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CHAPITRE II

Le premier jour où je suis allé à rAcadémie est le 15 avril 1813. Pavais six ans. J^étais en deuil de mon père et de ma mère, j'accompagnais mes grandsparents. Arrivés dans la salle des séances, à la porte qui ouvre sur les places du centre, nous trouvâmes, en haut du petit escalier, un monsieur en habit à la française, en culotte courte, l'épée au côté, avec jabot et manchettes en dentelles, qui nous conduisit à des places réservées, et Ton me fit asseoir sur la première banquette, en face du bureau. C'était le jour de la réception de M. Alexandre Duval, qui succédait à mon père. M. Regnault de Saint-Jean d'Angély lui répondait.

Bien des années se sont écoulées depuis ce jour-là, et pourtant le lieu, les circonstances, le moment, la séance, tout cela m'est aussi présent que si j'y avais assislc

hier. A peine assis, je devins, de la part des personnes qui nous environnaient, l'objet d'une attention et d'un intérêt qu'expliquaient mon âge, mon deuil et ma mine assez chctive. J'entendais murmurer autour de moi : « Pauvre petit ! » Une dame s'approcha de mes parents, leur parla et m'embrassa sur le front avec un air de compassion,

La séance commença. Elle dura deux heures, et ne me parut pas longue. Pourtant les deux orateurs traitaient de sujets fort au-dessus de mon âge, et leur langage très orné, selon le goût du temps, ne rentrait guère dans le vocabulaire d'un enfant de six ans. Mais le nom de mon père revenait souvent; j'entendais citer les titres de ses ouvrages, que mes parents m'avaient religieusement appris ; les applaudissements du public accueillaient des éloges de lui, des mots et des traits de lui. Plus d'une fois même, M. Regnault de Saint-Jean d'Angély, dans sa réponse, se tourna vers moi, parla de moi, me désignait à l'auditoire en termes affectueux et compatissants. Tout cela m'embarrassait en me touchant. Je me sentais mis en scène. Je baissais le nez sur ma petite casquette d'écolier. Le cœur me battait très fort. Sans doute, ces mots... faible rejeton^ protection tutélaire de r Académie, étaient des termes bien vagues pour moi ; mais les enfants sont comme les gens du peuple, ils n'ont pas besoin de comprendre tout à fait pour être émus. Parfois même ils sont d'autant plus émus qu'ils ne perçoivent les choses qu'à travers un voile. Le mystère ajoute à leur impression; leur imagination la complète ; et l'effet de cette séance fut

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sî fort sur moi que je restai plusieurs jours sous le coup de mon émotion.

Seize ans après, le 25 août 1829, à la séance publique de TAcadémie, je rentrai dans cette même salle, par cette même porte; je trouvai un même monsieur revêtu du même costume*; il me conduisit à la même banquette, et je m'assis à la même place, en face du bureau ; seulement, cette fois je ne figurais plus comme simple témoin : j'étais un des personnages principaux de la séance; M. Lemercier y lisait une pièce de vers sur l'invention de l'imprimerie, qui avait obtenu le prix de poésie, et j'en étais l'auteur.

Comment avais-je été amené à tenter ce concours? Comment avais-je obtenu ce prix? Je n'en parlerais pas si je ne devais y parler que de moi. Mais je trouverai dans ce retour à mes premières années, l'occasion de rappeler quelques idées, de peindre quelques hommes célèbres de ce temps-là, entre autres Casimir Delavigne, et ce que ces souvenirs ont de général me fera pardonner, j'espère, ce qu'ils ont de personnel.

1. Ce n'est qu'en 1848 que le secrétaire de l'Institut, M. Pingard, renonça au costume traditionnel. Voici à quelle occasion : Le jour du grand défilé devant le gouvernement provisoire à la barrière de l'Étoile, l'Institut y figurait, avec M. Pingard en tête et en coslume. Les gamins crièrent : « A bas le marquis ! » M. Pingard, en rentrant, serra son épée, ses dentelles, son habit à la française, et ne les remit plus.

La mort de mon père et de ma mère me laissa aux soins de ma grand'mère. On n'a pas assez remarqué peut-être le caractère particulier de l'éducation des enfants faite par leur aïeule. Tant que les parents vivent, la grand'mère n'a guère souci que d'être trop bonne. Elle soutient volontiers les enfants contre les parents. Victor Hugo nous a donné la poésie de ce rôle dans UArt d'être Grand-Père, Mais, quand la mort du père et de la mère remet tout à coup l'enfant dans les mains de l'aïeule, et lui donne charge d'âme, oh! alors, celte petite poésie un peu factice s'en va; reste la prose, c'est-à-dire la responsabilité, l'idée sévère du devoir. Ce devoir est plus difficile à remplir pour la grand'mère que pour la mère. Elle ne se sent que remplaçante. La distance d'âge entre elle et l'enfant, lui rend plus malaisé l'emploi de l'autorité. Ma grand'mère, qui joignait beaucoup de bon sens et d'esprit pratique à beaucoup lie tendresse, eut l'idée ingénieuse d'appeler à son aide, dans son rôle d'éducatrice, un auxiliaire toutpuissant, le souvenir de mes parents. Tout disparus qu'ils fussent, c'est avec eux qu'elle m'éleva. Elle les faisait intervenir dans les plus petits détails de mon éducation : « — Apprends bien ta leçon, cela fera plaisir à ta more ! Quelle peine tu ferais à ton père s'il

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f entendait mentir! » Ces mots avaient une grande action sur moi. Je ne doute pas que ma foi profonde en une autre vie ne parte de ce culte des morts, de cette présence des absents, que ma vieille grand'mcre avait si profondément empreinte en moi, et dont M. Fustel de Goulanges nous a donné une si émouvante peinture dans son beau livre de La Cité Antique.

Un dimanche, ma grand'mère m*emmena en visite chez un médecin de beaucoup d*esprit qui demeurait comme nous à Chaillot, M. Dandecy. En arrivant dans l'antichambre, nous fûmes frappés par de grands éclats de voix, qui partaient du salon. Nous entrons : debout, adossé à la cheminée, un vieillard, le visage souriant, la mine vaillante, ses longs cheveux blancs rejetés en arrière, paraissait tenir tête aux assistants qui ressemblaient à des assaillants ; c'était le docteur Gall. On attaquait vivement son système, qu'il défendait avec l'ardeur goguenarde d'un homme qui aime la bataille. A peine ma grand'mère et moi sommes-nous entrés dans le salon, que AL Dandecy s'écrie : « Parbleu! voilà une bonne occasion! Nous allons vous mettre à l'épreuve, docteur! » Puis se retournant vers moi et me montrant à lui : « Vous ne connaissez pas cet enfant, n'est-ce pas ? — Non ! je ne l'ai jamais vu. — Eh bien, examinez sa tête, et tirez-nous son horoscope. » Le docteur Gall s'assied, m'appelle, me prend entre ses jambes, me palpe le crâne, et s'adressant à ma grand* mère : « Cet enfant est à vous, madame? — Oui, monsieur, c'est mon petit-fils, il est orphelin, et c'est moi qui l'élève. — Eh bien, madame, que comptez-vous

faire de lui? Que désirez- vous qu'il soit? — Notaire, monsieur. » Dans ce temps-là, pour la bourgooisie, et ma grand'mère était une franche bourgeoise, un notaire était un personnage à demi sacerdotal, qui tenait du magistrat et du prêtre; on le prenait pour confident dans tous les chagrins, pour arbitre ou conseiller dans tous les embarras de famille ; c'était une sorte de confesseur laïque. Ma grand'mère ne croyait donc pas pouvoir rêver pour moi une plus belle profession. Le docteur avait souri en l'écoutant. Il reprit de nouveau ma tête, la palpa de nouveau, et dit à ma grand'mère : « Eh bien! prenez-en votre parti, madame, Il ne sera jamais notaire. — Que sera-t-il donc? — Avant que je vous réponde, permettez-moi une question. Que faisait son père? — Il est fils de M. Legouvé. — Ah 1 à la bonne heure ! Je comprends! Eh bien! cet enfant-là sera le fils de son père... Il fera des verr.. Je ne dis pas qu'ils seront bons, ajouta-t-il en riant, mais il ne fera que cela, v

A ce pronostic du docteur se joignit bientôt pour moi l'influence de mon vieux professeur de sixième, ancien oratorien, qui avait deux passions : l'orthographe et la poésie. Il m'avait pris en grande affection, parce que je répondais précisément à ses deux goûts. Grâce à lui, je savais la grammaire à dix ans, beaucoup mieux qu'aujourd'hui où je suis un des quarante législateurs de la langue; j'étais de force alors à lutter avec tous les Girault-Duvivier du monde, sur le rude terram des difficultés orthographiques. Pour la poésie, mon vieux maître avait des admirations qui ne sont plus

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guère de mode; Dclille était son Dieu. Sa joie était de ra'appeler entre les classes et de me faire réciter quelques-uns de ses petits tableaux composes avec tant d'artifice et tant d'art : le Coin du feUy les Catacombes, le Café, rAne, le Cheval, J'en savais comme cela deux ou trois mille vers par cœur. Sans doute le modèle n'était pas excellent : déjà, du temps de Delille, M.-J. Ghénier disait de lui :

Il a mis du rouge à Virgile, Il met des mouches à Milton.

Mais tout maniéré, tout brillante, tout antithétique que soit ce style, il a cependant des qualités charmantes qui m'initiaient au rythme poétique et développaient en moi le goût et le sentiment des vers. Si j'avais besoin de justifier à mes propres yeux mon admiration d'alors, je n'aurais qu'à me rappeler que Yictor Hugo en 1821, à dix-neuf ans, vantait dans le « Conservateur littéraire » ïélégance et Vharmonie du style de l'abbé Delille et le félicitait de connaître parfaitement toutes les délicatesses de la muse française.

Mon amour pour la poésie allait toujours grandissant et avait, grâce à Dieu, changé d'objet : j'avais quitté Delille pour Corneille. Ma grand'mère était ma confidente. Les jours de congé, je n'avais pas de plus grande oie que de m'asseoir à ses pieds, sur un petit tabouret, et là, de lui déclamer des tirades de Cinna, de Nicomède, des Horaces^ tout en mangeant des pommes de terre cuites sous la cendre. Cet amalgame de pommes de terre et d'alexandrins empalait bien un peu ma

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diction, mais ne nuisait ni à mon enthousiasme ni à celui de ma grand'mère; car je crois bien que ce qu'elle admirait le plus dans Cinna, la chère vieille femme, c'était moi.

Arrivé en seconde, je m'enrégimentai dans la petite phalange poétique de notre classe, et je fis trois grandes pièces de vers : une épître, une satire et un dithyrambe. L'épître portait naturellement sur ce que je croyais ma vocation, et je m'y comparais, bien entendu, à Phaéton qui veut conduire le char du Soleil son père. La satire visait la guerre d'Espagne, et j'y maltraitais fort le héros du Trocadéro, le duc d'Angouléme. Le dithyrambe glorifiait les quatre sergents de La Rochelle, exécutés pour complot bonapartiste, et je finissais par ce vers :

Et leur tête, en tombant, murmure : Liberté !

Mes trois pièces terminées, vint la grande question : A qui les montrer ? Qui consulter? Les poètes n'ont pas seulement, comme les amoureux, besoin d'un confident, il leur faut un confesseur, quelqu'un qui les absolve, et surtout les confirme. Qui choisir? Mon hésitation ne fut pas longue. Un lundi matin, sortant de chez mes grands-parents pour retourner à la pension avec ma très petite bourse d'écolier, garnie de vingt-cinq sous pour mes déjeuners de la semaine, j'avisai au coin de la rue de Clichy, assis sur son crocliet, en costume de velours marron, et le chef orné d'un de ces bonnets de bouracan gris qui ont disparu de la civilisation, un commissionnaire dont la figure m'inspira confiance. Je

m'approche de lui, fort ému, je lui remets un petit paquet ficelé avec grand soin et accompagné d'une lettre; j*y joins tout mon pécule, mes vingt-cinq sous... Il me semblait que ma générosité me porterait bonheur, et je lui recommande de remettre ma missive tout de suite, mais sans attendre de réponse. Ma lettre portait pour suscription :

A Monsieur Casimir Delavigne, rue Hauteville, n" 17.

Casimir Delavigne était alors le dieu de la jeunesse. Le triomphe des Vêpres siciliennes, Téclatant succès des Comédiens, la popularité des Messéniennes, lui mettaient sur le front, pour nous rhétoriciens, la triple couronne de poète tragique, de poète comique et de poète lyrique. Nous savions qu'à la première représentation des Vêpres siciliennes l'enthousiasme du parterre fut tel qu'on applaudit pendant tout l'intervalle qui séparait le quatrième acte du cinquième. Cela nous avait tourné la tête. Nous reconnaissions Casimir Delavigne à un titre encore supérieur. Il avait chanté la Grèce, la liberté, la France, il était le poète national. Nous admirions beaucoup Lamartine, mais Lamartine était royaliste ; Lamartine avait attaqué Bonaparte.

Le vers célèbre :

Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure

nous semblait un blasphème, car nous étions tous alors enragés libéraux et enragés bonapartistes. On

s'est fort indigïïé de cet amalgame bizarre. L'association du nom de Napoléon au nom de liberté a paru un énorme contresens. Rien de plus juste. Seulement, toutes les époques, y compris la nôtre, font des contresens pareils, à propos de leurs grands hommes. Autrefois nous oubliions le despotisme de Napoléon pour ne voir que son génie, aujourd'hui on oublie son génie pour ne voir que son despotisme. L'un n'est pas plus équitable que l'autre, et ces deux injustices différentes reposent sur le même fait. Ce fait, c'est que les grands hommes ne sont pas, comme on est tenté de le croire, des figures de marbre ou de bronze, immobilisées en statues dans l'histoire. Ce sont des êtres vivants, changeants ; leur visage se modifie sans cesse. Chaque époque les transforme selon les besoins de sa politique, ou les caprices de son imagination. Ils représentent tantôt une chose, tantôt une autre. Je les comparerais volontiers à ces phares à feux tournants, qui luisent tour à tour d'une flamme bleue ou rouge, ou verte, selon le mouvement qu'on leur imprime. Dans ma jeunesse, à l'époque du romantisme, Richelieu était haï comme le type du despotisme sanguinaire. C'était le cardinal bourreau I Victor Hugo l'appelait Vhomme rouge^ et la Providence l'avait affublé, disait-on, de cette robe rouge pour que le sang n'y parût pas. Aujourd'hui Richelieu est le symbole du patriotisme, un ancêtre de la démocratie, un précurseur de 89. Pourquoi ? Parce qu'en 1850 l'imagination, la poésie triomphaient, et qu'aujourd'hui c'est le rogne de la politique et de l'histoire. N'assislons-nous pas à

la métamorphose de tous les héros de la Révolution? Danton n'est plus Fauteur des massacres de septembre, c'est le défenseur du sol de la patrie ! Certains démocrates parlent de Robespierre avec attendrissement, à la façon de Mme Lebas, qui rappelait èori ami/ Sachonsle bien, les grands hommes du passé ne sont que des instruments dans la main du présent. On refait leur portrait tous les vingt ou trente ans, et on accommode leur ressemblance aux idées dont on cherche en eux le symbole. Le nom de Napoléon était pour nous une arme de guerre contre les Rourbons. Les Rourbons, revenus avec rétranger et le drapeau blanc, nous représentaient Tancien régime et la honte nationale : Napoléon, promulgateur du Gode civil et vainqueur de TEurope, nous figurait l'égalité et la gloire. Notre adoration pour lui était faite de notre animadversion contre eux. Animadversion injuste, haine absurde, car on était mille fois plus libre sous la Restauration que sous l'Empire ; mais nous ne pouvions pardonner aux Rourbons leur alliance avec la Sainte-Alliance, et je ne me rappelle jamais sans rougir que, lors de l'abominable assassinat du duc de Rerry par Louvel, la jeunesse était pleine d'indulgence pour le meurtrier. Cette absurde éducation classique, qui érigeait en héros Rrutus, Harmodius et Aristogiton, transformait pour nous Louvel en martyr. Ses réponses à l'audience étaient répétées partout. Le procureur général, ayant redit plusieurs fois le mot de lâche assassinat ! — « Lâche ! lâche ! s'écria Louvel. Vous ne savez pas, monsieur, ce qu'il faut de courage pour tuer un homme qui ne vous a jamais fait

de mal ! » Cette parole nous semblait belle comme Tantique ; et lorsque, interrogé sur les motifs qui l'avaient poussé à ce meurtre, Louvel répondit : « Depuis le 18 juin 1815,y'a^ toujours entendu retentir là le canon de Waterloo! » Louvel nous semblait un bomme de Plutarque. Je ne saurais trop le répéter, jamais on ne comprendra bien cette époque tant qu'on ne donnera pas une part immense à ce souvenir de Waterloo.

11 était au fond de tous nos sentiments. Nous aussi nous entendions sans cesse le canon de cette affreuse bataille, et ainsi s'explique notre animosité contre les Bourbons qui en avaient bénéficié, notre sympathie pour Napoléon qui y avait succombé avec nous, notre indulgence pour Louvel qui l'avait maudit, notre admiration enthousiaste pour Casimir Delavigne qui l'avait à la fois glorifié et pleuré. Nul de nous qui ne sût par cœur la première Messénienne, et qui ne répétât ces quatre vers sur la garde impériale :

On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière, D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits, L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois !

Qu'on se moque de notre chauvinisme tant qu'on voudra, ces vers pansaient un peu notre blessure, et nous tressaillîmes de joie quand, le 6 décembre 1825, Casimir Delavigne, à tant de titres poétiques et patriotiques, en ajouta un dernier plus éclatant encore. Ce jour-là, l'affiche du Théâtre-Français portait :

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