assez considérable; j'en citerai deux que j'ai connus : le salon de Mme llécamicr et celui de la duchesse de Rauzan, la digne fille de la célèbre duchesse de Duras auteur d'Ourika et d'Edouard.
Ces deux salons étaient à la fois semblables et différents : semblables, car on y rencontrait un mémo mélange de grands noms aristocratiques et de gran;ls
noms littéraires ; différents, en ce que, chez Mme Rccamier, c'était, pour ainsi dire, la littérature qui faisait les honneurs de la maison à la noblesse, tandis que, chez Mme de Rauzan, c'était la noblesse qui faisait accueil à la littérature. L'art de tenir un salon est un art fort délicat et à peu près perdu ; ces deux dames en avaient le secret parce qu'elles en avaient la première qualité, elles étaient distinguées sans être supérieures : elles ne voulaient pas briller, mais faire briller les autres; elles avaient pour esprit la passion de l'esprit.
Quelques mots sur ces deux salons ne seront pas de trop pour expliquer E. Sue.
Chateaubriand avait été le dieu de l'un et était devenu le dieu de l'autre. Son souvenir régnait sans doute encore chez Mme de Rauzan; mais, chez Mme Récamier, il était le dieu visible, présent, mais non parlant. Assis au coin de la cheminée dans son large fauteuil, il assistait du regard, de la physionomie à la conversation, mais il n'y prenait presque jamais part; il me faisait l'effet du dieu du silence. Rien de plus charmant et de plus ingénieux que les efforts de Mme Récamier pour faire arriver jusqu'à lui tout ce qui se disait d'intéressant autour de lui. Le moindre mot spirituel jeté dans un bout de causerie, le moindre fait curieux raconté dans un coin du salon, était entendu par elle, relevé par elle, mis en lumière par elle, et adroitement ramené par elle aux pieds de l'objet de son culte. J'ai entendu Tm jour, dans sa bouche, un mot qui peint bien sa sollicitude à elle et son mutisme à lui : « Rien ne me déses[)ère autant, me disait-elle, dans la perte de mes
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yeux (elle était menacée de cécité), que de ne pouvoir plus lire sur la figure do M. de Chateaubriand ce qui lui agrée. » Voilà, dira-t-on, une parole bien touchante pour une Célimène. C'est que cette Célimène avait du cœur! C'est que cette Célimène a poussé l'amitié jusqu'à l'héroïsme. En voulez-vous la preuve? Déjà vieille, elle subit l'opération de la cataracte. Le chirurgien lui défendit, de la façon la plus absolue, le mouvement et la lumière; mais au même moment elle apprit que son vieil ami Ballanche était tombé malade d'une fluxion de poitrine, que ses jours étaient en danger, qu'il témoignait le désir de lui serrer la main avant de mourir! Aussitôt elle s'habille, descend, traverse la rue et va le voir, au risque de perdre la vue et peut-être la vie. Ëtesvous convaincu? Oui. Revenons à Chateaubriand. 11 arrivait tous les jours à trois heures chez Mme Récamier et y prenait le thé avec deux ou trois amis intimes. A quatre heures, le salon s'ouvrait pour les visiteurs, et la conversation commençait, variée, amusante, sans l'ombre de pédantismeet avec une liberté absolue d'opinion. C'est là que j'eus un jour l'honneur, non pas de faire parler, mais de faire pleurer M. de Chateaubriand. J. Reynaud venait de publier dans le Magasin pittoresque un article admirable sur VEchelle de la vie» Une ancienne gravure, que peut-être vous connaissez, figure cette échelle sous forme de cinq échelons montants et de cinq échelons descendants, réunis par une petite plate-forme transversale. Sur le premier degré montant, le nouveau-né; sur les degrés suivants, l'enfant, Tadolescent, le jeune homme; puis, sur la plate-forme,
l'homme fait. Alors commence Téchelle descendante, et s'échelonnent, sur les degrés, les tristes représentants de nos décadences successives, jusqu'à la décrépitude et à la tombe. Cette figuration de la vie humaine indignait Reynaud : « C'est une calomnie contre notre race, ce s'écriait-il dans cet article, c'est traiter l'homme « comme s'il n'était qu'un corps! Comment ose-t-on (c planter dans la terre, dans la boue, le degré qui con- « fine an ciel? Quoi! c'est au moment où l'homme « est le plus près de Dieu que vous placez sa déca- « dence ! Il n'y a que les vies mal conduites qui finissent a ainsi. Vous êtes dupes de la ruine de la chair qui ce n'est qu'une apparence. Ce que vous appelez la vieilce lesse est le commencement de la jeunesse éternelle, ce Brisez donc cette échelle menteuse et prenez pour ce modèle l'échelle de Jacob qui part de terre et monte ce jusqu'au ciel ! w Tout plein de la lecture de cet article où vibre si puissamment l'âme de Reynaud, je le racontais à un ami dans le salon de Mme Récamier, quand je la vis s'approcher et elle me dit tout bas :
ce Je vous en supplie, venez répéter cela à M. de Chateaubriand.
— Très volontiers », etm'approchant de son fauteuil, je reproduisis de mon mieux les éloquentes paroles de Reynaud. A mesure que je parlais je voyais l'émotion se peindre sur la figure de M. de Chateaubriand; il me regardait fixement sans rien dire, et quand j'arrivai à la réhabilitation de la vieillesse, il me prit la main et je vis deux grosses larmes rouler le long de ses joues.
ce Merci, me dit tout bas Mme Récamier. »
A œ moment cinq heures sonnèrent; aussitôt, sur un signe (le Mme Récamier, on tira la sonnette placée près de la cheminée, la porte du salon s'ouvrit et un domestique parut. Selon un cérémonial qui se pratiquait tous les jours, mais que je vis alors pour la première fois, le domestique marcha droit au fauteuil de M. de Chateaubriand, le prit par le dossier, le tira dans la direction de la porte et commença à effectuer la sortie. M. de Chateaubriand, toujours assis, toujours silencieux, s'en allait, tiré par derrière et faisant face à l'ennemi : l'ennemi, c'était nous, pour qui il se composait un admirable visage de sortie, sur qui il dardait des regards oii il concentrait tout ce qu'ils avaient encore d'éclairs, puis il disparaissait lentement, laissant dans le salon je ne sais quelle trace lumineuse, et comme une impression de beauté. Une fois sorti, une fois la perte fermée, son domestique le prenait par-dessous les bras, le soulevait avec peine, et le vieillard impotent, ccurbé en deux, mal affermi sur ses jambes chancelantes, commençait à descendre. Si un visiteur le rencontrait dans l'escalier, défense absolue de le saluer, d'avoir l'air de le reconnaître : c'eût été surprendre le dieu en flagrant délit d'humanité.
Tout autre était le salon de Mme de Rauzan. Plus mondain, plus élégant, il servait de rendez-vous à trois sortes de mondes. Un arrière-ban de duchesses douairières, de vieilles marquises pleines de dignité que lui avait léguées sa mère, donnait à sa société un fond de gravité et de sérieux. Ses filles, jeunes et jolies, amenaient après elles tout ce qu'avait d'élégance, de grâce.
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de gfiieté, de mouvement, le jeune faubourg Saint- Germain ; et enfin le goût de la maîtresse de la maison pour les arts, y appelait une élite de littérateurs et de musiciens. C'était un charmant mélange. La duchesse de Rauzan y présidait à merveille. Jamais femme ne répondit mieux à l'idée qu'on se fait d'une grande dame. Elle avait le génie de l'attitude. Avec sa belle taille, sa dignité souriante, sa politesse nuancée, elle savait mêler les rangs en gardant les distances. Quand il y avait un mariage dans la société (pour le faubourg Saint-Germain, la société c'est sa société), le nouveau marié n'avait pas de soin plus pressant que d'amener sa jeune femme chez la duchesse de Rauzan ; c'était comme une présentation à la cour. On y faisait souvent des lectures, on y donnait des concerts, toujours religieusement écoutés. Mme de Rauzan y tenait, par égard pour les artistes, et par égard pour son salon. Son salon était sa vie, son or^^ueil, sa passion ; jusque dans les derniers temps de son existence, atteinte d'un mal incurable, clic se faisait lever au milieu du jour, s'habillait, se parait, disputait aux ravages de la maladie ce qui lui restait d'agréments dans le visage, puis, à quatre heures, elle apparaissait gracieuse, aimable, attentive, et là, rassemblant toutes les forces que lui avait données une journée de repos, elle les dépensait en deux heures de sourires, souvent payés ensuite par de cruelles souffi'ances. C'est le rôle de la femme du monde arrivée à l'état héroïque. Son salon était son champ de bataille, elle ne l'a quitté que pour mourir.
Eugène Sue ne fit que passer à l'Abbaye-aux-Bois,
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mais il s'occupait fort de ce qu'on y disait de lui. Savoir que M. de Chateaubriand avait prononcé son nom, lui était un vrai sujet de joie, et il recueillait non sans émotion les échos du salon de Mme Récamier qui arrivaient jusque chez Mme de Rauzan. Là il était fêlé, vanté, patronné. Le premier exemplaire de toutes ses œuvres était toujours déposé sur la table de Mme de Rauzan, magnifiquement relié et orné de ses armes. Un tel patronage lui ouvrit tous les salons du faubourg Saint-Germain. M. Mole l'appela son jeune ami, et cette entrée dans le monde de l'aristocratie renouvela son talent en renouvelant ses modèles. De cette époque datent SCS trois grands ouvrages consacrés à la peinture de la société élégante : la Coucaratchaj la Vigie de Koatven et Matliilde. 11 n'a rien écrit de plus brillant, de plus original et de plus audacieux que Crao de la Coucaratchay que le premier volume de la Vigie, que le rôle à' Ursule dans 3ïathilde, et que ce charmant Marqim de Létorièrey qui reste un chef-d'œuvre même aujourd'hui, quoiqu'il ait commis l'imprudence de lui donner, pour second titre, VAi^t déplaire. Malheureusement son caractère n'y gagna pas autant que son talent. Les hommes d'imagination sont sujets à des explosions de défauts passagers, dont leur imagination même est la cause et l'excuse. Il ne faut pas juger les poètes comme les autres. Leur tête se monte plus facilement : tout ce qui brille les séduit. L'éclat du monde aristocratique éblouit Eugène Sue. Il s'affola de la qualité comme s'il était de qualité. Cet écrivain si modeste allia la vanité du noble de province à la vanité du dandy. Il ne lirait
aucun orgueil de l'admirable talent qu'il possédait, mais il était entiché du titre qu'il n'avait pas. 11 fit peindre des armoiries sur ses voitures. Pour jouer au gentilhomme, il poursuivait de ses sarcasmes inépuisables la royauté bourgeoise de Louis-Philippe, ce qui ne l'empochait pas de se faire inviter aux chasses à courre du duc d'Orléans, et il s'en tirait par un mot d'esprit : « Je ne me rallie pas à sa famille, je me rallie à sa meule. ?) Chose inexplicable, ce moqueur impitoyable en arriva, avec ses cheveux frisés, ses habillements excentriques, son air gourmé, son silence important, à provoquer les railleries de bon nombre de jeunes gens qui ne l'aimaient pas parce que les femmes l'aimaient trop, et qui l'appelaient le parvenu. Il le savait, il souffrait de la figure qu'il faisait dans le monde, et son invincible timidité ajoutait encore à sa souffrance, car, nouvelle bizarrerie, il était timide! si timide qu'en 1848, nommé représentant, il n'osa jamais dire un mot à la Chambre, et que, forcé de lire tout haut un rapport d'une demi-page, il supplia un de ses collègues de faire du bruit pendant qu'il parlerait, pour qu'on ne l'entendît pas. Eh bien, un cercle de femmes le paralysait comme la tribune. Combien de fois, au milieu d'un souper à nous deux, oii il avait été étincelant de verve et de gaieté, s'est-il arrêté pour me dire : « Oh I si je pouvais causer comme cela dans le monde ! car il n'y a pas à dire, j'ai très bien causé, n'est-ce pas? j'ai été très amusant. Eh bien, dans un salon, je suis muet comme un poisson, et bcte comme une oie! » Il faut croire qu'il se rattrapait dans le tcte-à-tètc, car ses
succès de femmes furent nombreux. Sa figure aidait à son esprit et à son talent. Des yeux bleus admirables! une forêt de cheveux noirs comme le jais! Des sourcils pleins de caractère! Des dents charmantes dans une bouche très fine. Le tout, il est vrai, déparé par un diable de nez un peu de travers, un peu en l'air, dont il disait plaisamment : « C'est ennuyeux! j'ai le nez canaille î >> Mais ce nez, à son tour, était fort corrigé par un train de grand seigneur, qui éblouissait les femmes et désespérait les hommes.
Eugène Sue n'avait pas seulement le goût du luxe, il en avait le génie. Ses folles prodigalités partaient de son imagination autant que de son caractère. Il inventait des sujets de dépense comme des sujets de roman. Cette fécondité créatrice, qui jaillissait sous sa plume en situations dramatiques, en caractères originaux, en scènes poétiques et gracieuses, se traduisait dans sa vie en inventions de fêtes, de repas, de meubles, d'attelages, de cadeaux. Parfois même il s'amusait (sa malice de gamin ne l'ayant jamais quitté) à décrire dans ses romans des bijoux et des ameublements inexécutables, que ses admiratrices s'épuisaient et se ruinaient à exécuter.
Je touche là à un point fort délicat. Un des signes les plus frappants de la célébrité littéraire est de grouper autour d'un grand écrivain toute une clientèle de femmes, qui le suivent, non seulement comme ses admirati'ices, mais comme ses adeptes. Ce sont des espèces de Madeleines... non repenties. Le génie ne suffit pas pour obtenir cette gloire, il y faut un génie particulier, un génie où le romanesque domine, et où la raison ne
domine pas. Voltaire ne Ta pas eue; i! avait trop de bon sens. On n'a jamais dit : les femmes de Voltaire, mais il y a eu les femmes de Rousseau, les femmes de Chateaubriand, les femmes de Lamartine. Eh bien, il y a eu les femmes d'Eugène Sue. Le maître auquel elles s'attachent les marque de son empreinte. Les femmes de Rousseau étaient déclamatoires; les femmes de Chateaubriand étaient chevaleresques et chrétiennes; les femmes de Lamartine amalgamaient la religiosité et l'amour ; les femmes de Sue étaient sceptiques et, oserai-je le dire, cyniques. La licence effrontée de ses théories sur l'amour et sur l'adullère avait eu sa part dans son empire sur les femmes. Elles l'aimaient parce qu'il les troublait, et, comme il arrive toujours, en l'imitant, elles l'exagéraient. Une d'elles, jeune et jolie, lui écrivait... j'ai vu la lettre : « Le même instinct de dépravation nous rassemble. « Une autre, très grande dame, et fort belle, le reçoit un jour en tete-àtête. Onze heures, minuit, une heure du matin sonnent à la pendule. Ces trois heures avaient été employées par Eugène Sue à convaincre sa belle hôtesse de sa passion, et à la supplier d'y répondre. Tout à coup ses instances devenant plus vives, elle l'arrête et lui dit avec un sang-froid de glace : « Il est une heure du matin, vous êtes seul avec moi depuis plus de trois heures; mes gens sont dans l'antichambre; votre voiture est à ma porte ; nos deux vanités sont satisfaites, si nous en restions là? )) Et cette femme était jeune! Elle avait à peine vingt-cinq ans. On a beaucoup dit que la littérature était l'expression de la société; mais la société est souvent
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rexprcssion de la litlcralurc. Eugène Sue a eu une très fjjclicusc influencir' sur le petit monde qui Tadmirail. Mieux que personne peut-être, il a peint les faussetés, les élégances, les frivolités, les grâces, les corruptions de la société ; mais il en a oublié les vertus. Dans le tableau de l'aristocratie, il a oublié l'aristocratie du cœur. Elle existe pourtant, je dirai, et ce qui fait le charme, la grandeur, la vérité des romans de Jules Sandeau, c'est précisément ce beau reflet de noblesse qu'il répand sur le front de ces jeunes filles aristocratiques dont Mlle de la Seiglière est comme la sœur aînée.
Rien de pareil chez Eugène Sue. Il n'a jamais su peindre une honnête femme. Dès qu'il la fait honnête, il la fait ennuyeuse. Vous rappelez- vous cette insupportable Mathilde, si justement éclipsée par la perverse Ursule? Je lui disais en riant qu'il n'avait pas le doigté de la vertu. Comment sa plume l'aurait-elle eu, son cœur ne l'avait pas. Je lui ai connu des amours qui allaient jusqu'à la passion. Je l'ai vu pleurer, sangloter, à propos d'un abandon, d'une trahison de femme, toujours pour des Ursule. Il lui fallait dans l'amour, un ferment de vice. Mais, en même temps, chose bien étrange, l'idéal est un tel besoin pour les hommes d'imagination, qu'à peine épris d'une de ces créatures si peu poétiques, il poétisait. J'ai lu des lettres de lui à l'une d'elles; il n'y est question que de sa grande âme! Etant jeune, il avait une maîtresse, célèbre dans le monde de Paris par ses aventures, et si violente d'humeur qu'un jour, en rentrant chez lui, il voit tomber à ses pieds dans la cour, une petite table qu'il
reconnaît pour être à lui; il lève la lete... tout son mobilier sautait par la fenêtre! C'était Mlle X... qui le déménageait dans un accès de rage. Eh bien, il voulait l'épouser à toute force! Enfin, à cinquante ans, il m'envoya un fascicule de vers, les premiers, je crois, qu'il ait jamais faits, consacrés à la glorification d'une femme plus célèbre encore que l'autre, et qu'il comparait à la Yicrge Marie, quoiqu'elle n'eût vraiment pas le moindre rapport avec le dogme de l'Immaculée Conception, w
Tout en causant, mon compagnon de promenade et moi, nous étions arrivés à un petit banc, bien connu des visiteurs de la fontaine Stanislas et situé dans un coin de forêt tout à fait charmant. Nous nous v assîmes et je dis à mon interlocuteur :
« Je fais une remarque qui m'inquiète.
— Laquelle?
— J'ai peur de vous avoir donné une idée défavorable d'Eugène Sue ; il me semble que je ne vous Tai peint que par ses mauvais côtés. Je me fais l'effet d'une espèce de Caïn égorgeant son frère.
— Je pense bien, me répondit-il en riant, que vous allez vous rattraper. Puis, vous m'avez révélé dans Eugène Sue une qualité que je ne lui connaissais pas et qui compense bien des défauts, la sincérité. Pas la moindre pose théâtrale! Il en dit plus contre lui que n'en pourraient dire ses ennemis mêmes.
— Vous avez mis là le doigt, lui répondis-je, sur une des plus charmantes qualités d'Eugène Sue. Sa sincérité était absolue, en effet, et lui donnait quelque
chose de la grâce d'un enfant. Oui ! Si étrange que puisse paraître ce mot applique à l'auleur de Mathilde et d'Alar-GuUj il y avait de l'enfant en lui. Jl était mobile et aimable comme un enfant, admiratif comme un enfant, câlin comme un enfant, repentant de ses torts comme un enfant, ce qui fait qu'on les lui pardonnait comme à un enfant; enfin cet ensemble de défauts naïvement avoués et de qualités naïvement oubliées, formait une des natures les plus séduisantes que j'aie connues, et ce charme tout particulier l'a suivi jusque dans sa transform.ation.
— Nous y voilà donc enfin!
— Elle commence. »
Un coup violent l'arracha brusquement à la vie de luxe et à la vie du monde. Ce coup, vous le devinez, ce fut la ruine. En trois ou quatre ans, il avait tout dévoré, son patrimoine, un héritage et le produit considérable de ses romans. Ce malheur resserra encore notre liaison, et il m'en advint avec lui comme avec Berlioz : mon cher foyer de famille lui servit de lieu de refuge. 11 arrivait tous les jours chez moi, vers les deux heures, pâle et défait, me suppliant de fermer ma porte, car tout visage étranger lui était odieux, et je ne puis penser sans émotion aux larmes et aux sanglots du pauvre garçon.
5tU SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.
ce Quoi ! des larmes, à trente-six ans, pour de Targenl perdu !
— Oh ! ne l'accusez pas ! il avait perdu bien autre chose que de l'argent. Quelques jours après sa ruine, une femme qu'il adorait, et qui lui reprochait toujours de ne pas l'aimer assez, rompit net avec lui, lui arrachant ainsi jusqu'aux joies du passé. Ce n'est pas tout ! Frappé dans son amour, il se sentit en même temps mortellement atteint dans son talent. »
Il y a, dans la vie des artistes, des moments de crise qui sont le coup de cioche de la décadence, ou le signal du renouvellement. Racine a écrit ce mot profond : « Un poète qui, à quarante ans, ne trouve pas une source d'inspiration nouvelle, est mort comme poète. » Eugène Sue en était là. Il avait épuisé le roman maritime, épuisé le roman mondain, il lui fallait une nouvelle sphère, et il n'en connaissait pas d'autre, il n'en entrevoyait pas d'autre. Il sentait son imagination s'effondrer comme le reste. Plus d'invention! plus d'idées! plus d'exécution ! Il restait des heures entières assis devant son papier, sans pouvoir écrire une ligne. Je l'entends encore me dire avec désespoir : « Je suis fini ! je suis fini ! Je ne trouve plus rien! Je ne trou\erai plus rien ! Il ne me reste même plus la consolation du travail! » Pour le calmer, la maîtresse de la maison, qui aurait suffi à lui prouver qu'on pouvait être une charmante femme et une honnête femme, se mettait au piano et lui chantait quelques mélodies de Schubert dont les premières œuvres venaient de paraître. Quoiqu'il n'aimât pas la musique aussi passionnément que
moi, il y était sensible, surtout à ce moment-là. Il en est des âmes blessées comme des organes malades, elles oni une délicatesse de perception que ne connaît pas toujours la santé; et souvent, le soir, quand il nous quittait, nous avions la joie de le voir partir, non pas consolé, mais moins inconsolable.
Un incident de famille et un hasard de conversation le tirèrent de cette torpeur morale et intellectuelle. Notre petite fille fut atteinte d'une grave maladie dont la guérit une intervention quasi-miraculeuse. Est-ce la vue de notre désespoir pendant ces onze jours de mortel péril? est-ce l'ivresse de notre joie quand vint la convalescence? je ne sais. Mais tout ce qu'il vit, tout ce qu'il entendit dans notre maison, pendant cette terrible crise, loi donna une forte secousse au cœur. Il comprit qu'il y avait des douleurs plus terribles que des pertes d'argent, que des abandons de femmes, et même que des défaillances d'imagination; il rougit presque de son chagrin en face du noire! Deux de nos amis, Goubaux et Schœlcher, venaient chaque soir pour passer avec nous la nuit au chevet de cette pauvre petite créature mourante, et s'associer aux soins de toutes les minutes que demandait cette lutte désespérée contre la mort. Eugène Sue fut touché de cetie amitié si vive, il demanda sa part de ce dévouement ; il ne pouvait, sans une émotion qui le distrayait de lui-même, regarder dans son lit, les yeux fermés, les cheveux épars, la figure plus blanche que son oreiller, cette enfant qui, quelques jours auparavant, venait se jeter si gaiement et si étourdiment à travers son chagrin! Enfin, que vous dirai-je!
Quand elle se releva de celle maladie, il sembla que lui aussi, se relevait de la sienne! Il avait chang^é d*air! Il avait respiré une atmosphère plus pure, plus saine! Son cœur s'était retrempé au sein des sentiments naturels, et c'est presque sans surprise qu'un jour je l'entendis me dire : « Le goût du travail me revient. Je sens en moi ce que doivent sentir les arbres sous leur écorce, au mois de mars! Un mouvement de sève!... » Puis il ajoutait, car il aimait passionnément les fleurs, il ajoutait en riant : ce Décidément je crois que je vais entrer dans l'espèce des rosiers remontants! J'aurai ma floraison d'août! Seulement, une chose m'inquiète encore, je ne trouve pas de sujet! — Vous en trouverez. — Oui! mais quand? Il m'est venu, depuis quelque temps, un mauvais sentiment que j'ose à peine vous avouer et qui me trouble. — Lequel? — Vous le savez, s'il y a des femmes que l'infortune éloigne, il y en a d'autres qu'elle attire. — Ce sont les meilleures. — Eh bien, une de ces meilleures-là est venue à moi. Elle me fait penser à ces délicieux vers de Skakespeare dans le récit d'Othello : « Elle m'aima pour mes malheurs et je raimai pour la part qu'elle prenait à mes malheurs. » Mais une idée amère empoisonne ce commencement de joie. Je vais vous montrer là un vilain coin de mon cœur. Toute ma vie, mais surtout depuis trois ans, j'ai affiché un grand mépris pour les femmes, j'ai joué à la rouerie, j'ai pris le masque du scepticisme. Eh bien, ce masque est devenu le visage, ce jeu est devenu la réalité, et cette réalité, sous le coup de la trahison dont j'ai été l'objet, est devenue un supplice!
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11 m'est impossible de nier Tamour de celte jeune femme, et il m*est impossible d'y croire! Elle n'a aucun intérêt à me tromper puisqu'elle ne peut rien retirer de moi. N'importe! Tout le temps qu'elle me parle de sa tendresse, je me dis : « Pourquoi me parle-t-elle ainsi? Dans quel but? Quel avantage en espère-t-elle? » C'est affreux! Figurez-vous un homme qui, en regardant l'éblouissante fraîcheur d'un visage de vingt ans, verrait derrière ces joues, le squelette! »
Je l'interrompis vivement : « Eh bien! lui dis-je. le voilà, votre sujet! Un sujet poignant, nouveau! Le sceptique puni par le scepticisme! cela convient merveilleusement à votre talent! — Vous croyez? — J'en suis sûr! cherchez! faites comme Goethe, dépeignez votre désenchantement... et qui sait, peut-être en guérirezvous en le dépeignant. » Il suivit mon conseil et il chercha si bien, que, quinze jours après, son roman à' Arthur était commencé; Ai^thur, où Ton trouve les tâtonnements d'un ouvrage de transition, mais dont certaines pages ont une force d'analyse psychologique que l'on voudrait rencontrer plus souvent chez Eugène Sue. Du reste, ce nouveau travail le saisit si vivement que, quelque temps après, il entra chez moi en me disant : c<. Je quitte Paris; je ne peux pas travailler ici. J'ai ramassé çà et là quelques débris de créances ; je m'en vais à trente lieues, en Sologne, dans le vaste et stérile domaine d'un de mes parents, où j'ai arrangé à ma guise une maison de paysan. Je me fais ermite ! » Il partit, en effet, trois jours après pour son ermitage; seulement, en historien fidèle, je dois ajouter qu'il y alla en poste»
Le voilà donc installé à la campagne. Une des parlicularités les plus curieuses de son caractère était une puissance de solitude, que je n'ai connue à aucun autre homme d'imagination. Les longs hivers, passés tout seul, loin de toute habitation, au milieu des neiges, des rochers, des bois, le rassérénaient au lieu de l'attrister. Toute la journée, dans sa retraite, se divisa en deux parts : neuf heures de travail, et quatre heures de promenade. Passant ainsi au milieu des bruyères et des sapins de la Sologne, se dessinant à l'horizon, sur un petit poney qu'il avait acquis en échange d'une superbe pièce d'argenterie, tt suivi d'un grand lévrier que lui avait donné le comte Dorsay, il avait l'air d'un personnage de Walter Scott.
C'était vers 1841. A ce moment, si vous vous le rappelez, les idées sociales, les questions de paupérisme commencèrent à travailler les esprits, on se préoccupa et on s'occupa du sort, des mœurs, des souffrances des classes travailleuses; le peuple prit sa place dans l'imagination publique. Eugène Sue étant revenu à Paris, un éditeur intelligent et chercheur vint le trouver et lui apporta une publication anglaise illustrée, dont les gravures et le texte étaient consacrés à la peinture des mystères de Londres : « Un ouvrage de ce genre sur Paris, lui dit-il, aurait de grandes chances de succès. Voulez-vous me le faire? — Une revue illustrée? lui répondit Eugène Sue, cela ne me tente guère. Enfin, j'y penserai. » Quelque temps après, je reçus de lui, à la campagne, un petit carton brun renfermant deux ou trois cents pages de manuscrit, et accompagné de ce
mol, que j'ai toujours gardé : « Mon bon Ernest.... v Je m'arrête à cette suscription, parce que j'y retrouve un des traits et un des charmes du caractère d'Eugène Sue; il était très affectueux, je dirais volontiers, trc câlin de termes avec ses amis. Il n'employait jamais le mot banal : mon cher ami, il vous nommait par voire nom de baptême, auquel il ajontiiit toujours le mot « bon )>. C'est ainsi qu'il écrivait à Schœlcher et à Pleyel : mon bon Victor, mon bon Camille, et dans sa jeunesse, s'étant lié très inlimcment avec un écrivain de beaucoup d'esprit, M. de Forge, il ne le nommait jamais autrement que mon bon frère. Si j'ai insisté sur ce petit détail, c'est qu'il révèle ce qu'il avait de meilleur en lui, et ce qui l'a sauvé. // était profondément bon et humain. Revenons à la lettre : « Mon bon Ernest, je vous envoie je ne sais quoi, lisez. C'est peut-être bête comme un chou. Cela m'a bien amusé à faire, mais cela amusera-t-il les autres à lire? Voilà le douteux. Vile un mot qui me dise votre opinion. » Je lus. Le premier chapitre était une sorte de prologue, qui m'inléressa médiocrement. Mais quand le véritable roman commença, quand vint le premier, le second, le troisième, le quatrième chapitre, je me sentis comme frappé d'une secousse électrique, mes mains tremblaient en tciiant le papier; je ne lisais pas, je dévorais! C'était Fleur-de-Marie, hChourineur, h Maître d'école^ c'était la moitié du premier volume des Mystères de Paris! Vous devinez ma réponse. « Succès énorme! Le plus grand de vos succès! Envoyez-moi vite la suite! ^y A quoi il me répondit : «Je suis très-heureux do votre
réponse; mais, quant à la suite, je serais bien embarrassé de vous l'envoyer, je ne la connais pas. J'ai écrit cela d'instinct, sans savoir où j'allais! Maintenant, je vais chercher, w Or, savez-vous ce qui l'aida à trouver? Un article de journal. A l'apparition des Mystères de Paris dans les Débats, M. Considérant, directeur de la Démocratie pacifique, signala le nouveau roman comme un véritable événement littéraire. « Je vois oii va l'auteur, disait-il. (11 était plus avancé que l'auteur même.) Il entre dans une voie inexplorée! Il entreprend la peinture des souffrances et des besoins des classes travailleuses! M. Eugène Sue a été baptisé le romancier maritime; aujourd'hui, il s'appelle le romancier populaire > )> A peine cet article lu, je le mis sous bande et je l'envoyai à Eugène Sue. « Merci, me répondit-il, je l'ai. J'ai été causer avec l'auteur. Je vois clair, w Alors commença pour lui une existence toute nouvelle. Il se lança dans le monde d'en bas comme il s'était lancé dans le monde d'en haut. A la place de l'habit rouge du chasseur, à la place du boutoa des grandes véneries, du camélia à la boutonnière, il acheta une casquette, une blouse, de gros souliers, et il s'en alla, le soir, à pied, dans les faubourgs, dans les cabarets de barrière, dans les réunions d'ouvriers, dans les garnis, dans les taudis, dans les hospices, vivant de la vie populaire, s'attablant dans les bouges, et plongeant pour ainsi dire son imagination au milieu de toutes ces misères, de toutes ces haines, de tous ces dévouements.
(c Je vous arrête, me dit mon compagnon, pour Vous demander l'explicalioa d'un mol que vous avez jeté
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au courant du rccit, et qui me semble tout à fait incompréhensible.
— Lequel?
— C'est qu'en commençant les Mystères de Paris l'auteur ne savait pas où il allait. Quoi! tous ces personnages si vigoureusement posés ne marchaient pas à un but déterminé?
— Non. Sue a toujours procédé ainsi. Le hasard était son guide. Quand il commençait à écrire, il mettait à la loterie. Ce n'était pas lui qui gouvernait sa plume, c'était elle qui l'entraînait. Les lettres, les mots, en naissant sous ses doigts, étaient comme des signes mystérieux, qui lui disaient : Va de ce côté ! Son encre était une sorte d'encre sympathique, elle l'inspirait. Il lui est arrivé quelquefois de n'imaginer le personnage capital de son roman, le ressort principal de son action dramatique, qu'à la fin d'un volume, et par pur hasard. Vous rappelez-vous Rodin, dans le Juif Errant ?
— Si je me le rappelle! c'est le rôle le plus original du livre! c'est le pivot de l'action.
— Eh bien, il a trouvé ce pivot de l'action au milieu de l'action! Un soir, à la fin d'une journée de travail, en écrivant les dernières lignes d'un chapitre, tout à coup, sans qu'il ait jamais su pourquoi ni comment, se dessina sur le papier, la silhouette de ce type de jésuite, sale, crasseux, chaste, sur lequel porte l'ouvrage entier.
— Vous me remplissez d'étonnement. Je croyais que toute œuvre d'imagination, pour être forte, devait être
une œuvre de médilalion, où chaque partie, chaque détail était concerté d'avance, en vue de la conception générale et du hut final.
— Rien de plus exact pour les œuvres dramatiques, car ce sont avant tout des œuvres d'ensemhle. Une des premières scènes que doit trouver Tauteur dramatique, c'est la dernière, c'est-à-dire le dénouement, vers lequel tendent toutes les actions et presque toutes les paroles des personnages. Il n'en est pas de même du roman. On lui permet le détour, la digression, l'épisode. On pardonne au romancier de s'amuser en route, s'il nous amuse aussi. Je pourrais vous citer tel maître du genre, qui a commencé souvent comme Eugène Suc, sans savoir où il allait. Quant à lui, il était absolument incapable d'écrire un plan, un scénario. S'il n'a jamais composé seul une pièce de théâtre, c'est précisément parce qu'il fallait la composer. La combinaison tuait chez lui l'inspiration. C'était l'incertitude, l'embarras, qui l'excitaient, l'aiguillonnaient et le rendaient créateur. Croiriez-vous que, dans ses grands romans, il lui est arrivé de placer ses personnages dans une position inexiricable à la fin d'un ieuilleton, d'un feuilleton qui devait paraître le lendemain, sans savoir ce qu'il mettrait dans le feuilleton du surlendemain. Alors arrivait chez moi un bout de lettre écrite en caractères hiéroglyphiques : « Mon bon Ernest, je suis dans le « pétrin! Lisez ce ieuilleton; du diable si je sais c( comment je tirerai mes personnages de là ! Je serai « chez vous à six heures, nous dînerons et nous cherc( cherons après le dîner. » « Mais, misérable, lui
disais-jo quand ii arrivait, pourquoi vous jetez-vous dans des difficultés pareilles? — Vous le savez bien, parce que je ne peux pas faire autrement. — Mais je viens de le lire, votre damné feuilleton. C'est inextricable! c'est inextricable! — Bah! me répondait-il avec un sangfroid merveilleux; voyons, raisonnons un peu. Supposez que ce^oient des êtres réels et qu'ils se trouvent réellement dans cette position; ils en sortiraient, n'est-ce pas? Bien ou mal, mais ils en sortiraient. Eh bien, trouvons ce qu'ils feraient. » Et nous voilà causant, disputant, cherchant, lui plein d'imaginations de toute sorte et s'interrompant de temps en temps pour me dire : « Connaissez-vous rien de plus amusant que de jouer ainsi le rôle de la Providence, de la Fortune; de faire des heureux, des malheureux; d'enrichir celuici, de ruiner celui-là; de donner la femme qu'il aime à un pauvre jeune homme qui ne s'y attend pas ! C'est ce qui m'a fait créer le personnage de Rodolphe dans les Mystères de Paris I Rodolphe est un romancier en action; seulement j'ai deux avantages sur lui : d'abord j'ai droit de vie et de mort sur mes personnages; puis, je ne prévois pas plus qu'eux ce qui va leur arriver! » C'est ainsi, qu'après deux ou trois heures de remuement d'idées et d'effervescence d'imagination, il partait tranquille, et ayant trouvé.
— Vous m'aviez promis une créature singulière, me dit mon interlocuteur, vous m'avez tenu parole. Seulement jusqu'ici je ne vois encore que le démocrate d'imagination. Mais où est le démocrate de conviction? 11 a changé de modèles, il peint des ouvrières après avoir
peint des duchesses; rien là que de très habituel. Tous les artistes en font autant.
— Vous allez le voir faire ce qu'aucun d'eux n'a fait. »
Le travail lui avait rendu le succès; le succès lui avait rendu l'argent ; et avec l'argent revint pour lui la vie élégante et confortable. Une petite maison, rue de la Pépinière, transformée en un cottage plein de fleurs, satisfaisait à tous ses besoins de bien-être et répondait à son goût de luxe à la fois artistique et mondain. Sa société avait changé avec son talent ; le monde des duchesses n'était plus le sien, et avait fait place à un certain nombre de relations plus sérieuses. Chaque mois il réunissait à dîner Schœlcher, Goubaux, Camille Pleyel et moi... Ce qu'il appelait le quatuor d'amis. Quatuor était bien le mot, car chacun y représentait pour ainsi dire un instrument différent. Schœlcher y apportait ses inflexibles principes d'honneur et de liberté, qui, mêlés à son goût passionné pour les arts et à sa courtoisie chevaleresque, donnaient à ce défenseur de la race noire je ne sais quel air de sang-mélé de Spartiate et d'Athénien. Goubaux arrivait avec celte universalité d'intelligence qui a fait de lui le fondateur de l'enseignement professionnel en France, en même temps
que rautciir du Joueur el de Richard Darlington. Quant à Camille Pleyel...
^ Était-ce Pleyel, le facteur de pianos?
— Précisément, et dites- vous que jamais instrument de musique ne sortit de ses ateliers, résonnant plus harmonieusement que son âme. Il avait toutes les séductions qu'on admire chez les artistes et toutes les générosités qu'on leur suppose. Pianiste de premier ordre, élève de Steibelt, il tenaitde lui la tradition, le style des maîtres. Chopin disait souvent : « Il n'y a plus aujourd'hui qu'un homme qui sache jouer Mozart, c'est Pleyel, et quand il veut bien exécuter avec moi une sonate à quatre mains, je prends une leçon. »
Comme je vous l'ai dit, Eugène Sue avait un goût naturel pour la musique; ce que voyant, Pleyel s'imagina de faire fabriquer quatre clochettes de sonorités différentes et harmoniques, qui, attachées au cou de quatre vaches paissant dans les landes de Sologne, donnaient au promeneur l'agréable sensation de l'accord parfait. La conversation de Pleyel abondait en souvenirs intéressants sur les grands musiciens. Il avait entendu improviser Beethoven! Le fait est curieux, et comme nous ne sommes pas des auteurs dramatiques, et que la digression nous est permise, vous me pardonnerez ce court récit : Un jour, à Vienne, on annonce un grand concert et, pour couronner le concert, une improvisation de Beethoven. Pleyel y court avec son père; le maître arrive, s'assied au piano, prélude par quelques notes insignifiantes, ébauche quelques accords, les interrompt, en essaye d'autres qu'il abandonne aussi, puis tout à
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coup, après deux ou trois minutes d'essai, il so lève, salue et s*en va. La déconvenue du public, vous vous la figurez ! On ne parla toute la journée à Vienne que de ce scandale. Le lendemain matin, Ignace Pleyel, le père de Camille, lui dit : « Allons donc voir Beethoven.)) Ils arrivent; le jeune homme tout trèssaillant d'admiration, et un peu de crainte : dans quel état allait être le maître? A peine les a-t-il aperçus : « Ah! vous voilà! Etiez-vous hier au concert? Oui. Eh bien, qu'ont dit ces imbéciles? Ils m'ont traité sans doute de malotru ! Ah ça ! est-ce qu'ils s'imaginent qu'on improvise comme on fait des souliers, à volonté? Je suis arrivé avec d'excellentes intentions d'improvisateur, j'ai essayé, mais l'inspiration n'est pas venue ! Que voulez-vous que j'y fasse? Il ne me restait qu'un parti, prendre mon chapeau et m'en aller, c'est ce que j'ai fait. Tant pis pour eux, s'ils grognent. » Tout en parlant ainsi, il était debout, à côté de son piano, nerveux, agacé, et tapotant machinalement sur l'instrument avec la main gauche, frappant tantôt une note... tantôt l'autre... tantôt d'un seul doigt... tantôt de deux ou de trois... Peu à peu, sans qu'il s'en aperçoive, sans qu'il interrompe la conversation... tous les doigts de la main gauche se mettent de la partie... les notes succèdent aux notes... un vague contour de mélodie se dessine... puis sa physionomie change, sa parole devient intermittente.... l'intonation n'est plus d'accord avec le mot... enfin, au bout de quelques minutes, le voilà assis en face du piano, attaquant l'instrument tout entier, ue sachant plus s'il y avait quelqu'un là, le visage en
fou, penché sur le clavier, en faisant jaillir à Ilots pressés, les traits, les chants, les gémissements, montrant enfin à Camille le spectacle inoubliable d'un grand homme, saisi à l'improvistepar son génie, en lutte avec l'inspiration, en pleine crise d'enfantement, et sortant de cette heure de création, pâle, frémissant, épuisé! Pleyel était admirable en racontant cette scène ; Beethoven revivait dans sa physionomie et dans sa voix. Mais chez Pleyel l'artiste n'était que la moitié de l'homme. Il y avait en lui un administrateur de premier ordre, et, dans sa sympathie ardente pour Eugène Sue, il se mit en tête de lui assurer une fin de vie heureuse. II se fit son homme d'affaires. La fonction n'était pas facile. Les prodigalités d'Eugène Sue le replongèrent bien promptement dans les embarras d'argent, dans les dettes, dans les billets à ordre, et une seconde ruine le menaçait. Camille Pleyel, de son autorité privée, lui constitua un conseil judiciaire amiable; ce conseil se composait de lui, de Goubaux et de moi. Mainmise sur tout ce qu'il gagnait! assignation d'une pension mensuelle! réforme du luxe inutile! échelonnement de tous les mémoires des créanciers jusqu'à extinction totale des créances ! Sue se laissait faire avec la docilité et le charme d'un enfant. Ce qui lui rendait ces sacrifices plus faciles, c'était le succès croissant de ses ouvrages et le développement de son influence sur les classes populaires. Il exerçait une sorte de royauté sur le peuple de Paris. Les sympathies les plus ardentes, les enthousiasmes les plus reconnaissants saluaient chacun de ses chapitres, et se traduisaient parfois d'une façon étrange
et tragique. Un soir, en rentrant chez lui, il heurta du pied, dans l'obscurité, un objet suspendu et mobile; il allume une bougie, que voit-il? Les deux pieds d'un homme qui avait pénétré dans son antichambre, on n'a jamais su comment, et qui était venu s'y pendre; il tenait dans sa main un billet ainsi conçu : « Je me tue par désespoir; il m'a semblé que la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui nous aime et nous défend! » Ce fanatisme pour Sue datait surtout de la publication d'un épisode que vous vous rappelez peutêtre, l'histoire de la famille Morel.
— Morel le lapidaire! s'écria mon interlocuteur. Le diamant perdu; le désespoir de cet honnête homme qu'on accuse d'avoir volé;... l'expulsion de toute la famille! C'est un des plus beaux chapitres des Mystères de Paris!...
— Eh bien, voici le post-scriptum de ce chapitre. Suc l'avait achevé depuis quelques jours et nous avait arraché des larmes à tous en nous le lisant. C'était vers la fin d'un mois de février. Le 25, Pleyel avait remis à Sue 1800 francs pour le payement d'un billet à ordre; le 28, dernier jour du mois, nous arrivons tous les quatre pour le dîner mensuel. A peine arrivé, Pleyel lui dit : (c Eh bien, le créancier est-il venu? Où est la quittance des dix-huit cents francs?... ?> Sue balbutia, s'embarrassa, et de sa voix câline : « Mon bon Camille, il ne faut pas m'en vouloir, mais... — Vous n'avez pas payé! s'écria Pleyel. — Je vais vous dire, mon bon Camille, c'est que... — C'est que quoi? Encore quelque nouvelle folie! Vraiment! vous êtes odieux! Je ne dîne
pas avec vous, je m'en vais! )> Et Pleyel se lève... ^c Mon bon Camille, je vous en supplie, restez! Je n'ai pas pu faire aulrcment. — C'est-à-dire que vous n'avez pas pu résister à votre caprice. Voyons ! quel objet d'art, quelle pièce d'argenterie vous a encore tourné la tète? Froment- Meurice sera venu, il vous aura apporté... — Non, non! mon bon Camille, non, Froment-Meurice n'est pas venu et je n'ai rien acheté! — Mais alors, à quoi avezvous employé cet argent? — Voilà! c'est que c'est très difficile à dire. — Eh bien, je le saurai malgré vous! » dit Pleyel, et il se met à appeler très haut : « Laurent ! » (c'était le nom du domestique). Laurent paraît. « Qui est venu voir monsieur, ce matin? — Un pauvre entrepreneur en menuiserie, avec sa femme et ses enfants; on allait saisir ses meubles, les créanciers allaient le mettre en faillite. Le pauvre homme pleurait à chaudes larmes, monsieur lui a donné les dix-huit cents francs. ^) Nous nous trouvâmes un peu embarrassés. Le valet de chambre parti, Eugène Sue reprit à voix basse, et toujours confus : « Mon bon Camille, ce malheureux était l'honnêteté même, sa probité et sa détresse m'étaient attestées par un homme que vous connaissez et estimez, M. B. Ces dix-huit cents francs lui sauvaient l'honneur. — C'est très bien de faire l'aumône, reprit Pleyel, toujours grondeur, et avec la sévérité du commerçant, mais avant d'être généreux il faut payer ses dettes : la générosité, c'est le luxe; la fidélité à ses engagements, c'est le devoir. Votre créancier attend peut-être ses dix-huit cents francs avec impatience, il en a peut-être besoin, lui aussi ! Que diable ! on ne se donne pas de satisfactions de bien»
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faitcur quand on est débiteur. » Eugène Sue Técouta, la lele assez basse, et répondit : « Il ne faut pas être trop méchant, mon bon Camille. Yrai! je n'ai pas pu m'en empêcher! Jugez vous-même. On m'avait apporté ce matin les épreuves du chapitre de Morel. En les corrigeant, il m'a semblé que c'était un billet à ordie aussi que ce chapitre-là, et qu'après l'avoir écrit, je n'avais pas le droit de repousser un honnête homme malheureux! » Oh ! pour le coup, les larmes nous vinrent aux yeux! Camille lui prit les mains en lui disant : « Vous avez bien fait! Yous valez mieux que nous, el, quant à votre créancier, je me charge de le faire attendre. »
Voilà comment, dis-je alors à mon compagnon de promenade, qui était ému lui aussi, voilà comment l'imagination de Sue a transformé son âme! Voilà comment la bienfaisance, la charité lui ont passé dans le sang! C'est l'auteur qui a évangélisé l'homme. On a accusé sa conversion aux idées démocratiques, de calcul; ses actes suffiraient pour répondre. Une fois sur ce chemin de Damas, il alla jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'exil volonlaire. Nommé représentant en 1848, il prit place sur les bancs de la gauche, et le premier jour, il alla, par admiration, s'asseoir à côté d'un poète illusLre. On discutait je ne sais quelle loi, il causait avec son voisin, et fut surpris de le voir, tout en causant, lever la main, se lever, voter enfin. « Est-ce que vous avez entendu l'orateur? lui ditil. — Je n'ai pas entendu un mot. — Alors, comment pouvez-vous voter? — Oh ! c'est bien simple. Voyez-vous,
en face de vous, ce petit monsieur avec des lunettes? —
Oui. — Eh bien, c'est lui qui m'apprend mon opinion.
Comme nous sommes toujours d'un avis contraire, quand
il se lève, je reste assis, et quand il reste assis, je me
lève, de confiance; il écoule pour moi. )>
Eugène Sue ne prit pas la viepolilique de celte facjon
insouciante. Ilyporta une passion ardente et convaincue, ce Quand vint le Deux-Décembre, il protesta éner-
giquement contre les décrets, et fut placé par M. de Morny sur la liste des représentants à arrêter. Napoléon le raya de sa main, se rappelant qu'Eugène Sue était le filleul de sa mère. E. Sue refusa cette grâce et se constitua prisonnier au fort de Vanves avec les autres députés. La loi d'exil promulguée, il n'y vit pas son nom, que Napoléon avait effacé pour la seconde fois. Pour la seconde fois aussi E. Sue repoussa cette faveur comme une offense, et s'exila volontairement à Annecy. Il y vécut trois ans, travaillant toujours, affirmant de plus en plus ses principes républicains, poussant trop loin, selon moi, ses théories radicales, mais corrigeant ses théories par ses actes, et consacrant une partie du fruit de son travail à venir en aide à tout ce qui était malheureux autour de lui. Eugène Sue le sceptique! Eugène Sue le gouailleur! Eugène Sue le matérialiste! donnait chaque année, sans ê(re devenu catholique, une somme considérable au curé d'Annecy pour ses pauvres. Qui l'avait converti? Son œuvre! >