‹ Soixante ans de souvenirs (volume 3)Chapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

Elle n'a aucun intérêt à me tromper puisqu'elle ne peut rien retirer de moi. N'importe ! Tout le temps qu'elle me parle de sa tendresse, je me dis : « Pourquoi me parle-t-elle ainsi? Dans quel but? Quel avantage en espère-t-elle? )> C'est affreux! Figurezvous un homme qui, en regardant l'éblouissante fraîcheur d'un visage de vingt ans, verrait derrière ces joues, le squelette! »

ce Je l'interrompis vivement : « Eh bien ! lui dis-je, le voilà , votre sujet ! Un sujet poignant, nouveau! Le sceptique puni par le scepticisme! cela convient merveilleusement à votre talent! — Vous croyez? — J'en suis sûr! cherchez! faites comme Goethe, dépeir gnez votre désenchantement... et qui sait, peut-être en guérirez-vousen le dépeignant. » 11 suivit mon conseil et il chercha si bien, que quinze jours après son roman d'Arthur était commencé; Arthur, où Ton trouve les tâtonnements d'un ouvrage de transition, mais dont certaines pages ont une force d'analyse psychologique que l'on voudrait rencontrer plus souvent chez Eugène Sue. Du reste, ce nouveau travail le saisit si vivement

que, quelque temps après, il entra chez moi en me disant : « Je quitte Paris; je ne peux pas travailler ici. J'ai ramassé çà et là quelques débris de créances; je m*en vais à trente lieues, en Sologne, dans le vaste et stérile domaine d'un de mes parents, oij j'ai arrangé à ma guise une maison de paysan. Je me fais ermite! » Il partit, en effet, troisjours après pour son ermitage; seulement, en historien fidèle, je dois ajouter qu'il y alla en poste.

ce Le voilà donc installé à la campagne. Une des particularités les plus curieuses de son caractère était une puissance de solitude, que je n'ai connue à aucun autre homme d'imagination. Les longs hivers, passés tout seul, loin de toute habitation, au milieu des neiges, des rochers, des bois, le rassérénaient au lieu de l'attrister. Toute la journée, dans sa retraite, se divisa en deux parts : neui heures de travail, et quatre heures de promenade. Passant ainsi au milieu des bruyères et des sapins de la Sologne, se dessinant à l'horizon, sur un petit poney qu'il avait acquis en échange d'une superbe pièce

d'argenterie, et suivi d'un grand lévrier que lui avait donné le comte Dorsay, il avait l'air d'un personnage de Walter Scott.

ce C'était vers d 841 . A ce moment, si vous vous le rappelez, les idées sociales, les questions de paupérisme commencèrent à travailler les esprits, on se préoccupa et on s'occupa du sort, des mœurs, des souffrances des classes travailleuses; le peuple prit sa place dans l'imagination publique. Eugène Sue étant revenu à Paris, un éditeur intelligent et chercheur vint le trouver et lui apporta une publication anglaise illustrée, dont les gravures et le texte étaient consacrés à la peinture des mystères de Londres : « Un ouvrage de ce genre sur Paris, lui dit-il, aurait de grandes chances de succès. Voulezvous me le faire? — Une revue illustrée? lui répondit Eugène Sue, cela ne me tente guère. Enfin, j'y penserai. » Quelque temps après, je reçus de lui, à la campagne, un petit carton brun renfermant deux ou trois cents pages de manuscrit, et accompagné de ce mot, que j'ai toujours gardé : « Mon bon « Ernest.... » Je m'arrête à cette suscription,

parce que j'y retrouve un des traits et un des charmes du caractère d'Eugène Sue; il était très affectueux, je dirais volontiers, très câlin de termes avec ses amis. Il n'employait jamais le mot banal : mon cher ami, il vous nommait par votre nom de baptême , auquel il ajoutait toujours le mot « bon ». C'est ainsi qu'il écrivait à Schœlcher et à Pleyel : mon bon Victor, mon bon Camille, et dans sa jeunesse, s'étant lié très intimement avec un écrivain de beaucoup d'esprit, M. de Forge, il ne le nommait jamais autrement que mon bon frère. Si j'ai insisté sur ce petit détail, c'est qu'il révèle ce qu'il avait de meilleur en lui, et ce qui l'a sauvé. // était profondément bon et humain. Revenons à la lettre : « Mon bon Ernest, je vous envoie je ne sais quoi, lisez. C est peut-être bête comme un chou. Cela m'a bien amusé à faire, mais cela amusera-t-il les autres à lire? Voilà le douteux. Vite un mot qui me dise votre opi-' nion. » Je lus. Le premier chapitre était une sorte de prologue, qui m'intéressa médiocrement. Mais quand le véritable roman commença, quand vint le premier, le second,

le troisième, le quatrième chapitre, je me sentis comme frappé d'une secousse électrique, mes mains tremblaient en tenant le papier; je ne lisais pas, je dévorais! C'était Fleur-de-Marie, le Chourineur^ le Maître d'école, c'était la moitié du premier volume des Mystères de Paris I Vous devinez ma répo-nse. « Succès énorme! Le plus grand de « vos succès ! Envoyez-moi vite la suite ! » A quoi, il me répondit : « Je suis très heu reux de votre réponse; mais, quant à la suite, je serais bien embarrassé de vous l'envoyer, je ne la connais pas. J'ai écrit cela d'instinct, sans savoir où j'allais! Maintenant, je vais chercher. » Or, savez-vous ce qui l'aida à trouver? Un article de journal. A l'apparition des Mystères de Paris dans les Débats, M. Considérant, directeur de la Démocratie pacifique, signala le nouveau roman comme un véritable événement littéraire. c< Je vois oii va l'auteur, disait-il. (Il était plus avancé que l'auteur même.) Il entre dans une voie inexplorée ! Il entreprend la pemture des souffrances et des besoins des classes travailleuses! M. Eugène Sue a été

EUGÈNE SUE. î^i

bapliséle romancier maritime; aujourd'hui, il s'appelle le romancier populaire. » A peine cet article lu, je le mis sous bande et je l'envoyai à Eugène Sue. « Merci, me répondit-il, je l'ai. J'ai été causer avec l'auteur. Je vois clair. » Alors commença pour lui une existence toute nouvelle. Il se lança dans le monde d'en bas comme il s'était lancé dans le monde d'en haut. A la place de l'habit rouge du chasseur, à la place du bouton des grandes véneries, du camellia à la boutonnière, il acheta une casquette, une blouse, de gros souliers, et il s'en alla, le soir, à pied, dans les faubourgs, dans les cabarets de barrière, dans les réunions d'ouvriers, dans les garnis, dans les taudis, dans les hospices, vivant de la vie populaire, s'attablant dans les bouges, et plongeant pour ^insi dire son imagination au milieu de ioutes ces nûsères, de toutes ces haines, de tous ces dévouements.

— Je vous arrête, me dit mon compagnon, pour vous demander l'explication d'un mot que vous avez jeté au courant du récit, et qui me semble tout à fait incompréhensible.

— Lequel?

— C'est qu'en commençant les Mystères de Paris l'auteur ne savait pas où il allait. Quoi! tous ces personnages si vigoureusement posés ne marchaient pas à un but déterminé?

— Non. Sue a toujours procédé ainsi. Le hasard était son guide. Quand il commençait à écrire, il mettait à la loterie. Ce n'était pas lui qui gouvernait sa plume, c'était elle qui l'entraînait. Les lettres, les mots, en naissant sous ses doigts, étaient comme des signes mystérieux, qui lui disaient : Va de ce côté! Son encre était une sorte d'encre sympathique, elle Pinspirait. Il lui est arrivé quelquefois de n'imaginer le personnage capital de son roman, le ressort principal de son action dramatique, qu'à la fin d'un volume, et par pur hasard. Vous rappelezvous Rodin, dans le Juif Errant?

— Si je me le rappelle! c'est le rôle le plus original du livre ! c'est le pivot de l'action.

— Eh bien, il a trouvé ce pivot de l'action au milieu de l'action! Un soir, à la fin d'une

journée de travail, en écrivant les dernières lignes d'un chapitre, tout à coup, sans qu'il ait jamais su pourquoi ni comment, se dessina sur le papier, la silhouette de ce type de jésuite, sale, crasseux, chaste, sur lequel porte l'ouvrage entier.

— Vous me remplissez d'étonnement. Je croyais que toute œuvre d'imagination, pour être forte, devait être une œuvre de méditation, où chaque partie, chaque détail était concerté d'avance, en vue de la conception générale et du but final.

— Rien de plus exact pour les œuvres dramatiques, car ce sont avant tout des œuvres d'ensemble. Une des premières scènes que doit trouver l'auteur dramatique, c'est la dernière, c'est-à-dire le dénouement, vers lequel tendent toutes les actions et presque toutes les paroles des personnages. Il n'en est pas de même du roman. On lui permet le détour, la digression, l'épisode. On pardonne au romancier de s'amuser en route, s'il nous amuse aussi. Je pourrais vous citer tel maître du genre, qui a commencé souvent comme Eugène Sue, sans savoir où il allait.

QuanL à lui, il était absolument incapable d'écrire un plan, un scénario. S'il n'a jamais composé seul une pièce de théâtre, c'est précisément parce qu'il fallait la composer. La combinaison tuait chez lui l'inspiration. C'était l'incertitude, l'embarras, qui l'excitaient, l'aiguillonnaient et le rendaient créateur. Croiriez-vous que, dans ses grands romans, il lui est arrivé de placer ses personnages dans une position inextricable à la fin d'un feuilleton, d'un feuilleton qui devait paraître le lendemain, sans savoir ce qu'il mettrait dans le feuilleton du surlendemain. Alors arrivait chez moi un bout de lettre écrite en caractères hiéroglyphiques : « Mon « bon Ernest, je suis dans le pétrin! Lisez « ce feuilleton; du diable si je sais com- <c ment je tirerai mes personnages de là ! Je « serai chez vous à six heures, nous dînerons « et nous chercherons après le dîner. » « Mais, misérable, lui disais-je quand il arrivait, pourquoi vous jetez-vous dans des difficultés pareilles? — Vous le savez bien, parce que je ne peux pas faire autrement. — Mais je viens de le lire, votre damné feuilleton.

EUGEÎ^E SUE.

C'est inextricable! c'est inextricable! — Bah ! me répondait-il avec un sang-froid merveilleux; voyons, raisonnons un peu. Supposez que ce soient des êtres réels et qu'ils se trouvent réellement dans cette position; ils en sortiraient, n'est-ce pas? Bien ou mal, mais ils en sortiraient. Eh bien, trouvons ce qu'ils feraient, w Et nous voilà causant, disputant, cherchant, lui plein d'imaginations de toute sorte et s'interrompant de temps en temps pour me dire : « Connaissez-vous rien de plus amusant que de jouer ainsi le rôle de la Providence, de la Fortune ; de faire des heureux, des malheureux; d'enrichir celui-ci, de ruiner celui-là; de donner la femme qu'il aime à un pauvre jeune homme qui ne s'y attend pas ! C'est ce qui m'a fait créer le personnage de Rodolphe dans les Mystères de Paris! Rodolphe est un romancier en action ; seulement j'ai deux avantages sur lui : d'abord j'ai droit de vie et de mort sur mes personnages; puis, je ne prévois pas plus qu'eux ce qui va leur arriver! » C'est ainsi, qu'après deux ou trois heures de remuement d'idées et d'effervescence d'imagina-

tien, il partait tranquille, et ayant trouvé,

— Yous m'aviez promis une créature singulière, me dit mon interlocuteur, vous m'avez tenu parole. Seulement jusqu'ici je ne vois encore que le démocrate d'imagination. Mais oii est le démocrate de conviction? Il a changé de modèles, il peint des ouvrières après avoir peint des duchesses ; rien là que de très habituel. Tous les artistes en font autant.

— Vous allez le voir faire ce qu'aucun d'eux n'a fait. »

« Le travail lui avait rendu le succès; le succès lui avait rendu l'argent ; et avec l'argent revint pour lui la vie élégante et confortable. Une petite maison, rue de la Pépinière, transformée en un cottage plein de fleurs satisfaisait à tous ses besoins de bien-être et répondait à son goût de luxe à la fois artis-

tique et mondain. Sa société avait changé avec son talent; le monde des duchesses n'était plus le sien, et avait fait place à un certain nombre de relations plus sérieuses. Chaque mois il réunissait à dîner Schœlcher, Goubaux, Camille Pleyel et moi.... Cequ'il appelait le quatuor d'amis. Quatuor était bien le mot, car chacun y représentait pour ainsi dire un instrument différent. Schœlcher y apportait ses inflexibles principes d'honneur et de liberté, qui, mêlés à son goût passionné pour les arts et à sa courtoisie chevaleresque, donnaient à ce défenseur de la race noire je ne sais quel air de sang-mêlé de Spartiate et d'Athénien. Goubaux arrivait avec cette universalité d'intelligence qui a fait de lui le fondateur de l'enseignement professionnel en France, en même temps que l'auteur du Joueur et de Richard Darlington. Quant à Camille Pleyel...

— Était-ce Pleyel, le facteur de pianos?

— Précisément, et dites-vous que jamais instniment de musique ne sortit de ses ateliers, résonnant plus harmonieusement que son âme. Il avait toutes les séductions qu'on

admire chez les artistes et toutes les générosités qu'on leur suppose. Pianiste de premier ordre, élève de Steibelt, il tenait de lui la tradition, le style des maîtres. Chopin disait souvent : « Il n'y a plus aujourd'hui qu'un homme qui sache jouer Mozart, c'est Pleyel, et quand il veut bien exécuter avec moi une sonate à quatre mains, je prends une leçon. » Comme je vous l'ai dit, Eugène Sue avait un goût naturel pour la musique; ce que voyant, Pleyel s'imagina de faire fabriquer quatre clochettes de sonorités différentes et harmoniques, qui, attachées au cou de quatre vaches paissant dans les landes de Sologne, donnaient au promeneur l'agréable sensation de l'accord parfait. La conversation de Pleyel abondait en souvenirs intéressants sur les grands musiciens. Il avait entendu improviser Beethoven ! Le fait est curieux, et comme nous ne sommes pas des auteurs dramatiques, et que la digression nous est permise, vous me pardonnerez ce court récit : Un jour, à Vienne, on annonce un grand concert et, pour couronner le concert, une improvisation de Beethoven. Pleyel y court avec son père;

le maître arrive, s'assied au piano, prélude par quelques notes .'nsignifiantes, cbauelie quelques accords, les interrompt, en essaye d'autres qu'il abandonne aussi, puis tout à coup, après deux ou trois minutes d'essai, il se lève, salue et s'en va. La déconvenue du public, vous vous la figurez ! On ne parla toute la journée, à Vienne, que de ce scandale. Le lendemain matin, Ignace Pleyel, le père de Camille, lui dit : « Allons donc voir « Beethoven. » Ils arrivent ; le jeune homme tout tressaillant d'admiration, et un peu de crainte : dans quel étal allait être le maître? A peine les a-t-il aperçus : « Ah! vous voilà! Étiez-vous hier au concert? Oui. Eh bien, qu'ont dit ces imbéciles? Ils m'ont traité sans doute de malotru ! Ah çà ! est-ce qu'ils s'imaginent qu'on improvise comme on fait des souliers, à volonté? Je suis arrivé avec d'excellentes intentions d'improvisateur, j'ai essayé, mais l'inspiration n'est pas venue ! Que voulez-vous que j'y fasse? Il ne me restait qu'un parti, prendre mon chapeau et m'en aller, c'est ce que j'ai fait. Tant pis pour eux, s'ils grognent. » Tout en parlant

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ainsi, il était debout, à côté de son piano, nerveux, agacé, et tapotant machinalement sur l'instrument avec la main gauche, frappant tantôt une note. . . tantôt l'autre. . . tantôt d'un seul doigt. . . tantôt de deux ou de trois. . . . Peu à peu, sans qu'il s'en aperçoive, sans qu'il interrompe la conversation... tous les doigts de la main gauche se mettent de la partie... les notes succèdent aux notes... un vague contour de mélodie se dessine... puis sa physionomie change, sa parole devient intermittente... l'intonation n'est plus d'accord avec le mot... enfin, au bout de quelques minutes, le voilà assis en face du piano, attaquant l'instrument tout entier, ne sachant plus s'il y avait quelqu'un là, le visage en feu, penché sur le clavier, en faisant jaillir à flots pressés, les traits, les chants, les gémissements, montrant enfin à Camille le spectacle inoubliable d'un grand homme saisi à l'improviste par son génie, en lutte avec l'inspiration, en pleine crise d'enfantement, et sortant de cette heure de création, pâle, frémissant, épuisé ! Pleyel était admirable en racontant cette scène; Beethoven re-

vivait dans sa physionomie et dans sa voix. Mais chezPleyel Tartiste n'était que la moitié de rhomme. II y avait en lui un administrateur de premier ordre, et dans sa sympalliie ardente pour Eugène Sue, il se mit en tele de lui assurer une fin de vie heureuse. Il se fit son homme d'affaires. La fonction n'était pas facile. Les prodigalités d'Eugène Sue le replongèrent bien promptement dans les embarras d'argent, dans les dettes, dans les billets à ordre, et une seconde ruine le menaçait. Camille Pleyel, de son autorité privée, lui constitua un conseil judiciaire amiable; ce conseil se composait de lui, de Goubaux et de moi. Mainmise sur tout ce qu'il gagnait ! assignation d'une pension mensuelle! réforme du luxe inutile! échelonnement de tous les mémoires des créanciers jusqu'à extinction totale des créances ! Sue se laissait faire avec la docilité et le charme d'un enfant. Ce qui lui rendait ces sacrifices plus faciles, c'était le succès croissant de ses ouvrages et le développement de son influence sur les classes populaires. Il exerçait une sorte de royauté sur le peuple de Paris. Les sympathies les

plus ardentes, les enthousiasmes Aes plus reconnaissants saluaient chacun de ses chapitres, et se traduisaient parfois d'une façon étrange et tragique. Un soir, en rentrant chez lui, il heurta du pied, dans l'obscurité, un objet suspendu et mobile; il allume une bougie, que voit-il? Les deux pieds d'un homme qui avait pénétré dans son antichambre, on n'a jamais su comment, et qui était venu s'y pendre; il tenait dans sa main un billet ainsi conçu : « Je me tue par désespoir; il m'a semblé que la mort me serait moins dure si je mourais sous le toit de celui qui nous aime et nous défend 1 » Ce fanatisme pour Sue datait surtout de la publication d'un épisode que vous vous rappelez peutêtre, l'histoire de la famille Morel.

— Morel le lapidaire! s'écria mon interlocuteur. Le diamant perdu; le désespoir de cet honnête homme qu'on accuse d'avoir volé;... l'expulsion de toute la famille I C'est un des plus beaux chapitres des Mystères de Paris I,..

— Eh bien, voici le post-scriptum de ce chapitre. Sue l'avait achevé depuis quelques

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jours et nous avait arraché de:; larmes à tous en nous le lisant. C'était vers la fin d'un mois de février. Le 25, Plejcl avait remis à Suc 1800 francs pour le payement d'un billet à ordre; le 28, dernier jour du mois, nous arrivons tous les quatre pour le dîner mensuel. A peine arrivé, Plcyel lui dit : « Eh bien, le créancier est-il venu? Où est la quittance des dix-huit cents francs?... » Sue balbutia, s'embarrassa, et de sa voix câline : « Mon bon Camille, il ne faut pas m'en vouloir, mais.... — Vous n'avez pas payé! s'écria Pleyel. — Je vais vous dire, mon bon Camille, c'est que.... — C'est que quoi? Encore quelque nouvelle folie 1 Yraimenll vous êtes odieux! Je ne dîne pas avec vous, je m'en vais! » Et Pleyel se lève... „ Mon bon Camille, je vous en supplie, restez! Je n'ai pas pu faire autrement. — G'esl-à-dire que vous n'avez pas pu résister à votre caprice. Voyons! quel objet d'art, quelle pièce d'argenterie vous a encore tourne la tète? Froment-Meuricc sera venu, il vous aura apporté... — Non, non! mon bon Camille, non, Fromcnt-Meurice n'est pas venu

et je n'ai rien acheté! — Mais alors, à quoi avez-vous employé cet argent? — Voilà! c'est que c'est très difficile à dire. — Eh bien, je le saurai malgré vous! » dit Pleyel, et il se met à appeler très haut : « Laurent ! » (c'était le nom du domestique). Laurent paraît. « Qui est venu voir monsieur, ce matin? — Un pauvre entrepreneur en menuiserie, avec sa femme et ses enfants; on allait saisir ses meubles, les créanciers allaient le mettre en faillite. Le pauvre homme pleurait à chaudes larmes, monsieur lui a donné les dix-huit cents francs. » Nous nous trouvâmes un peu embarrassés. Le valet de chambre parti, Eugène Sue reprit à voix basse, et toujours confus : « Mon bon Camille, ce malheureux était Thonnêlelé même, sa probité et sa détresse m'étaient attestées par un homme que vous connaissez et estimez, M. B. Ces dix-huit cents francs lui sauvaient l'honneur. — C'est très bien de faire l'aumône, reprit Pleyel, toujours grondeur, et avec la sévérité du commerçant, mais avant d'être généreux il faut payer ses dettes : la générosité, c'est le luxe; la fidélilé à ses engagements, c'est le

devoir. Votre créancier attend peut-être ses dix-huit cents francs avec impatience, il en a peut-être besoin, lui aussi ! Que diable ! on ne se donne pas de satisfactions de bienfaiteur quand on est débiteur. » Eugène Sue l'écouta, la tête assez basse, et répondit : « Il ne faut pas être trop méchant, mon bon Camille. Vrai! je n'ai pas pu m'en empêcher! Jugez vous-même. On m'avait apporté ce matin les épreuves du chapitre de Morel. En les corrigeant, il m'a semblé que c'était un billet à ordre aussi que ce chapitre-là, et qu'après l'avoir écrit, je n'avais pas le droit de repousser un honnête homme malheureux! » Oh! pour le coup, les larmes nous vinrent aux yeux! Camille lui prit les mains en lui disant: « Vous avez bien fait! Vous valez mieux que nous, et, quant à votre créancier, je me charge de le faire attendre. » « Voilà comment, dis-je alors à mon compagnon de promenade, qui était ému lui aussi, voilà comment l'imagination de Sue a transformé son âme ! Voilà comment la bienfaisance, la charité lui ont passé dans le sang! C'est l'auteur qui a évangélisé l'homme.

On a accusé sa conversion aux idées démocratiques, de calcul; ses actes suffiraient pour répondre. Une fois sur ce chemin de Damas, il alla jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'exil volontaire. Nommé représentant en 1848, il prit place sur les bancs de la gauche, et le premier jour, il alla, par admiration, s'asseoir à côté d'un poète illustre. On discutait je ne sais quelle loi, il causait avec son voisin, et fut surpris de le voir, tout en causant, lever la main, se lever, voter enfin. « Est-ce que vous avez entendu l'orateur? lui dit-il. — Je n'ai pas entendu un mot. — Alors, comment pouvez-vous voter? — Oh! c'est bien simple. Voyez-vous, en face de vous, ce petit monsieur avec des lunettes? — Oui. — Eh bien, c'est lui qui m'apprend mon opinion. Comme nous sommes toujours d'un avis contraire, quand il se lève, je reste assis, et quand il reste assis, je me lève, de confiance; il écoute pour moi. »

« Eugène Sue ne prit pas la vie politique de cette façon insouciante. Il y porta une passion ardente et convaincue.

« Quand vint le Deux-Décembre, il protesta énergiquement contre les décrets, et fut placé par M. de Morny sur la liste des représentants à arrêter. Napoléon le raya de sa main, se rappelant qu'Eugène Sue était le filleul de sa mère. E. Sue refusa cette grâce et se constitua prisonnier au fort de Vanves avec les autres députés. La loi d'exil promulguée, il n'y vit pas son nom, que Napoléon avait effacé pour la seconde fois. Pour la seconde fois aussi E. Sue repoussa cette faveur comme une offense, et s'exila volontairement à Annecy. Il y vécut trois ans, travaillant toujours, affirmant de plus en plus ses principes républicains, poussant trop loin, selon moi, ses théories radicales, mais corrigeant ses théories par ses actes, et consacrant une partie du fruit de son travail à venir en aide à tout ce qui était malheureux autour de lui. Eugène Sue le sceptique! Eugène Sue le gouailleur! Eugène Sue le matérialiste! donnait chaque année, sans être devenu catholique, une somme considérable au curé d'Annecy pour ses pauvres. Qui l'avait converti? Son œuvre I »

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