II
pérer jusqu'à la valeur d'une demi-tasse. « Savez-vous que c'est une invention très comique? me dit mon compagnon de promenade.
— Je retiens le mot; il nous servira, et voici maintenant un trait de sa jeunesse qui complétera notre première esquisse. A. vingt ans, il n'était rien et ne savait rien. Son père entre chez lui un matin et lui dit : « Préparezvous à partir dans huit jours. — Pour où, mon père? — Pour Toulon. — Pour quoi, mon père? — Pour vous embarquer dans quelque temps sur un vaisseau de l'État. »
— Gomment! s'écria mon interlocuteur, il l'embarquait comme mousse!
— Du tout ! comme médecin.
— Est-ce qu'il était médecin?
— Pas le moins du monde.
— Mais alors, à quel titre?
— A aucun titre ! Le prétexte était un cours de médecine qu'il avait suivi en amateur par ordre de son père, quelques leçons de clinique auxquelles il avait plus ou moins assisté dans le service de son père, et comme
son père était médecin du roi, il présenta son fils comme son élève, et voilà de quelle façon Eugène Sue, après un court séjour à l'hôpital de Toulon, je ne sais sous quel nom, fit un jour son entrée sur le pont d'un navire de l'État, avec l'uniforme et le titre de chirurgien en chef. Vous figurezvous l'impression produite sur un esprit sceptique et moqueur par un tel abus de favoritisme? Aussi à peine fut-il à bord, qu'il fit venir le docteur adjoint, son inférieur, celui qui aspirait depuis trois ans à cette place, et il lui dit : « Monsieur, l'uniforme que je porte devrait être le vôtre; la place que j'occupe vous appartient ; je ne suis ici que par la plus monstrueuse iniquité. Je ne sais pas plus le Codex que le Gode, ce qui est beaucoup dire ; aussi vous comprenez bien que je suis trop honnête homme pour ordonner la plus inoffensive des drogues au plus humble des hommes du bord ; c'est vous qui ferez tout, j'ordonnerai vos ordonnances ; seulement, pour garder le décorum, je me chargerai de l'hygiène du bâtiment, c'est-à-dire que je conseillerai
aux matelots de ne pas trop boire! Et làdessus :
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie I »
ce Après cette entrée en matière, qui fit de son sous-chef le meilleur de ses camarades, il partit pour l'Espagne, pour les Antilles, pour la Grèce. Atteint de la fièvre jaune à la Martinique, et sauvé par une négresse devenue amoureuse de lui, assistant à la bataille de Navarin, d'où il écrit des lettres pleines de sarcasmes contre les grandes puissances qu'il traite de forbans, et de sympathie pour les Turcs qu'il représente comme égorgés par la plus lâche des trahisons, il revient, après trois ans de navigation, la tête bourrée de faits, d'événements, de mœurs, de caractères originaux, l'imagination teinte des plus éclatantes et des plus sombres couleurs, ayant plus vécu, plus vu, 1)1 us souffert en trois ans que la plupart des hommes dans le cours d'une longue vie, et rapportant de tout cela un mélange singulier de force, d'invention inconsciente et de gouaillerie impitoyable. Il était parti ga-
min, il revint poète ! Poète sans s'en douter, et écrivain sans le savoir. Sans le savoir est bien le mot, car ses études manquées ne l'avaient nullement préparé au rude et difficile maniement de la plume ; mais s'il n'avait pas ce qui s'acquiert, il avait ce qui ne s'acquiert pas : le coloris et le relief du style, la verve, l'esprit, si bien que, dès ses premières pages, le public, qui ne s'y trompe guère, reconnut en lui un artiste de race. Les quelques scènes de la vie à bord, jetées un peu au hasard dans un recueil périodique et réunies après en volume sous le titre de Plick et Plock, lui valurent le surnom de Cooper français, de créateur du roman maritime. Il se trouva un beau jour chef d'école, comme il s'était trouvé chirurgien en chef, avec autant d'étonnement que de bonne enfantise, pardonnez-moi ce barbarisme, et montrant, dès son début, cette appréciation modeste de lui-même qui est restée jusqu'au bout un de ses plus grands charmes.
— Gomment ! au milieu de tout cet éclat d'une réputation si tapageuse, Eugène Suc était modeste?
— Plus que modeste, ignorant de luimême. Je vous en donnerai les preuves les plus concluantes et les plus touchantes. Son second succès suivit pourtant de bien près le premier. Quelques mois après P//c/î; etPlock parut Âtar Gull. L'effet fut immense. Ce mélange d'audace dramatique et de sarcasme, ces scènes pathétiques ou gracieuses, terminées par le plus insolent des dénouements, ce prix de vertu donné par l'Académie à ce nègre meurtrier et empoisonneur, tout cela scandalisa, exaspéra, enthousiasma et donna lieu à un fait caractéristique. Au milieu du concert d'éloges dont la plupart des journaux saluèrent l'ouvrage nouveau éclata, comme une dissonance, un petit article, amer, moqueur, d'un critique romancier, ami intime d'Eugène Sue et qui avait été très favorable à Plkk et Plock. Eugène Sue court chez lui et l'aborde avec des paroles de surprise et de chagrin. « Que tu n'aimes pas mon livre, lui dit-il, rien de plus simple: que tu écrives ton opinion, c'est affaire de conscience. Mais un pareil écrasement ! Je ne le comprends
pas. — Que vciix-tii, mon cher! lui répondit Tautrc, quand Plick et Plock a paru, je l*ai loué chaudement, je ne voyais en toi qu'un jeune homme du inonde, riche, qui désirait un brevet d'homme d'esprit, et qui ne recommencerait pas. Mais voilà que, six mois après ton premier ouvrage, tu en fais un second, et beaucoup meilleur que le premier ! et qui a beaucoup plus de succès que le premier! Oh! un instant! cela, c'est de la concurrence. Il n'y a qu'un certain nombre de lecteurs de romans. Si tu en prends une partie, tu nous l'enlèves. Tu nous fais du tort ! je tâche de t'écraser, c'est de bonne guerre! » A quoi Eugène Sue lui répondit froidement : « Eh bien, mon cher ami, tu es un nigaud, c'est à mon début qu'il fallait m'écraser. J'étais inconnu, tu pouvais beaucoup me nuire; aujourd'hui, il est trop tard! tu m'as laissé grandir. Tes critiques ne font que me servir maintenant, en me donnant ce qui me manquait, et ce qui couronne le succès, des envieux : merci ! » Un troisième ouvrage, la Salamandre, consacra sa réputation de romancier maritime et
montra en lui un coloriste puissant; relisez son chapitre : La Salamandre a reçu sa paye hier; on croit voir l'admirable kermesse du Louvre ! Enfin c'est aussi dans ce roman que E. Sue aborda pour la première fois la peinture de la vie mondaine. Un certain comte Szaffie, marqué d'un cachet d'élégance licencieuse, commença à troubler quelques imaginations de femmes, et termina la première période de sa vie littéraire. Mais l'esquisse en serait incomplète si je n'y ajoutais un dernier trait curieux et caractéristique.
Si E. Sue était coloriste avec la plume, il l'était aussi avec le pinceau. Tout jeune il avait eu le goût de la peinture. Th. Gudin le comptait parmi ses meilleurs élèves. L'atelier de Gudin a été longtemps légendaire. De là sont parties ces célèbres charges qui ont tant amusé la fin de la Restauration et le comm^encement de la monarchie de Juillet, et oii sont restés attachés les noms de Romieu, de Malitourne et d'Henry Monnier. Ce sont les élèves de Gudin qui ont failli rendre fou ce malheureux portier de la rue du Mont-Blanc, en allant chaque matin, tour à tour, lui de-
mander de ses clievoux. Ce sont les élèves de Gudin qui descendirent un jour, par la cheminée de l'atelier, un squelette qui leur servait de modèle, et firent tout à coup apparaître et danser deux pieds de cadavre audessus du pot-au-feu d'une portière. Ce sont les élèves de Gudin qui ont escamoté trois petits ramoneurs. Oui! ces mauvais garnements, ayant découvert dans l'atelier un placard qui communiquait avec un corps de cheminée de la maison voisine, y firent un trou. Le lendemain part d'en has et grimpe un petit ramoneur. Arrivé à la hauteur de l'atelier, il est pris par le trou et confisqué. On envoie un second petit ramoneur à la recherche du premier : également pris et confisqué. Troisième petit ramoneur, troisième suppression d'enfant. Grande rumeur dans le quartier; on va chercher le commissaire de police. Il n'hésite pas. « L'atelier de M. Gudin n'est-il pas dans la maison voisine? — Oui. — C'est cela! » Il va droit à l'atelier et trouve les trois petits ramoneurs, mangeant des marrons avec les élèves autour du poêle
Eugène Sue était à la tête de toutes ces mystifications. A son entrée dans l'atelier, on avait voulu le mettre au régime de patitOy mais son sang-froid, sa verve de sarcasme et de drôlerie leur montrèrent bientôt qu'il était leur maître à tous.
Voici un de ses hauts faits :
Théodore Gudin était le peintre à la mode. Une baronne lui écrit pour lui demander un tableau destiné à décorer un panneau de son salon, et le prie de venir voir ce salon.
ce Je ne sais pourquoi, lui dit Eugène Sue, mais je me défie de ta baronne. Cette façon de t'attirer chez elle!... Laisse-moi y aller sous ton nom; je flaire là quelque charge amusante à faire, w
Gudin y consentit. Eugène Sue se présente en son lieu et place, et, après quelque temps, rélève avait, comme dit le marquis de Turcaret, si bien poussé ses petites conquêtes, que la dame lui dit un jour : « Je voudrais bien visiter ton atelier.
— Très volontiers; demain à midi. »
A midi précis, coup de sonnette ; on ouvre. La dame entre dans l'atelier, vide de touf
élève, et va droit à un chevalet derrière lequel travaillait le véritable Gudin.
ce M. Gudin, monsieur?
— C'est moi, madame.
— Pardon, monsieur, je demande M. Théodore Gudin, le célèbre peintre de marine.
— C'est moi, madame.
— Vous!... monsieur, reprend la dame toute tremblante... C'est impossible; il y a donc un autre M. Gudin?
— Je ne le crois pas, madame, je ne connais personne de mon nom. »
A ce moment allait et venait dans l'atelier un domestique en livrée, qui semblait un peu embarrassé. Th. Gudin, se tournant vers lui, lui dit : ce Joseph, mets donc une bûche au feu, madame a l'air d'avoir froid. » Le domestique ainsi interpellé ne se pressait pas d'apporter du bois, tournant le dos, détournant le visage.
« Ah çàî paresseux, m'apporteras-tu du bois?... A qui en as-tu avec cette façon de marcher de côté comme une écrevisse. Arrive donc ! . . . »
Le domestique, c'est-à-dire Eugène Sue
déguisé en domestique, arrive, lui et sa livrée, jette maladroitement une bûche dans le feu, et en se relevant, se trouve face à face avec la baronne, qui pousse un cri d'horreur en reconnaissant celui qu'elle avait traité comme le vrai Gudin. Yous voyez d'ici le coup de théâtre ! la contenance contrite d'Eugène Sue sous la livrée, la sortie furieuse de la dame et les formidables éclats de rire qui saluèrent son départi Mais le plus curieux de l'histoire, c'est que trois jours après, Eugène Sue rencontrant la baronne à un tournant de rue, elle lui lança un foudroyant ; « Yalet ! »
Mon compagnon, qui avait écouté mon récit sans m'interrompre, ne put s'empêcher de s'écrier : « Diable! c'est raide, comme on dit aujourd'hui.
— Je n'absous pas plus que vous, bien entendu, répondis-je, un tour de cette espèce; mais si je veux vous donner le portrait ressemblant que je vous ai promis, je dois tout dire. C'est raide, j'en conviens, mais c'est gai, c'est comique. Or là se trouve précisément un des côtés les plus particuliers du talent d'Eugène Sue, le côté par où il diffère
de Balzac, et par où même, selon moi, il remporte sur lui, la gaieté. Balzac est un homme de génie, j'en conviens, mais c'est un génie triste. On l'a comparé à Molière, je le veux bien, mais à un Molière 4jui ne fait pas rire. La gaieté d'esprit et de caractère d'Eugène Sue s'est traduite en une foule de types, de personnages, de situations du plus franc comique. Pipelet, Mme Pipelet, Gabrion, Hercule Hardy, le prologue de miss Mary, les scènes de Sécherin et de Mlle de Maran. Vous ne trouvez rien de pareil dans l'auteur d'Eugénie Grmidet. Balzac est mieux qu'amusant, mais il n'est pas toujours amusant. Sa profondeur est souvent lourde et son sérieux ennuyeux.
— Mais alors, pourquoi l'œuvre de Balzac est-elle vivante, et l'œuvre d'Eugène Sue estelle morte?
— Oh! pourquoi? pourquoi? il y a bien des raisons à cela.
— Lesquelles? Est-ce parce que la puissance créatrice de Balzac est supérieure?
— Non? Eugène Suc a créé plus de types, plus de situations nouvelles que lui. Balzac
est un grand observateur, un grand penseur, mais l'imagination des faits lui manque souvent ; l'inventeur dramatique n'égale pas chez lui le moraliste.
— '• ' Sa supériorité vient-elle donc de la vérité et de la force des caractères?
— C'est là un de ses plus réels mérites. Personne n'a poussé plus loin que lui l'art de faire vivre des personnages fictifs. Pourtant, vous l'avouerai-je, je trouve que parfois il cesse d'être vrai à force d'être profond. 11 creuse tellement un caractère, il le pousse si avant qu'il le jette au delà de l'humanité. Balzac est trop mathématicien ; il traite trop le cœur humain comme un théorème, et de déduction en déduction, il en arrive à faire d'un être réel un être chimérique. La cousine Bette commence comme une femme et finit comme un monstre.
— Mais alors je vous réitère ma question. Pourquoi cette différence entre ces deux destinées? Pourquoi Balzac est-il glorieux et Eugène Sue oublié?
— Pourquoi? Parce que Balzac a élé un travailleur, et qu'Eugène Sue n'a été qu'un
producteur. Parce que Tart pour Balzac était une mission, et pour Eugène Sue un amusement; parce que Balzac avait foi en luimême, et qu'Eugène Sue, moitié indifférence, moitié modestie, ne s'est jamais pris complètement au sérieux ; parce que Balzac pâlissait sur une phrase, recommençait dix fois une page, remaniait quatre épreuves successives après avoir refait trois manuscrits, et qu'il s'est créé, à force de patience et de labeur, un style à l'image de sa puissante pensée, tandis qu'Eugène Sue écrivait au courant de son heureuse veine, et que le style est aux créations de l'esprit ce que l'alcool est aux choses corporelles, il conserve. Enfin, dernière raison plus décisive que toutes les autres, Balzac, par ses défauts comme par ses qualités, s'est trouvé le chef de l'école qui est venue après lui. Il y a là un fait curieux. En général les grands artistes oubliés sont des rois détrônés; ils ne meurent pas de leur belle mort, ils sont tués par leurs successeurs. C'est naturel. Un artiste ou un groupe d'artistes ne régnent sur une époque que parce qu'ils représententr le goût de
cette époque. Cette époque passe, le goût change, d'autres principes d'art se produisent, une génération nouvelle s'élève et arbore un autre drapeau. Qu'en résulte-t-il? une bataille. Les derniers venus chassent les premiers. C'est ainsi que la littérature de la Restauration a tué la littérature de l'Empire, et que l'école du paysage naturaliste a détrôné le paysage historique. Mais quand, par une heureuse chance, un artiste de la veille a devancé le goût du lendemain, quand ses œuvres se trouvent d'accord avec les principes nouveaux, il y a pour sa gloire un renouvellement de bail. Les jeunes gens, loin de le renverser, l'acclament, s'arment de son autorité, l'adoptent pour leur chef et leur aïeul. Ainsi en advint-il à André Chénier, à Eugène Delacroix et à Balzac. Les nouveaux romanciers glorifient en lui leurs propres idées. Le triomphe de Balzac est le triomphe de l'observation sur l'imagination, l'avènement du procédé scientifique dans les œuvres d'art, de la description à outrance, de l'analyse, non seulement psychologique, mais pathologique. Il ne s'agit plus seulement
de peindre le fond de Tâme humaine, mais ses bas-fonds. La médecine appelle certaines maladies étranges et inconnues des cas; eh bien ! ce que Ton recherche le plus aujourd'hui en littérature, ce sont les cas. Balzac est plein de ces investigations. Nous voila bien loin de la déOnition de Molière : Uart dramatique est l'art de plaire. Plaire, amuser, intéresser, soit, disent les jeunes gens, si cela se rencontre. Mais là n'est pas le but. Le roman idéal aujourd'hui, c'est le roman documentaire.
« Comprenez-vous maintenant le déclin de la réputation d'Eugène Sue, qui n'a jamais pensé qu'à inventer, à émouvoir, à égayer et à qui, il faut bien le dire, car nous devons avant tout être justes, à qui il manque cette force d'analyse et cette solidité de style qui sont aujourd'hui un besoin de notre imagination et un des plus riches mérites de l'école nouvelle. Je résume ma pensée en un mot : Balzac est un écrivain de génie, Eugène Sue n'est qu'un amateur de génie, un gentilhomme de lettres. Gentilhomme est bien le mot, car il a porté, dans l'exercice de la
profession littéraire, non seulement toute l'honnêteté, mais toute la délicatesse, tout l'honneur du gentilhomme. Il poussait jusqu'au scrupule la fidélité à ses engagements d'écrivain ; il a gagné beaucoup d'argent ave'!, sa plume, mais il n'en a jamais, fait métier et marchandise. 11 n'a jamais eu un procès avec un éditeur, et son désintéressement quelque peu chevaleresque le préparait, comme ses goûts, à ce second personnage où nous allons le suivre, l'aristocrate.
— Pour arriver de là au démocrate?
— Oui.
— Au démocrate convaincu, converti?
— Oui.
— Je voudrais bien savoir par quel chemin.
— Par un chemin fort étrange. Savez-vous qui l'a transformé? Sa plume. En général c'est l'auteur qui fait son ouvrage ; ici c'est l'ouvrage qui a fait l'auteur. Mais n'anticipons pas; nous avons encore deux étapes à parcourir avant d'arriver à ce but final, et il faut d'abord que je vous introduise dans le monde nouveau où va se mouvoir la figure d'Eugène Sue.
« Sous la monarchie de Juillet, les salons ont exercé sur la litiérature une influence assez considérable; j'en citerai deux que j'ai connus : le salon de Mme Récamier et celui de la duchesse de Rauzan, la digne fille de la célèbre duchesse de Duras auteur d'Ourika et d'Edouard.
ce Ces deux salons étaient à la fois semblables et différents: semblables, car on y rencontrait un même mélange de grands noms aristocratiques et de grands noms littéraires; différents, en ce que, chez Mme Récamier, c'était, pour ainsi dire, la littérature qui faisait les honneurs de la maison à la noblesse, tandis que, chez Mme de Rauzan, c'était la noblesse qui faisait accueil à la littérature. L'art de tenir un salon est un art fort délicat et à peu près perdu; ces deux dames en avaient le secret parce qu'elles en avaient la première qualité, elles étaient distinguées
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sans être supérieures : elles ne voulaient pas briller, mais faire briller les autres; elles avaient pour esprit la passion de l'esprit.
« Quelques mots sur ces deux salons ne seront pas de trop pour expliquer E. Sue.
« Chateaubriand avait été le dieu de l'un et était devenu le dieu de l'autre. Son souvenir régnait sans doute encore chez Mme de Rauzan; mais, chez Mme Récamier, il était le dieu visible, présent, mais non parlant. Assis au coin de la cheminée, dans son large fauteuil, il assistait du regard, de la physionomie à la conversation, mais il n'y prenait presque jamais part ; il me faisait l'effet du dieu du silence. Rien de plus charmant et de plus ingénieux que les efforts de Mme Récamier pour faire arriver jusqu'à lui tout ce qui se disait d'intéressant autour de lui. Le moindre mot spirituel jeté dans un bout de causerie, le moindre fait curieux raconté dans un coin du salon, était entendu par elle, relevé par elle, mis en lumière par elle, et adroitement ramené par elle aux pieds de l'objet de son culte. J'ai entendu un jour, dans sa bouche, un mot qui peint bien sa
sollicitude à elle et son mutisme h lui : « Rien ne me désespère autant, me disait-elle, dans la perte de mes yeux (elle était menacée de cécité), que de ne pouvoir plus lire sur la figure de M. de Chateaubriand ce qui lui agrée. » Voilà, dira-t-on, une parole bien touchante pour une Célimène. C'est que cette Célimène avait du cœur ! C'est que cette Célimène a poussé Tamitié jusqu'à l'héroïsme. En voulez-vous la preuve? Déjà vieille, elle subit l'opération de la cataracte. Le chirurgien lui défendit, de la façon la plus absolue, le mouvement et la lumière; mais au même moment elle apprit que son vieil ami Rallanche était tombé malade d'une fluxion de poitrine, que ses jours étaient en danger, qu'il témoignait le désir de lui serrer la main avant de mourir! Aussitôt elle s'habille, descend, traverse la rue et va le voir, au risque de perdre la vue et peut-être la vie. Êtes-vous convaincu? Oui. Revenons à Chateaubriand. 11 arrivait tous les jours à trois heures chez Mme Récamier et y prenait le thé avec deux ou trois amis intimes. A quatre heures, le salon s'ouvrait pour les visiteurs, et la con-
versation commençait, variée, amusante, sans l'ombre de pédantisme et avec une liberté absolue d*opinion. C'est là que j'eus un jour l'honneur, non pas de faire parler, mais de faire pleurer M. de Chateaubriand. J. Reynaud venait de publier dans le Magasin pittoresque un article admirable sur VÉchelle de la vie. Une ancienne gravure, que peut-être vous connaissez, figure cette échelle sous forme de cinq échelons montants et de cinq échelons descendants, réunis par une petite plate-forme transversale. Sur le premier degré montant, le nouveau-né; sur les degrés suivants, Teufant, l'adolescent, lejeuue homme; puis, sur la plate-forme, l'homme fait. Alors commence l'échelle descendante, et s'échelonnent, sur les degrés, les tristes représentants de nos décadences successives, jusqu'à la décrépitude et à la tombe. Cette figuration de la vie humaine indignait Reynaud : « C'est ce une calomnie contre notre race, s'écriait-il « dans cet article, c'est traiter l'homme « comme s'il n'était qu'un corps! Comment « ®se-t-on planter dans la terre, dans la boue, « le degré qui confine au ciei ? Quoi ! c'est
« au moment où l'homme est le plus près ce de Dieu que vous placez sa décadence ! c< Il n'y a que les vies mal conduites qui finisce sent ainsi. Vous êtes dupes de la ruine de ce la chair qui n'est qu'une apparence. Ce ce que vous appelez la vieillesse est le comcc mencementde la jeunesse éternelle. Biisez « donc cette échelle menteuse et prenez ])our c< modèle l'échelle de Jacoh qui part de terre « et monte jusqu'au ciel! )) Tout plein de la lecture de cet article où vibre si puissamment l'âme de Reynaud, je le racontais à un ami dans le salon de Mme Récamier, quand je la vis s'approcher et elle me dit tout bas :
ce Je vous en supplie, venez répéter cela à « M. de Chateaubriand.
— Très volontiers », et m'approchanl de son fauteuil, je reproduisis de mon mieux les éloquentes paroles de Reynaud. A mesure que je parlais je voyais l'émotion se peindre sur la figure de M. de Chateaubriand; il me regardait fixement sans rien dire, et quand j'arrivai à la réhabilitation delà vieillesse, il me prit la main et je vis deux grosses larmes rouler le long de ses joues.
a Merci, médit tout bas Mme Récamier. » « A ce moment cinq heures sonnèrent; aussitôt, sur un signe de Mme Récamier, on tira la sonnette placée près ,de la cheminée, la porte du salon s'ouvrit et un domestique parut. Selon un cérémonial qui se pratiquait tous les jours, mais que je vis alors pour la première fois, le domestique marcha droit au fauteuil de M. de Chateaubriand, le prit par le dossier, le tira dans la direction de la porte et commença à effectuer la sortie. M. de Chateaubriand, toujours assis, toujours silencieux, s'en allait, tiré par derrière et faisant face à l'ennemi : f ennemi, c'était nous, pour qui il se composait un admirable visage de sortie, sur qui il dardait des regards où il concentrait tout ce qu'ils avaient encore d'éclairs, puis il disparaissait lentement, laissant dans le salon je ne sais quelle trace lumineuse, et comme une impression de beauté. Une fois sorti, une fois la porte fermée, son domestique le prenait par-dessous les bras, le soulevait avec peine, et le vieillard impotent, courbé en deux, mal affermi sur SCS jambes chancelantes, commençait à
descendre. Si un visiteur le rencontrait dans l'escalier, défense absolue de le saluer, d'avoir l'air de le reconnaître : c'eût été surprendre le dieu en.flagrant délit d'humanité. « Tout autre était le salon de Mme de Rauzan. Plus mondain, plus élégant, il servait de rendez-vous à trois sortes de mondes. Un arrière-ban de duchesses douairières , de vieilles marquises pleines de dignité que lui avait léguées sa mère, donnait à sa société un fond de gravité et de sérieux. Ses filles, jeunes et jolies, amenaient après elles tout ce qu'avait d'élégance, de grâce, de gaieté, de mouvement, le jeune faubourg Saint- Germain ; et enfin le goût de la maîtresse de la maison pour les arts, y appelait une élite de littérateurs et de musiciens. C'était un charmant mélange. La duchesse de Rauzan y présidait à merveille. Jamais femme ne répondit mieux à l'idée qu'on se fait d'une grande dame. Elle avait le génie de l'attitude. Avec sa belle taille, sa dignité souriante, sa politesse nuancée, elle savait mêler les rangs en gardant les distances. Quand il y avait un mariage dans la société
(pour le faubourg Saint-Germain, la société c'est sa société), le nouveau marié n'avait pas de soin plus pressant que d'amener sa jeune femme chez la duchesse deRauzan; c'était comme une présentation à la cour. On y faisait souvent des lectures, on y donnait des concerts, toujours religieusement écoutés. Mme de Rauzan y tenait, par égard pour les artistes, et par égard pour son salon. Son salon était sa vie, son orgueil, sa passion ; jusque dans les derniers temps de son existence, atteinte d'un mal incurable, elle se faisait lever au milieu du jour, s'habillait, se parait, disputait aux ravages de la maladie ce qui lui restait d'agréments dans le visage, puis, à quatre heures, elle apparaissait gracieuse, aimable, attentive, et là, rassemblant toutes les forces que lui avait données une journée de repos, elle les dépensait en deux heures de sourires, souvent payés ensuite par de cruelles souffrances. C'est le rôle de la femme du monde arrivée à l'état héroïque. Son salon était son champ de bataille, elle ne l'a quitté que pour mourir. « Eugène Sue ne fit que passer à l'Abbaye-
aux-Bois, mais il s'occupait fort de ce qu'on y disait de lui. Savoir. que M. de Chateaubriand avait prononcé son nom lui était un vrai sujet de joie, et il recueillait non sans émotion les échos du salon de Mme Récamier qui arrivaient jusque chez Mme de Rauzan. Là il était fêté, vanté, patronné. Le premier exemplaire de toutes ses œuvres était toujours déposé sur la table de Mme de Rauzan, magnifiquement relié et orné de ses armes. Un tel patronage lui ouvrit tous les salons du faubourg Saint-Germain. M. Mole l'appela son jeune ami, et cette entrée dans le monde de Tarislocratie renouvela son talent en renouvelant ses modèles. De cette époque datent ses trois grands ouvrages consacrés à la peinture de la société élégante : la Coucaratcha, la Vigie de Koatven et Mathilde, Il n'a rien écrit de plus brillant, de plus original et de plus audacieux que Crao de la Coucaratcha, que le premier volume de la Vigie, que le rôle à' Ursule àarns Mathilde, et que ce charmant Marquis de Létorière, qui reste un chef-d'œuvre même aujourd'hui, quoiqu'il ait commis l'imprudence de lui
donner, pour second titre, VArt de, plaire. Malheureusement son caractère n'y gagna pas autant que son talent. Les hommes d'imagination sont sujets à des explosions de défauts passagers, dont leur imagination même est la cause et l'excuse. Il ne faut pas juger les poètes comme les autres. Leur tête se monte plus facilement : tout ce qui brille les séduit. L'éclat du monde aristocratique éblouil Eugène Sue. Il s'affola de la qualité comme s'il était de qualité. Cet écrivain si modeste allia la vanité du noble de province à la vanité du dandy. Il ne tirait aucun orgueil de l'admirable talent qu'il possédait, mais il était entiché du titre qu'il n'avait pas. Il fit peindre des armoiries sur ses voitures. Pour jouer au gentilhomme, il poursuivait de ses sarcasmes inépuisables la royauté bourgeoise de Louis-Philippe, ce qui ne l'empêchait pas de se faire inviter aux chasses à courre du duc d'Orléans, et il s'en tirait par un mot d'esprit : « Je ne me rallie « pas à sa famille, je me rallie à sa meute. )) Chose inexplicable, ce moqueur impitoyable en arriva, avec ses cheveux frisés, ses ha-
billemenis excentriques, son air gourme, son silence important, à provoquer les railleries de bon nombre de jeunes gens qui ne l'aimaient pas parce que les femmes l'aimaient trop, et qui l'appelaient le parvenu. Il le savait, il souffrait de la figure qu'il faisait dans le monde, et son invincible timidité ajoutait encore à sa souffrance, car, nouvelle bizarrerie, il était timide! si timide qu'en 1848, nommé représentant, il n'osa jamais dire un mot à la Chambre, et que, forcé de lire tout haut un rapport d'une demi-page, il supplia un de ses collègues de faire du bruit pendant qu'il parlerait, pour qu'on ne l'entendît pas. Eh bien, un cercle de femmes le paralysait comme la tribune. Combien de fois, au milieu d'un souper à nous deux, où il avait été étincelant de verve et de gaieté, s'est-il arrêté pour me dire : « Oh ! si je pouvais causer comme cela dans le monde! car il n'y a pas à dire, j'ai très bien causé, n'est-ce pas? j'ai été très amusant. Eh bien, dans un salon, je suis muet comme un poisson, et bête comme une oie! » Il faut croire qu'il se rattrapait dans le tête-à-tête, car ses
succès de femmes furent nombreux. Sa figure aidait à son esprit et à son talent. Des yeux bleus admirables ! une forêt de cheveux noirs comme le jais ! Des sourcils pleins de caractère! Des dents charmantes dans une bouche très fine. Le tout, il est vrai, déparé par un diable de nez un peu de travers, un peu en Tair, dont il disait plaisamment: « C'est ennuyeux! j'ai le nez canaille! :» Mais ce nez, à son tour, était fort corrigé par un train de grand seigneur, qui éblouissait les femmes et désespérait les hommes.
ce Eugène Sue n'avait pas seulement le goût du luxe, il en avait le génie. Ses folles prodigalités partaient de son imagination autant que de son caractère. Il inventait des sujets de dépense comme des sujets de roman. Cette fécondité créatrice, qui jaillissait sous sa plume en situations dramatiques, en caractères originaux, en scènes poétiques et gracieuses, se traduisait dans sa vie en inventio ns de fêtes, de repas, de meubles, d'attelages, de cadeaux. Parfois même il s'amusait (sa malice de gamin ne l'ayant jamais quitté) à décrire dans ses romans des bijoux et des
ameublements inexécutables, que ses admiratrices s'épuisaient et se ruinaient à exécuter. « Je touche là à un point fort délicat. Un des signes les plus frappants de la célébrité littéraire est de grouper autour d'un grand écrivain toute une clientèle de femmes, qui le suivent non seulement comme ses admiratrices, mais comme ses adeptes. Ce sont des espèces de Madeleines... non repenties. Le génie ne suffit pas pour obtenir cette gloire, il y faut un génie particulier, un génie oii le romanesque domine, et où la raison ne domine pas. Voltaire ne Ta pas eue; il avait trop de bon sens. On n'a jamais dit : les femmes de Voltaire, mais il y a eu les femmes de Rousseau, les femmes de Chateaubriand, les femmes de Lamartine. Eh bien, il y a eu les femmes d'Eugène Sue. Le maître auquel elles s'attachent les marque de son empreinte. Les femmes de Rousseau étaient déclamatoires; les femmes de Chateaubriand étaient chevaleresques et chrétiennes; les femmes de Lamartine amalgamaient la religiosité et l'amour ; les femmes de Sue étaient sceptiques et, oserai-je le
dire, cyniques. La licence effrontée de ses théories sur l'amour et sur l'adultère avait eu sa part dans son empire sur les femmes. Elles Taimaient parce qu'il les troublait, et, comme il arrive toujours, en l'imitant, elles l'exagéraient. Une d'elles, jeune et jolie, lui écrivait... j'ai vu la lettre : « Le même instinct de dépravation nous rassemble. » Une autre, très grande dame, et fort belle, le reçoit un jour en tête-à-tête. Onze heures, minuit, une heure du matin sonnent à la pendule. Ces trois heures avaient été employées par Eugène Sue à convaincre sa belle hôtesse de sa passion, et à la supplier d'y répondre. Tout à coup ses instances devenant plus vives, elle l'arrête et lui dit avec un sang-froid -de glace : « Il est une heure du matin, vous êtes seul avec moi depuis plus de trois heures; mes gens sont dans l'antichambre; votre voiture est à ma porte; nos deux vanités sont satisfaites, si nous en restions là? » Et cette femme était jeune! Elle avait à peine vingt-cinq ans. On a beaucoup dit que la littérature était l'expression de la société; mais la société est souvent
l'expression de la littérature. Eugène Sue a eu une très fâcheuse influence sur le petit monde qui Tadmirail. Mieux que personne peut-être, il a peint les faussetés, les élégances, les frivolités, les grâces, les corruptions de la société ; mais il en a oublié les vertus. Dans le tableau de l'aristocratie, il a oublié l'aristocratie du cœur. Elle existe pourtant, je dirai, et ce qui fait le charme, la grandeur, la vérité des romans de Jules Sandeau, c'est précisément ce beau reflet de noblesse qu'il répand sur le front de ces jeunes filles aristocratiques dont Mlle de la Seiglière est comme la 'sœur aînée.
ce Rien de pareil chez Eugène Sue. Il n'a jamais su peindre une honnête femme. Dès qu'il la fait honnête, il la fait ennuyeuse. Vous rappelez-vous cette insupportable Matliildo, si justement éclipsée par la perverse Ursule? Je lui disais en riant qu'il n'avait pas le doigté de la vertu. Comment saplum^ Taurait-elle eu, son cœur ne l'avait pas. Je lui ai connu des amours qui allaient jusqu'à la passion. Je l'ai vu pleurer, sangloter, à propos d'un abandon, d'une trahison de
femme, toujours pour des Ursule. Il lui fallait dans l'amour un ferment de vice. Mais, en même temps, chose bien étrange, l'idéal est un tel besoin pour les hommes d'imagination, qu'à peine épris d'une de ces créatures si peu poétiques, il poétisait. J'ai lu des lettres de lui à l'une d'elles; il n'y est question que de sa grande âme! Étant jeune, il avait une maîtresse, célèbre dans le monde de Paris par ses aventures, et si violente d'humeur qu'un jour, en rentrant chez lui, il voit tomber à ses pieds dans la cour, une petite table qu'il reconnaît pour être à lui; il lève la tête... tout son mobilier sautait par la fenêtre ! C'était MlleX... qui le déménageait dans un accès de rage. Eh bien, il voulait l'épouser à toute force! Enfin, à cinquante ans, il m'envoya un fascicule de vers, les premiers, je crois, qu'il ait jamais faits, consacrés à la glorification d'une femme plus célèbre encore que l'autre, et qu'il comparait à la vierge Marie, quoiqu'elle n'eût vraiment pas le moindre rapport avec le dogme de l'Immaculée Conception. »
Tout en causant, mon compagnon de promenade et moi, nous étions arrivés à un petit banc, bien connu des visiteurs de la fontaine Stanislas et situé dans un coin de forêt tout à fait charmant. Nous nous y assîmes et je dis à mon interlocuteur :
a Je fais une remarque qui m'inquiète.
— Laquelle?
— J'ai peur de vous avoir donné une idée défavorable d'Eugène Sue ; il me semble que je ne vous l'ai peint que par ses mauvais côtés. Je me fais l'effet d'une espèce de Gain égorgeant son frère.
— Je pense bien, me répondil-il en riant, que vous allez vous rattraper. Puis, vous m'avez révélé dans Eugène Sue une qualité que je ne lui connaissais pas et qui compense bien des défauts, la sincérité. Pas la moindre pose théâtrale! Il en dit plus contre lui que n'en pourraient dire ses ennemis mômes.
— Vous avez mis là le doigt, lui répondisje, sur une des plus charmantes qualités d'Eugène Sue. Sa sincérité était absolue, en effet, et lui donnait quelque chose de la
grâce d'un enfant. Oui ! Si étrange que puisse paraître ce mot appliqué à l'auleur de Matliilde et d'Atar-Gull, il y avait de Tenfant en lui. Il était mobile et aimable comme un enfant, admiratif comme un enfant, câlin comme un enfant, repentant de ses torts comme un enfant, ce qui fait qu'on les lui pardonnait comme à un enfant; enfin cet ensemble de défauts naïvement avoués et de qualités naïvement oubliées, formait une des natures les plus séduisantes que j'aie connues, et ce charme tout particulier l'a suivi jusque dans sa transformation.
— Nous y voilà donc enfin I
— Elle commence.
« Un coup violent l'arracha brusquement à la vie de luxe et à la vie du monde. Ce coup, vous le devinez, ce fut la ruine. En trois ou quatre ans il avait tout dévoré, son patri-
moine, un héritage et le produit considérable de ses romans. Ce malheur resserra encore notre liaison, et il m'en advint avec lui comme avec Berlioz : mon cher foyer de famille lui servit de lieu de refuge. U arrivait tous les jours chez moi, vers les deux heures, pâle et défait, me suppliant de fermer ma porte, car tout visageétrangerlui était odieux, et je ne puis penser sans émotion aux larmes et aux sanglots du pauvre garçon.
— Quoi ! des larmes, à trente-six ans, pour de l'argent- perdu !
— Oh ! ne l'accusez pas ! il avait perdu bien smire chose que de l'argent. Quelques jours après sa ruine, une femme qu'il adorait, et qui lui reprochait toujours de ne pas l'aimer assez, rompit net avec lui, lui arrachant ainsi jusqu'aux joies du passé. Ce n'est pas tout ! Frappé dans son amour, il se sentit en même temps mortellement atteint dans son talent.
ce II y a, dans la vie des artistes, des moments le crise qui sont le coup de cloche de la dé- •adence ou le signal du renouvellement, lia cine a écrit ce mot profond : « Un poète
« qui, à quarante ans, ne trouve pas une a source d'inspiration nouvelle est mort ce comme poète. » Eugène Sue en était là. Il avait épuisé le roman maritime, épuisé le roman mondain, il lui fallait une nouvelle sphère, et il n'en connaissait pas d'autre, il n'en entrevoyait pas d'autre. Il sentait son imagination s'effondrer comme le reste. Plus d'invention ! plus d'idées ! plus d'exécution ! 11 restait des heures entières assis devant son papier, sans pouvoir écrire une ligne. Je l'entends encore me dire avec désespoir : « Je suis fini ! je suis fini ! Je ne trouve « plus rien ! Je ne trouverai plus rien ! Il ne « me reste même plus la consolation du trace vail! » Pour le calmer, la maîtresse de la maison, qui aurait suffi à lui prouver qu'on pouvait être une charmante femme et une honnête femme, se mettait au piano et lui chantait quelques mélodies de Schubert dont les premières œuvres venaient de paraître. Quoiqu'il n'aimât pas la musique aussi passionnément que moi, il y était sensible, surtout à ce moment-là. Il en est des âmes blessées comme des organes malades, elles
ont une délicatesse de perception que ne connaît pas toujours la santé; et souvent, le soir, quand il nous quittait, nous avions la joie de le voir partir, non pas consolé, mais moins inconsolable.
a Un incident de famille et un hasard de conversation le tirèrent de cette torpeur morale et intellectuelle. Notre petite fille fut atteinte d'une grave maladie dont la guérit une intervention quasi-miraculeuse. Est-ce la vue de notre désespoir pendant ces onze jours de mortel péril? est-ce l'ivresse de notre joie quand vint la convalescence? je ne sais. Mais tout ce qu'il vit, tout ce qu'il entendit dans notre maison, pendant cette terrible crise, lui- donna une forte secousse au cœur. Il comprit qu'il y avait des douleurs plus terribles que des pertes d'argent, que des abandons de femmes, et même que des défaillances d'imagination ; il rougit presque de son chagrin en face du nôtre! Deux de nos amis, Goubaux et Schœlcher, venaient chaque soir pour passer avec nous la nuit au chevet de cette pauvre petite créature mourante, et s'associer aux soins de toutes
les minutes que demandait cette lutte désespérée contre la mort. Eugène Sue fut touché de cette amitié si vive, il demanda sa part de ce dévouement; il ne pouvait, sans une émotion qui le distrayait de lui-même, regarder dans son lit, les yeux fermés, les cheveux épars, la figure plus blanche que son oreiller, cette enfant qui, quelques jours auparavant, venait se jeter si gaiement et si étourdiment à travers son chagrin! Enfin, que vous dirai-je! Quand elle se releva de cette maladie, il sembla que lui aussi, se relevait de la sienne! Il avait changé d'air! Il avait respiré une atmosphère plus pure, plus saine! Son cœur s'était retrempé au sein des sentiments naturels, et c'est presque sans surprise qu'un jour je l'entendis me dire : « Le goût du travail me revient. Je sens en moi ce que doivent sentir les arbres sous leur écorce, au mois de mars ! Un mouvement de sève!... » Puis il ajoutait, car il aimait passionnément les fleurs, il ajoutait en riant : <c Décidément je crois que je vais entrer dans l'espèce des rosiers remontants! J'aurai ma floraison d'août ! Seulement , une chose
m*inqiiiète encore, je ne trouve pas de sujet! — Vous en trouverez. — Oui! mais quand? Il m*est venu, depuis quelque temps, un mauvais sentiment que j'ose à peine vous avouer et qui me trouble. — Lequel? — Vous le savez, s'il y a des femmes que Tinfortune éloigne, il y en a d'autres qu'elle attire. — Ce sont les meilleures. — Eh bien, une de ces meilleures-là est venue à moi. Elle me fait penser à ces délicieux vers de Shakespeare dans le récit d'Othello : « Elle m'aima 'pour mes malheurs et je raimai pour la part qu'elle prenait à mes malheurs. » Mais une idée amère empoisonne ce commencement de joie. Je vais vous montrer là un vilain coin de mon cœur. Toute ma vie, mais surtout depuis trois ans, j'ai affiché un grand mépris pour les femmes, j'ai joué à la rouerie, j'ai pris le masque du scepticisme. Eh bien, ce masque est devenu le visage, ce jeu est devenu- la réalité, et cette réalité, sous le coup de la trahison dont j'ai été l'objet, est devenue un supplice! Il m'est impossible de nier l'amour de cette jeune femme, et il m'est impossible d'y croire!