HORTENSE
Eh bien donc, achevez!...
BANVILLE
Eh bien I II a le vôtre !...
Jeune, on sent qu'on doit plaire ! On est sur du succès I Mais vieux I Mais amoureux au déclin de la vie, Possesseur d'un trésor que chacun nous envie, On en devient avare, on le garde des yeux 1 Comment voir cet essaim de rivaux odieux Parés de leur jeune âge, et des charmes funestes Dont chaque jour qui fuit nous vole quelques restes, Sans se glacer le cœur par la comparaison, Sans voir ses cheveux blancs, sans perdre la raison ! Votre duc ! II m'offusque I II me pèse I 11 me gcne ! Je sens qu'à son aspect je me contiens à peine I
CASIMIR DKLAVIGxNE. 25
Je sens qu'un mot amer, qui va me soulager, En suspens sur ma langue est prêt à me vénérer ! Je me maudis ! J'ai tort ! C'est faiblesse ou délire I C'est ce qu'il vous plaira... Je souffre !... et je désire, Non pas que votre amour, mais que votre amitié, Connaissant mon supplice, en ait quelque pitié.
Eh bien, de ces deux passages, lequel est le plus beau? J'oserai dire qu'ici Casimir Delavigne ne le cède en rien à Victor Hugo. S'il n*a pas trouvé un vers de haute envolée, comme :
Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme !
le morceau tout entier, dans son élégance soutenue, n'a pas moins de vérité que les vers brisés et recherchant le naturel, de Victor Hugo; j'y trouve môme un accent d'émotion, de sincérité qui va peut-être plus au cœur que les regrets un peu dolents de don Gomez. Talma était inimitable dans cette tirade de Banville. Qui l'y a vu, ne l'oubliera jamais ! J'entends encore, à soixante ans de distance, ce mot : Je souffre l Les derniers vers s'écoulaient de ses lèvres avec un tel charme de tendresse, d'abandon, qu'on ne pouvait se défendre de l'adorer. On se disait que si ce vieillard n'était pas aimé, c'est que la vieillesse était un vice irrémédiable en amour, et ainsi l'idée du poète se trouvait mise dans sa pleine lumière, grâce à l'acteur. Talma lit plus. Il releva la pièce, il la sauva peutêtre au quatrième acte. Ce quatrième acte offrait un réel danger. Dans ce temps-là, un jeune homme entrant chez une jeune femme à minuit, el lui faisant
une déclaration, c'était une grande hardiesse. L'auteur tremblait, et il avait raison. En effet, à l'entrée du duc, l'auditoire avait été comme saisi d'un de ces silences menaçants que nous connaissons tous : he:ireusement pour l'auteur, ses deux interprètes n'avaient pas peur de la lutte; c'étaient Mlle Mars et Armand.
Mlle Mars avait un don très particulier que je n'ai connu qu'à elle. Quoique sa voix manquât de puissance, elle est arrivée dans le drame moderne à des effets que nulle artiste après elle, n'a ni effaces ni peut-être égalés. Comment? Le voici.
Elle choisissait dans la scène capitale, le mot, la phrase, qui la résumait le mieux; puis elle concentrait sur ce mot toute sa puissance vocale, toute son intensité d'expression, comme avec un verre de lentille on fait converger tous les rayons sur un seul point; elle en illuminait la situation tout entière! Ce n'est pas qu'à la façon de certains artistes elle déblayât un rôle pour n'en faire valoir que quelques passages, l'école du déblayage n'existait pas encore. Mlle Mars ne négligeait rien et mettait chaque partie à sa place et à son juste degré de lumière, mais, sur ce fond harmonieux et clair, elle détachait quelques traits de flamme qui faisaient éblouissement. C'est ainsi que, dans Mademoiselle de Belle-IsJej le fameux : « Vous meniez j monsieur le duc ! » dans Clotilde : « Parce quil a tué Raphaël Bazas >> , dans Ilernani :
Enfin on laisse dire à ccUc pauvre fetnme Ce qu'elle a dans le cœur !...
éclataient tout à coup avec une telle force qu'ils cloicnt comme l'image vivante et complète du personnage ou de la situation représentée. Eli bien, au quatrième acte de V Ecole des Vieilla7'dSy elle trouva un de ces accents profonds, et à ce vers.
Je vous dis que vous m'épouvantez !...
les bravos enthousiastes partirent de toutes les parties de la salle, tant ce seul cri avait en une seconde absous la jeune femme, et corrigé son imprudence par Tévidence de son honnetelé.
Mais ce n'était pas Mlle Mars sur qui retombait dans cette scène la plus grande part de responsabilité, c'était le duc, c'était Armand. Armand n'avait ni le feu de Firmin, ni le charme de Dressant, ni l'ardeur communicative de Delaunay, mais son élégance de manières et de mise, sa jolie taille, sa figure aimable, sa façon de parler à une femme, le rendaient éminemment propre à ces rôles d'hommes du monde qui se font pardonner tout ce qu'ils se permettent. Armand sut envelopper cette déclaration nocturne et périlleuse de tant de respect, de tant de goût, de tant de mesure, que quand Hortense, effrayée au bruit de l'arrivée de son mari, fait cacher le duc dans un cabinet, cette sortie, si difficile pour l'acteur, fut accompagnée de vifs applaudissements, et Casimir Delavigne, qui attendait, anxieux, dans la coulisse, sauta au cou d'Armand, en s'écriant : cf Vous m'avez sauvé! )>
Il allait trop vite. Le danger n'était pas passé, il commençaiti A peine le duc caché, Banville entre*
Son domestique l'a averti que le duc est venu. Est-i! encore là? Où est-il? Sous le coup de ses soupçons, Banville interroge le trouble, la voix, les réponse.'j embarrassées d'Hortense, et tout à coup, éclairé par un regard de terreur qu'elle jette sur le cabinet : « Il est là ! » dit-il tout bas.
Eh bien, supposez un poète dramatique de nos jours trouvant cette situation. Que ferait-il? Evidemment Banville s'écrierait à haute voix : // est là I II irait droit au duc, renverrait violemment sa femiiie, et la scène entre les deux hommes s'engagerait. Mais, du temps de Casimir Delavigne, on craignait les coups d'audace, parce qu'ils pouvaient amener des coups de sifflet. En face d'une situation périlleuse; on se préoccupait bien plus de la sauver que de l'aborder franchement. On était pour le système tournant. Banville se contient donc, engage Hortense à se retirer, et, devant son hésitation, se retire lui-même. Restée seule, la jeune femme fait un pas vers le cabinet où est caché le duc, puis s'arrête et sort par le fond, en disant :
Il pourra s'échapper I
Oh! pour le coup, le public fut sur le point de se fâcher; et il n'avait pas tout à fait tort. La jeune femme était bien imprudente de se fier au hasard pour une telle évasion; cette imprudence fit chanceler un moment la pièce; mais, à peine Mlle Mars sortie, Talma rentra avec une telle impétuosité, appela le duc avec une telle rage, qu'il emporta tout dans son mouvement, et entraîna le public après lui dans cette scène admi-
rable, que Corneille aurait pu siguer. Tout y est tragique, et rien n'y est tragédien. Les répliques arihmtes qui s'y croisent semblent un écho des vers du ÇiV, mais avec quelque chose de familier qui sent la vie de tous les jours. C'est de la poésie héroïque en frac.
LE DUC
Cette lutte entre nous ne saurait être égale.
DANVILLE
Entre nous voire injure a comblé l'intervalle : L'agresseur, quel qu'il soit, à combattre forcé, Redescend par l'offense au rang de l'offensé.
LE DUC
De quel rang parlez-vous? Si mon honneur balance, C'est pour vos cheveux blancs qu'il se fait violence.
DANVILLE
Vous auriez dû les voir avant de m'outrager. Vous ne le pouvez plus quand je veux les venger.
LE DUC
Je serais ridicule et vous seriez victime.
DANVILLE
Le ridicule cesse où commence le crime, Et vous le commettrez ; c'est votre châtiment. Ah! vous croyez, messieurs, qu'on peut impunément, Masquant ses vils desseins d'un air de bndinage, Attenter à la paix, au bonheur d'un ménage! On se croyait léger, on devient criminel : La mort d'un honnête homme est un poids éternel. Ou vainqueur, ou vaincu, moi, ce combat m'honore; Il vous flétrit vaincu, mais vainqueur, plus encore ; Votre honneur y mourra. Je sais trop qu'à Paris * Le monde est sans pitié pour le sort des maris ; Mais lorsque le sang coule, on ne rit plus, on blâme. Vous ridicule? Non! non! vous serez infâme l
Où trouver dans le théâtre contemporain, même chez E. Aiigier, des vers plus solides, mieux trempés, plus vrais? Talma y produisait un effet immense, et quand à la fm de la scène, à ce mot du duc :
Je vous attends !
il répondit:
Vous n'aurez pas l'ennui de m'attendre longtemps,
la terrible familiarité de son accent et de son geste fit courir un frisson dans toute la salle, et Tacte s'acheva au milieu d'une explosion d'applaudissements. Au cinquième acte, la charmante scène de comédie entre Danvilie et Bonnard fit monter le succès jusqu'à l'ovation , et j'en trouve l'écho dans deux témoignages éclatants,
Lamartine, avec sa naturelle générosité d'âme, salua le triomphe de son rival de renommée dans cette épître charmante:
Grâce aux vers enchanteurs que lout Paris lépète, Ton nom a retenti jusque dans ma retraite, Et le soir, pour charmer les ennuis des hivers, Autour de mon foyer nous relisons ces vers Où brille en se jouant ta muse familière, Qu'eût enviés Te'rence et qu'eût signes Molière. Comment peux-tu passer, par quel don, par quel art, De Syracuse au Havre, et du Gange à Bonnard? Puis, soudain déployant les ailes de Pindare, Sur les bords profanés de Sparte et de MégAre, Aller d'un vers brûlant tout à coup rallumer Ces feux dont leurs débris semblent cncor fumer? Franchissant d'un seul trait lout l'empire céleste, Le génie est un aigle et ton vol nous l'atteste.
CASIMIR DELAVIGNË. 31
Apres Lamartino, Alexandre Dumas :
« Le rôle de Banville, dit-il dans ses Mémoires^ est doux, noble, charmant, complet d'un bout à l'autre. Comme ce cœur de vieillard aime bien à la fois Ilortense en amant et en père ! Jamais Je déchirement d'une ame humaine ne s'est fait jour avec plus de force que dans ce sanglot :
Je ne l'aurais pas cru ! C'est bien mal I C'est affreux ! '
« Ce qu'il y a de vraiment beau dans VÉcole des Vieillards, c'est cette profonde, cette sanglante souffrance d'un cœur déchiré ! C'est cette situation qui pcrmcLait à Talma d'être grand et simple à la fois, de montrer tout ce que peut soulTiir celte créature née de la femme, et enfantée dans la douleur pour vivre dans la douleur, qu'on appelle l'homme. »
Alexandre Dumas ajoute que le rôle d'Horlense ne vaut pas celui de Danville. Il a raison, et Mlle Mars était de son avis. J'en eus la preuve bien des années après. En 1858, me trouvant alors en relations de travail avec Mlle Mars, je lui parlai un jour de ce rôle d'Hortense et sa réponse me montra à quel point la composition de son personnage Toccupait toujours. « J'ai joué peu de rôles plus difficiles, me dit-elle ; savez-vous pourquoi? C'est qu'il n'a pas le même âge pendant toute la pièce. Au premier acte, Hortense a vingt-cinq ans ; au cinquième, elle n'en a plus que dixhuit. C'est une grande coquette dans l'exposition, et, au dénouement, c'est une ingénue. Vous ne sauriez croire combien il est malaisé de donner de la vérité à un rôle quand toutes les parties ne s'en tiennent pas bien. Heureusement, ajouta-t-elle gaiement, le public ne s'en est pas aperçu et pas un critique n'en a fait la rcmar-
que. — A qui la faute? lui répondis-je, à vousî... — Et aussi au rôle, ajouta-t-elle vivement... Car enfin, malgré mes réserves, c'est un très beau rôle ! Ce qu'il a d'un peu conlradictoire disparaît devant ce qu'il a de brillant, de sincère, d'aimable, et la lecture de la charmante lettre qui fait le dénouement est à elle seule une bonne fortune pour une artiste. — Eh! bien, lui dis-je alors, savez-vous l'histoire de cette lettre? — Non. — Elle est curieuse. Casimir Delavigne était fort embarrassé pour faire tomber dans les mains de Danville cette lettre qui justifie Hortense. Il confie son embarras à Scribe, à qui il confiait tout, et Scribe lui dit : « Je crois que je peux te tirer d'affaire; je fais en ce moment une pièce en un acte, Michel et Christine^ qui renferme une situation identique à la tienne, et j'ai trouvé, pour en sortir, un moyen assez ingénieux. Prends-le. Personne ne s'en doutera. Comment s'imaginer qu'une grande comédie en cinq actes emprunte quelque chose à un pauvre petit vaudeville? Et je m'applaudirai deux fois de ma trouvaille, puisqu'elle te sera utile à toi comme à moi. » Scribe avait bien deviné; nul critique ne reprocha cette légère imitation à Casimir Delavigne, et son triomphe fut un événement pour toute la jeunesse des écoles.
C'était sous le coup de mon enthousiasme que j'avais fait mon envoi d'écolier à Casimir Delavigne. On
devine avec quelle anxiété j'attendis la réponse. Je ne l'attendis pas longtemps. Six jours plus tard je recevais cette lettre, que je suis bien heureux de pouvoir transcrire textuellement :
y{ Monsieur,
« Vous portez un nom bien cher aux muses. C'est un honneur dangereux dont vous promettez de vous rendre digne. J'ai lu vos vers avec un réel intérêt, et je désire les relire avec vous. Choisissez l'heure et le jour. Je suis entièrement à votre disposition. II m'est honorable et doux de pouvoir donner au fils les conseils qu'il me serait encore si utile de recevoir du père.
« Agréez l'assurance de ma parfaite estime.
« Casimir Delavigne.
« Ce 23 décembre 1823. »
Cette lettre est tout le portrait de Casimir Delavigne. Ecrire ainsi à un garçon de dix-sept ans, le lendemain d*un triomphe, c'est presque aussi rare que le triomphe même. Que de simplicité, de bonté, de modestie ! Quelle grâce dans ce souvenir de mon père, si délicatement rappelé! J'arrivai chez lui, aussi touché de sa réponse que tremblant de son arrêt. Je le trouvai dans son très simple salon de la rue d'Hauteville, en petite redingote noire, en pantalon noir, avec des bas blancs et dos chaussons de lisière. Sa fenêtre était ouverte et le soleil y entrait à pleins rayons. Il vint à moi, me prit la main, et, me montrant ces larges traînées de lumière: « Voilà un beau temps pour la poésie, me dit-il, nous allons pouvoir causer. » Je balbutiai quelques mots inarticulés ; le cœur me battait au point de me couper la voix. Je me sentais aussi surpris que troublé :
o\ SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS
surpris d'abord de le trouver si petit ; il me semblait qu'un grand poète devait être grand ; plus surpris encore de le voir si jeune d'aspect, de physionomie. Pas de barbe ; un sourire charmant, mais un sourire d'enfant; un bas de visage très mince, mais le haut de la figure superbe. Un front très large et très découvert, des yeux étincelants de lumière! Il vit mon embarras et me dit: « J'ai donc lu vos vers; j'y ai trouvé des qualités, mais, avant d'en causer avec vous, permettezmoi une question très prosaïque : Avez-vous de quoi vivre? — Mon tuteur m'a dit que j'aurais, sinon de la fortune, du moins de l'aisance. — Alors, prenons votre manuscrit. » Comme mes regards exprimaient l'étonnement: « Ma question vous intrigue un peu, me dit-il en riant. En voici l'explication. J'ai remarqué dans vos vers de la facilité, des dons heureux, peut-être même des trouvailles d'expression originale; mais de là à un talent qui puisse fournir à toute une carrière, il y a loin encore. Or, à moins d'une vocation évidente, d'une supériorité déjà incontestable, je détournerai toujours un jeune homme de chercher dans la poésie un gagne-pain. On peut vivre pour faire des vers ; il ne faut pas faire des vers pour vivre. Mais, maintenant que je suis tranquille pour vous et en règle avec ma conscience, lisons vos trois morceaux, w La lecture dura une demi-heure. J'en appris plus dans cette demi-heure de conversation que dans tous les livres de rhétorique. C'était de la critique vivante. II me fit toucher du doigt toutes mes fautes, me montra toutes mes défaillances, et me signala, en même temps, ce qui pouvait être pronostic
CASIMIR DELAVIGNE. oo
heureux. La lecture finie : « Mon cher enfant, me ditil, je suis ici tous les dimanches matin. Venez me voir tant que vous voudrez. Apportez-moi ce que vous aurez fait, ou ne m'apportez rien, comme il vous plaira. Si vous arrivez les mains pleines, nous lirons vos vers ensemble, et quelquefois aussi les miens. Vous vous vengerez de mes critiques en me les rendant, ajouta-t-il en riant. C'est dit; au revoir! »
Je sortis touché, éclairé, le cœur aussi pris que l'imagination. L'autographe de Casimir Delavigne courut dans tout le lycée, le récit de ma visite devint le sujet de toutes nos conversations ; mes camarades furent émus comme moi de tant de sincérité unie à tant d'affectueuse sollicitude.
Quelques semaines après, je lui apportai une grande ode ayant pour titre: le Génie, et en-lête: A Casimir Delavigne,
A peine le papier ouvert: « Oh! oh! me dit-il, voilà une grosse faute au début. — Laquelle donc ? — La dédicace. Mon cher enfant, je ne doute pas de votre sincérité ; c'est avec une pleine bonne foi que vous avez écrit, à côté l'un de l'autre, le mot génie et mon nom ; mais cela prouve, ajouta-t-il gaiement, que vous ne vous y connaissez pas encore. Songez donc ! Le génie ! Le nom que l'on applique à Corneille, à Racine, à Sophocle, à Shakespeare! Vous êtes un imprudent d'avoir écrit cette ligne-là, vous allez me rendre très sévère pour votre ode. Lisez-la moi. » — Pendant toute la lecture, il ne donna aucun signe ni d'approbation ni de blâme. La lecture finie, il garda un moment le silence.
puis me dit : « Voilà qui est grave ! Votre ode ne vaut absolument rien. Si l'exécution seule était défectueuse, je n'y ferais pas attention. Les défaillances de plume sont affaire de jeunesse. Mais, ce qui m'inquiète, c'est la faiblesse de la pensée même. J'augurais mieux de vos premiers vers. Voulez-vous m'en croire? Vous êtes dans un moment de crise. 11 faut prendre un parti héroïque. Restez un an sans faire un vers. Laissez là la forme. Vous la retrouverez toujours. Travaillez le fond! Forgez votre esprit! Instruisez-vous! Voyagez dans les chefsd'œuvre des autres pays î Vous savez Corneille, Racine et Molière presque par cœur? C'est bien, mais ce n'est pas assez. Joignez-y Sophocle et Shakespeare. Attaquezles dans le texte, si vous pouvez. Noubliez pas nos grands prosateurs. La prose est la nourrice de la poésie. Enfin, cherchez-vous vous-même en étudiant les autres. Dans un an, nous verrons. »
Bien des années se sont écoulées depuis cette conversation, et plus j'ai vieilli, plus j'en ai senti la profondeur et la justesse. Ce mot : Cherchez-vous vous-même en étudiant les mitres, ressemble à un paradoxe, et c'est toute une poétique. Autrefois, on disait volontiers, e: l'on avait peut-être raison de dire: Pour rester soi, il faut s'enfermer en soi. Mais aujourd'hui, où l'on ne peut s'enfermer en soi, aujourd'hui où tout vous dispuk* à vous-même, où les idées ambiantes vous entrent dans le cœur et dans la tête par tous les pores, où les cours, li^s journaux, les revues, les livres, les expositions, les conversations, les voyages, établissent en dedans de nous un grand courant perpétuel des opinions les plus con-
CASIMIR DELAVIG.NE. 37
tradictoircs, la personnalité ne peut plus être la naïveté. Pour se trouver, il faut se retrouver. Pour se reconnaître, il faut se comparer. La seule manière de n'imiter personne, c'est d'étudier tout le monde. Le commerce assidu avec les maîtres divers, substitue l'enthousiasme réfléchi aux engouements aveugles, et vous apprend par la sympathie ou la répulsion, à quoi vous êtes propre et ce que vous pouvez devenir. Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui lu es. Le génie n'a peut-être que faire de ces règles, mais le talent ne peut pas s'en passer.
Un autre mérite de ces sages paroles, c'est leur sévère franchise. Que nous voilà loin de ces illustres, qui distribuent des brevets de poète au premier pelit rhétoricien qui les flatte, et sèment des admirations pour récolter des admirateurs ! C'est un rôle très difficile que celui de poète consultant. La sincérité y court de grands risques. Lamartine s'en tirait à force d'hyberbole. Il vous faisait de tels éloges qu'il était impossible de le croire. Béranger était sincère. Je l'ai vu pourtant un jour, bien spirituellement moqueur, avec un ennuyeux qui l'assommait sans cesse de ses confidences poétiques. A peine le manuscrit entre ses mains, Béranger, avant de l'avoir lu, dit à l'auteur : « C'est charmant! — Mais, monsieur Béranger, vous ne l'avez pas lu ! — Je n'ai pas lu celui-là, mais j'ai lu les autres. Et je vous connais ! Je suis sûr que celui-là est tout pareil. — Faites-moi cependant l'honneur de le lire, et je reviendrai savoir votre avis dans huit jours. — C'est inutile î je vous dirais dans huit jours ce que je
VOUS dis aujourd'hui... C'est charmant! Ainsi, rempoi^ tez-Ie, et ne m'en rapportez plus. Quand, comme vous, on a une valeur personnelle, quand on fait des vers qui ne ressemblent à rien, il ne faut pas consulter, de peur d'altérer son originalité. — Ah ! cher maître, vous me comblez!... » Et il partit radieux.
Les conseils de Casimir Delavigne ne furent pas perdus pour moi ; j'employai mon année de jeûne poétique à traduire VÂgamemnon d'Eschyle et Roméo et Juliette de Shakespeare; je lus, le crayon à la main, nos chefs d'œuvre en prose, et j'arrivai chez lui au bout d'un an, avec une étude d'observation intime qui lui. plut, un plan de tragédie qui ne lui déplut pas et une idée qu'il approuva complètement. Cette idée était de concourir pour le prix de poésie, à l'Académie. « Le sujet proposé, lui dis-je, est un peu sévère, mais il n'est pas banal : c'est l'invention de l'imprimerie; puis, ce qui me touche, c'est que ce prix, si je l'obtenais, créerait, ce me semble, un lien de plus entre mon père et moi. — Concourez! me dit-il vivement, vous avez raison. Moi aussi, j'ai débuté par un concours académique. — Et vous n'avez pas été couronné, reprisje en riant. — Non ; et c'était juste. Nous avions pour sujet : les Avantages de P étude; et la fantaisie me prit de faire un paradoxe à la Jean-Jacques. J'attaquai l'étude dans une épître railleuse... — Pleine de vers charmants, restés proverbes. — Vous les connaissez? — Je pourrais vous les citer; témoin celui-ci :
Les sots depuis Adam sont en majorité.
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Et je n*ai jamais pu comprendre pourquoi vous n'aviez pas eu le prix. — Oh ! il y eut grand débat parmi mes juges. Lemercier tenait fortement pour moi. Mais on me reprocha d'avoir quelque peu manqué de respect au docte corps en ne prenant pas le sujet au sérieux, et on me préféra la pièce de Pierre Lebrun, qui, somme toute, valait mieux que la mienne. Ne faites pas comme moi, n'attaquez pas Timprimcrie et allez voir Lemercier ; allez le voir pour trois raisons : il était l'ami de votre père, il vous recevra bien; c'est un esprit de premier ordre, il vous guidera bien ; c'est un des plus écoutés à l'Académie, il vous défendra bien. — Avec vous, j'espère. — Ahî ne comptez pas sur moi, reprit-il gaiement. Je suis un fort mauvais académicien, je ne gagne pas mes quatre-vingt-trois francs par mois. Je n'y vais presque jamais. J'ai tort, car le peu de fois que j'y vais, je m'y amuse. Mais le travail, les répétitions, et surtout le mauvais pli pris, m'en détournent. C'est affaire de routine. Mes pieds n'ont pas l'habitude de se diriger le jeudi vers le pont des Arts. Je n'y vais pas parce que je n'y vais pas. Quand vous en serez..., car il faut que vous en soyez, vous devez cela à votre père, soyez exact. Nous nous y retrouverons peut-être, ajouta-t-il en riant, car je serai vieux alors, et j'irai. L'Académie a un grand avantage. Grâce à elle, quand on n'est plus quelqu'un , on est encore quelque chose. Allez chez Lemcrcioi*. »
40 bOIXAiNTL A.NS DE SOLVEMRS.
Telles furent mes premières relations avec Casimir Delavigne. Aucun nom n'était alors plus éclatant que le sien. Aujourd'hui l'école du Dédain transcendant y c'est ainsi qu'elle se nomme elle-même, le traite comme Béranger, comme Chateaubriand, comme Scribe, comme Lamennais, comme Lamartine; elle le jette avec les autres à l'oubli. Je me trompe; elle n'oublie pas! Elle ressuscite de temps en temps ceux qu'elle a enterrés, pour accoler à leur nom quelque épithète méprisante. Qu'importe? Casimir Delavigne n'en reste pas moins un des esprits les plus brillants de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Que de dons divers et charmants! Les chœurs du Paria peuvent se relire à côté de ceux d'Esther et d'Âthalie; Don Juan d'Autriche a été et est encore une des plus amusantes comédies de notre temps ; L Ecole des Vieillards renferme deux rôles d'homme excellents, outre les belles scènes que j'ai signalées. Louis XI compte parmi les drames qui passionnent encore la foule; et le succès éclatant qu'il obtint récemment à l'Odéon, proteste contre l'abandon que le Tliéâtre-Fran(;ais a fait de tout le répertoire de Casimir Delavigne. Une anthologie du dix-neuvième siècle ne sera complète que si Ton y met au premier rang, VAme du Purgatoire^ les
Limbes, les Adienx à la Madeleine. A. de Musset citail toujours avec admiration ces vers d'une Messénienne :
Eurotas I Eurolas ! Que font tes lauriers-roses Sur ton rivage en deuil par la mort habité? Est-ce pour insulter à ta captivité
Que ces nobles fleurs sont écloses?
Pour moi, je l'avoue, je ne puis parler froidement de Casimir Delavigne, tant son nom se lie pour moi aux plus chers souvenirs de ma jeunesse, tant Tâme et le talent, l'homme et le poète, formaient en lui un rare assemblage. C'était vraiment une nature exquise. La simplicité va bien avec la gloire. Casimir Delavigne était plus que simple, il était ingénu, ingenuus selon le beau mot latin. Il avait la grâce candide de l'adolescence. Regard, sourire, physionomie, tout en lui était lumière! Sa vie était patriarcale. Son père, sa mère, sa sœur, les enfants de sa sœur, un de ses frères, tout cela demeurait sous le même toit que lui; je pourrais dire sous son toit, car son travail comptait pour beaucoup dans la fortune de ia communauté. Seulement, comme son enfance avait été délicate, comme sa santé était toujours faible, comme son corps frêle avait toujours réclamé beaucoup de soins, il était resté l'enfant de cette maison dont il était le soutien. Figurez-vous quelque chose comme Benjamin et Joseph, Joseph en Égyple, ne faisant qu'un. Il n'entendait rien à la pratique de la vie. Je le vois encore un jour sur la place de la Bourse, fort éperdu au milieu de
toutes les voitures qui se croisaient, et soutenu par ses deux frères, très occupés, eux aussi, à l'empêcher de se laisser écraser; avec cela, Tâme courageuse, généreuse, enthousiaste, vibrant d'émotion pour les héroïsmcs de toute sorte.
S'il vivait de notre temps, un seul de ses succès d'autrefois suffirait à le rendre riche ; vingt ans de triomphe lui assurèrent à peine une modique aisance et de quoi acheter, à la fin de sa vie, une petite maison de campagne dans sa chère Normandie, La Madeleine, où il espérait mourir et qu'il fut forcé de revendre peu d'années après. Pour se consoler de l'avoir perdue, il allait s'asseoir... Mais j'aime mieux le laisser parler lui-même, en citant quatre strophes de cette élégie charmante qui fut une de ses dernières œuvres :
Adieu, Madeleine chérie, Qui te réfléchis dans les eaux Gomme une fleur de la prairie Se mire au cristal des ruisseaux.
Ta colline, où j'ai vu paraîlre Un beau jour qui s'est éclipse, J'ai rêve que j'en étais maître.
Adieu, ce doux rêve est passé.
Assis sur la rive opposée, Je le vois, lorsque le soleil Sur les gazons boit la rosée, Sourire encore à ton réveil.
Doux trésors de ma moisson mûre, De vos épis un autre est roi !
Tilleuls dont j'aimais le murmure.
Vous n'aurez plus d'ombre pour moi.
CASIMIR DELAVIGNK. 45
Ollc fenf;lre était la lif;nnc, IlirorifJftlIfî, f|iji vins logr-r liien (les printemps dans ma pcrsiennc Où je n'osais le rJeranger !
Dès que la feuille ébit fan<îc.
Tu partais h première, et moi Avant toi je pars celte année; Mais reviendrai -je comme toi?
Adieu, chers témoins de ma psine, Forêt, jardin, flots que j'aimais !
Adieu I ma fraîche Madeleine !
Madeleine, adieu pour jamais I Je pars, il le faut, je le cède; Mais le cœur me saigne en partant!
Qu'un plus riche, qui te poss#;de, Soit heureux oii nous l'étions tant !
Ces vers sont vraiment exquis; mais ce qui m'\ touche le plus peut-être, c'est de penser que probablement je les apprendrai à ceux qui me bront.