L'ÉCOLE DES VIEILLARDS
CASUIlli DiiLAVIG.NS. /l
Tout grand artiste a dans sa carrière ce que j'appellerai sa date d'avènement. C'est le jour où une œuvre nouvelle le met tout à coup hors de pair parmi ses pairs, et le fait passer subitement de la renommée à la gloire. Tels furent Jocelyn pour Lamartine, Notre-Dame de Pans pour Victor Hugo, Eugénie Grandet pour Balzac, les Huguenots pour Meyerbeer, les Nuits pour Musset, V École des Vieillards pour Casimir Delavigne. L'apparition de son nom sur l'affiche du Théâtre-Français était déjà un triomphe, et avait un air de revanche. On rappelait que l'auteur des Vêpres siciliennes, refusé quelques années auparavant par le comité, s'en était vengé par trois succès éclatants à rOdéon, les Vêpres siciliennes^ les Comédiens, le Paria, et qu'il avait reparu vainqueur devant ses premiers juges, honteux et repentants. Il faut en rabattre un peu de cette légende. En réalité, les Vêpres siciliennes n'avaient pas été refusées ; les comédiens n'en avaient pas méconnu le mérite ; seulement on était alors en 1818; les troupes alliées occupaient encore le territoire. On craignit que la mise en scène d'une lutte entre Français et étrangers, n'offrît un danger réel, même pour l'auteur, et le £omit»i lui pro-
posa de lui conserver son tour de réception pour un autre ouvrage. Cet ajournement, qui n'était pas un refus, profita grandement à Casimir Delavigne. Picard, alors directeur de l'Odéon, fut plus hardi que ses camarades de la rue de Richelieu; il leur enleva l'ouvrage et l'auteur, et son jeune puhlic les accueillit tous deux avec d'autant plus d'enthousiasme que, pour lui, applaudir Casimir Delavigne, c'était siffler le comité du Théâtre-Français.
Quoi qu'il en soit, VEcole des Vieillards fut reçue avec acclamation, et la lecture donna lieu à un incident qui en marqua encore le succès. Casimir Delavigne, dans sa pensée destinait le rôle à Baptiste aîné. Mais à la sortie du comité, il entendit quelqu'un marcher vivement derrière lui, et l'appeler. Il se retourne : c'était Talma. « — Monsieur Delavigne, lui dit-il, c'est moi qui jouerai Danville, car Danville, c'est moi ! » Il était lié, en effet, depuis quelque temps, avec une femme beaucoup plus jeune que lui, très belle, et dont il était éperdument épris et follement jaloux. Il y eut grand tumulte dans le théâtre. Damas, qui jouait les grands premiers rôles dans la comédie, donna sa démission. Ce n'était pas moins en effet que le renversement de toutes les hiérarchies, une attaque à la grande règle des emplois. Un premier rôle tragique jouant un personnage de comédie! Oreste devenu bourgeois ! Joad en habit de ville ! Mlle Mars et Talma dans la môme pièce ! Autant de sujets d'irritation jalouse pour certains acteurs, et d'attente passionnée pour le public. Le jour de la première représentation,
la salle était houleuse comme une mer d'équinoxe. Le rideau se lève, la porte du fond s'ouvre, et la première personne qui paraît, c'est Talma ! Talma riant ! Talma entrant, bras dessus bras dessous, avec un acteur comique, Devigny. Il portait une perruque blanche avec une mèche plus argentée sur le front ; un habit bleu à boutons d'or, un gilet blanc, une culotte de soie noire, des bas de soie blancs. La mélamorphose était complète. Organe, physionomie, gestes, allure, tout en lui respirait la joie, le naturel, la bonhomie. Il était charmant ! Tout au plus avait-il gardé de la tragédie une habitude assez singulière, que Ligier a imitée depuis ; son pied droit, au lieu de porter à plat sur le sol, se relevait légèrement sur la pointe, et, en se balançant, communiquait au corps, puis à la voix, une légère trépidation pathétique. Le charme n'opéra pas cependant tout de suite. Ce n'est jamais sans peine que nous accordons deux supériorités au même homme. Combien de temps Lamartine poète a-t-il fait tort à Lamartine orateur ! Au second acte, cependant, le public commença à cesser de se défendre... Il consentit à être charmé, et la première scène du troisième acte emporta les dernières résistances. Chose singulière! cette première scène du troisième acte de VEcole des Vieillards est exactement la même que la première scène du troisième acte d'Hernani. Ce sont également deux vieillards amoureux, l'un d'une jeune fille de dix-huit ans, sa fiancée, l'autre d'une jeune femme de vingt ans, sa femme, et demandant tous deux pardon à celle qu'ils aiment, de leur amour eu
2i SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.
cheveux blancs. On se rappelle les délicieux vers fie don Gomès à dofia Sol :
On n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux ! On est jaloux ! On est mécliant ! Pourquoi? Parce que l'on est vieux ! Parce que beauté, grâce. Jeunesse dans autrui, tout fait peur, tout menace, Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux De soi ! Dérision, que cet amour boiteux Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme !
Voyons maintenant les vers de Casimir Delavignc.
— Pourquoi, demande Hortense à Banville, êtesvous si indulgent pour votre ami Bonnard, et si sévère pour le duc?
BANVILLE
Oh 1 c'est bien différent ! L'un a mon âge, et l'autre. .