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CHAPITRE VII

11 y a une vingtaine d'années, je trempais, moi quinzième, depuis deux heures et demie, dans la piscine commune de Plombières.

N'avez-Yous jamais admiré quelle imagination diabolique ont les médecins ? Ceux de Plombières prétendent que rien n'active Tefficacité thérapeutique des eaux, comme l'agglomération dans la même cuve de quinze ou vifigt personnes, différentes d'âge, de tempérament, de maladies, de sexe..., oui, de sexe! car une seconde cuve, placée dans la même salle, et soudée à la cuve masculine par un petit isthme de marbre, réunit hom-

mes et femmes dans une immersion de plusieurs heures ! En vérité, pour que le corps humam résiste à de pareilles épreuves, il faut que Dieu l'ait construit en prévision des médecins.

Nous étions donc tous assis dans l'eau, sur nos bancs de marbre, appuyés à nos dossiers de marbre, enveloppés dans nos longues chemises de laine blanche comme des chartreux, mélancoliques et calculant ce que notre plongeon devait encore durer de temps, quand tout à coup me vint l'idée de jeter au milieu de la conversation, comme une sorte de rébus, la question suivante : Est-il possible que deux hommes aient une même sœur et ne soient pas parents ? Un notaire, assis près de moi, répondit immédiatement : « Cela ne se peut pas. » Un avocat, après un moment de réflexion, dit : « Cela ne se peut pas! » Et toute la cuvée reprit en chœur : « Cela ne se peut pas ! — Cela se peut si bien, répliquai-je, que je connais deux hommes dans cette situation, et ces deux hommes sont Eugène Sue et moi. » Exclamations, doutes... « Prouvez-nous cela! —

Ciierclicz. )> Ils cherchèrent, ils ne trouvèrent pas, et alors, me tournant vers le garçon : « Donnez-moi l'ardoise où vous inscrivez les douches. — Qu'allez-vous faire? — Appeler le dessin à mon aide pour ma démonstration. Regardez donc et écoutez. » Je pris l'ardoise et j'y dessinai la figure suivante :

« Qu'est-ce que cette géométrie? s'écrièrent-ils tous.

— Je vous l'ai dit, ma démonstration. A et B représentent M. Sue et Mlle Sauvan, c'est-à-dire le mari et la femme; G représente leur fille, Flore Sue.

« M. Sue et Mlle Sauvan divorcèrent.

— Ah 1 s'exclama le notaire ! vous ne nous aviez pas dit cela !

— C'était à vous de le trouver. D'ailleurs, maintenant que je vous l'ai dit, comprenezvous ?

— Non, pas encore.

— Alors, écoutez.

ce D représente le même M. Sue, mais épousant cette fois une seconde femme représentée par E ; et de leur mariage naît un fils figuré par la lettre /*, cette f n'est autre qu'Eugène Sue.

ce G représente Mlle Sauvan, mais femme cette fois de J, c'est-à-dire de M. Legouvé, desquels sort k^ autrement dit votre serviteur, E. Legouvé.

ce Eugène Sue et Ernest Legouvé ont donc la même sœur, mais ils ne sont pas parents, car s'il y a deux lignes diagonales qui remontent de chacun d'eux à Flore Sue, il n'y a pas de ligne transversale qui les unisse. »

Ce petit problème généalogique, à la discussion duquel nos voisines prirent part, nous conduisit gaiement jusqu'à l'heure de la délivrance, et l'on se sépara à huit heures du matin, les uns pour aller se coucher, les autres pour aller se promener. Je mon-

tai, moi, dans les bois qui conduisent à la fontaine Stanislas, et j'y fus bientôt rejoint par un de mes compagnons de cuvée qui me dit : « Je cours après vous ; je voudrais continuer Tentretien, causer avec vous d'Eugène Sue; apprendre de vous comment il travaillait, ce qu'il était...

— Que me demandez-vous là? J'aurais trop long à vous en dire.

— Tant mieux, ce n'est pas le temps qui nous manque, et fut-il jamais un lieu plus propre à une promenade péripatétique ?

— Eh bien, soit, j'y consens : d'abord, chez E. Sue, la vie du romancier ressemble à un roman, et les métamorphoses de son talent font penser à un acteur qui change de rôle à chaque acte dans une même pièce; puis il s'y mêle plus d'une curieuse question d'art; enfin, un souvenir personnel qui m'est très cher, le nom d'un être que j'ai tendrement aimé, se rattachent à l'origine de notre amitié.

— Quelle fut donc cette origine?

— Sue et moi, nous avons été 1res liés, mais nous n'aurions jamais dû l'être. Nos

pères ne s'aimaient guère, vous le devinez sans peine, et tout nous tenait éloignés l'un de l'autre, tout, sauf cette petite et affectueuse créature, qui nous disait à tous deux : mon frère. Restée jusqu'à l'âge de neuf ans avec ma mère, et aimée comme une fille par mon père, qu'elle adorait, elle fut brusquement, à la mort de ma mère, retirée de notre maison et reléguée dans une petite institution du faubourg Saint-Antoine.

La vie cloîlrée de la pension succéda pour elle à la libre vie de famille. Elle ne voyait plus que de temps en temps ce petit frère qu'elle avait vu naître, qu'elle avait tant aimé, tant soigné, et qu'on lui amenait en cachette à sa pension, trois ou quatre fois par an; mais heureusement, chaque dimanche, elle en trouvait chez son père un autre un peu plus grand, pour qui elle se prit de la même affection que pour moi, à qui elle parlait sans cesse de moi comme elle me parlait sans cesse de lui, de façon qu'avant de nous être jamais vus, Eugène Sue et moi, nous nous connaissions déjà, nous nous aimions en elle. Jamais cœur ne fut plus

propre que celui de celte enfant à un tel rapprochement. Petite fille et jeune fille, elle avait, soit par nature, soit parTeffet de son éducation tiraillée, soit par pressentiment d'une fin prématurée (nous devions la perdre en pleine jeunesse), elle avait une sensibilité mélancolique, une affectuosité toujours vibrante, qui, jusqu'à son mariage, et même après, s'était concentrée sur nous deux avec une tendresse mêlée d'imagination ; nous étions son roman. Quand la mort de nos parents, et son mari-tige à elle, eurent fait disparaître les obstacles qui nous séparaient, Eugène Sue et moi, elle n'eut plus qu'une idée, nous réunir d'abord, puis nous posséder sous son toit. Il lui semblait que nous ne serions bien à elle que le jour oii nous serions chez elle, et elle nous emmena tous deux dans un petit château, le château de Marrault, perdu au milieu des montagnes du Morvan, et que son mari lui avait apporté en dot. Eugène Sue avait alors vingtsix ans ; j'en avais vingt-trois ; nous avions déjà débuté dans la littérature; il avait publié, lui, dans le journal la Mode, quelques

scènes maritimes qui avaient été remarquées; j'avais eu, moi, un prix de poésie à l'Académie, ce qui aujourd'hui est une assez mauvaise note, mais ce qui, en 1829, comptait encore comme une espérance. Nous voilà donc tous deux, par une belle fm d'automne, transportés au milieu des âpres grandeurs de cette sauvage nature, et dans la douceur de cette chère hospitalité. La fièvre du travail nous saisit. Chaque soir, réunis avec notre sœur autour de la vieille cheminée, nous lui lisions, au bruit du vent de novembre dans les grands arbres, ce que nous avions fait dans la journée. Je la vois encore enfouie dans son fauteuil, déjà pâlie par la maladie, ses doux yeux bruns fixés sur nous, nous écoutant avec son âme autant qu'avec son intelligence, étonnée, satisfaite et un peu troublée de nous voir si différents, nous poussant chacun dans noire voie, et nous faisant sourire par l'infini de ses espérances sur nous ! Elle s'y livrait avec tant de confiance, que, sans y croire, nous en étions soutenus, réconfortés, et c'est ainsi qu'au souffle de ce tendre et noble cœur,

EUGENE SUE 2Ul

naquit entre Eugène Suc et moi plus qu'une liaison, plus qu'une amitié, presque une fraternité.

— Comme j'ai élé bien inspiré, reprit mon compagnon de promenade, de vous interroger sur lui ! Je le connaîtrai donc enfin ! Je vous avoue que peu de figures littéraires m'attirent et me troublent davantage. Tout en lui est singulier. Il a eu un moment de réputation immense, et qu'en reste-t-il? Plus qu'un nom sans doute : plusieurs de ses romans ont encore d'assez nombreux lecteurs; mais quoique beaucoup des personnages créés par lui, Rodin, M. Pipelet, Fleurde-Marie, Rodolphe, le Maître d'école, vivent toujours dans l'imagination publique, les œuvres mêmes où ils figurent ont baissé dans l'opinion générale. Je me rappelle encore reffet prodigieux des Mystères de PariSj j'étais attaché alors au cabinet de M. Duchâtel; le feuilleton du Journal des Débats était attendu chaque matin avec une sorte d'anxiété; je vis un jour le ministre entrer précipitamment dans mon cabinet d'un air effaré qui me fit croire à quelque gros évé-

nement politique. «Hé bien, me dit-il, vous savez ! La Louve est mortel » La Louve était une des héroïnes des Mystères. Comment donc cetle puissance s'est-elle en partie effondrée? Balzac a absorbé, dévoré Eugène Sue. Est-ce juste? et pourquoi? Ses opinions politiques y sont-elles pour quelque chose? Qu'est-ce que ce dandy qui meurt dans la peau d'un démocrate 1 Y avait-il chez lui calcul ou conviction? Et son luxe légendaire? Et ses succès auprès des femmes! Enfin c'est un être énigmatique; dites-moi le mot de rénigme; mais avant tout je vous en suppliC; pas de portrait de convention.

— Soyez sans crainte, je ne vous dirai que la vérité, et je vous dirai toute la vérité. Ce qui fait la vie d'un portrait, c'est la reproduction des défauts d'une figure comme de SOS agréments. Est-ce que le maître des maîtres, Raphaël, a hésité à faire le cardinal Bembo louche? Je ne vous cacherai donc ni les travers, ni les ridicules, ni même les défauts plus graves d'Eugène Sue; c'est mon amitié qui m'y oblige. Si étrange est la métamorphose qui s'est faite en lui, que vous ne

croirez guère au bien que je dirai de lui, que si je ne tais pas le mal. Le point final où il est arrivé vous frappera beaucoup plus quand je vous aurai montré d'où il est parti et par oii il a passé.

ce Commençons par sa jeunesse et par ses débuts.

— Parlez donc, je vous écoute.

— Vous avez lu sans doute, puisque vous êtes au courant de ses ouvrages, une nouvelle de lui, intitulée le Parisien en mer?

ce Vous vous rappelez ce gamin de treize ans, sceptique, spirituel, vicieux, gouailleur jusqu'au cynisme et jusqu'à l'héroïsme, gouailleur avec ses chefs, gouailleur avec la mer, gouailleur avec la mort, que rien n'étonne, que rien n'arrête, et qui se fait tuer en Espagne parce qu'il bouscule toute une procession pour courir après une fille? C'est un chef-d'œuvre. Eh bien, c'est un des portraits d'Eugène Sue. Il y avait en lui un indestructible fonds de gamin. Son enfance fait penser à Villon, un Villon de bonne famille. Son père, médecin fort riche, l'envoya comme externe au lycée Bourbon. Jamais vous n'avez

connu plus détestable écolier ; ne travaillant pas et empêchant les autres de travailler ; se moquant de tout le monde, de ses maîtres comme de ses camarades ; sans cesse renvoyé, mêlant à ses gamineries des prétentions de mirliflor qui ne l'ont jamais abandonné; n'aimant pas à sortir dans la rue avec un camarade mal vêtu ; puis, une fois rentré chez son père, dévalisant la cave, et profitant de son absence pour faire ripaille avec des amis; enfin, le Parisien en mer! Un trait de son enfance vous le peindra mieux que les paroles. Son père, devenu vieux, ne pouvait ni se passer de café, ni en prendre. Son estomac le lui commandait, son tempérament nerveux le lui défendait. Il imagina alors de remplacer, à la fin de son dîner, le café par un autre stimulant. Ce stimulant était une scène (le reproches, dont la paresse d'Eugène lui fournissait facilement le prétexte, et qui, placée au dessert, lui fouettait le sang et activait la digestion. Son garnement de fils s'en aperçut, et devint immédiatement, pour faiie enrager son père, le meilleur des élèves. « Monsieur, lui dit un jour son père,

quel devoir votre maître vous a-t-il donné pour la classe de demain ? — Une version, mon père. — Je suis sûr qu'elle n'est pas commencée. — Elle est finie, mon père. — Cela m'étonne bien. — La voici, mon père.

— Pleine de fautes, je le parie, et illisible.

— J'espère que non, répond le gamin d'un air contrit ; du reste, regardez, mon père. »

— Écriture irréprochable ! Pas un contresens ! Pas un mot oublié ! Le père, stupéfait, commence à enrager en dedans de ne pouvoir enrager en dehors. Son dîner allait lui peser. « Enfin, dit-il, en jetant la version sur la lable, le hasard est un grand maître ! Mais je SUIS certain que vous avez oublié la lettre dont je vous avais chargé pour votre tante.

— Voici la réponse, mon père. — La réponse ! s'écrie son père, vous le faites donc ex])rès! Vous voilà exact maintenant! Et laborieux ! Ah ! je vous devine ! C'est pour rire de ma déconvenue! pour vous moquer de moi ! Car de quoi ne vous moquez-vous pas? Un garnement sans foi ni loi ! )> Une fois sur le chapitre des défauts de son fils, le père avait trouvé son joint, et il continua à s'exas-

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