‹ Soixante ans de souvenirs (volume 4)Chapitre 6 sur 13 · M»« MARS, FIRMIN, GEFFROY, JOANNY · texte numérisé non relu

M»« MARS, FIRMIN, GEFFROY, JOANNY

Le soir où se leva le rideau pour la première représentation de Louise de Lignerolles , nos deux amoureux, Mlle Mars et Firmin, avaient, à eux deux, cent vingt-cinq ans. Eh bien, je n'ai jamais eu d'interprètes aussi jeunes, si jeunesse veut dire feu, passion et conviction.

Bien des différences séparent la Comédie- Française de 1838 de celle de 1887. Toutes ne sont pas au désavantage du présent. Aujourd'hui , même dans la comédie, on met mieux en scène, on habille mieux son personnage, on représente mieux le mouvement

(l'un salon, on clierchc plus la vérité de Taccent; mais, que sont devenues la diction, rélégance des manières , la distinction du langage, tout ce qui faisait du Théâtre-Français , l'image de l'ancienne société française? J'essayerai de marquer quelques-unes de ces différences, en parlant des quatre artistes dont les noms sont inscrits en tête do ce chapitre.

Commençons par Firmin. Je ne puis mieux le peindre qu'en le comparant à notre cher et regretté Delaunay. Ils avaient, tous deux, plusieurs qualités pareilles; d'abord, le regard. Il ne faut pas confondre au théâtre, le regard et les yeux. On peut avoir beaucoup de regard avec de petits yeux; on peut avoir de tiès grands yeux, et n'avoir point ce trait de lumière qui, jaillissant de la prunelle, se répand en une seconde dans toute une salle,

et l'éclairé. Tous deux avaient des dents éblouissantes qui semblaient étinceler comme les yeux, et sourire comme les lèvres. Plus petit que Delaunay, moins bien pris dans sa taille, moins élégant dans sa démarche, Firmin , la tête un peu penchée en avant , se dandinant sur ses jambes, frappant nerveusement ses deux mains Tune contre l'autre, n*avait pas la grâce charmante de Perdican, mais quel feu ! quelle flamme! Quels accents électriques! Il faut remonter, pour se le représenter , aux grands ténors , à Rubini , à David, qui ne touchaient pas seulement votre âme , mais qui faisaient vibrer vos nerfs comme des cordes de harpe. Si passionné que fût Delaunay, Firmin avait quelque chose de plus endiablé , et avec cela , léger comme un oiseau. Voici quelques vers du MisanthroT^e où je les ai entendus tous deux, où ils m'ont ravi tous deux, et où leurs deux talents se sont montrés à moi avec toutes leurs ressemblances, et tous leurs contrastes. C'est le couplet du marquis au commencement du troisième acte. J'ai besoin de citer les vers pour expliquer mon idée.

Parbleu ! Je ne vois pas, lorsque je m'examine,

Où prendre aucun sujet d'avoir 1 âme chagrine.

J'ai du bien, je suis jeune, et sois d'une maison

Qui peut se dire noble avec quelque raison ;

Et je crois, par le rang que me donne ma race,

Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.

Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,

On sait, sans vanité, que je n'en manque pas;

Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire

D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.

Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goiit,

A juger sans étude et raisonner de tout ;

A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,

Figure de savant sur les bancs du théâtre,

Y décider en chef, et faire du fracas,

A tous les beaux endroits qui méritent des ahs !

Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,

Les, dents belles surtout, et la taille fort fine.

Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,

Qu'on serait mal venu de me le disputer.

Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être ;

Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître;

Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi

Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.

Ce ravissant morceau , dans la bouche de Delaunay, étincelait comme un miroir à alouettes au soleil. Autant de vers, autant de facettes. Pas une intention, pas une nuance, pas une délicatesse, qui ne fût mise en relief

et en lumière. Firmin, ne détaillait rien, n'accentuait rien, il emportait tout dans un mouvement qui ressemblait à un frémissement d'ailes, c'était un vol d'abeilles.

Firmin était célèbre dans les déclarations d'amour. Aucun acteur ne se jetait à genoux devant une femme avec autant de passion. Aujourd'hui, on ne se jette plus à genoux. Je crois bien être le dernier auteur dramatique qui se soit permis d'introduire cette pantomime dans une comédie. Bressant, dans Par droit de conquête, en faisant son aveu à Mme Madeleine Brohan , y joignait un agenouillement plein de grâce et de feu. Quand M. Febvre reprit le rôle quelques années plus tard, il me déclara qu'il lui était impossible d'imiter Bressant , qu'il ne savait pas faire cela, qu'il s'y sentirait ridicule, et il avait raison. Le goût avait changé. Se jeter aux genoux d'une femme, baiser la main d'une femme, adresser un compliment à une femme, datait de l'époque où l'amour était accompagné de respect , et où la galanterie se mêlait à ce qu'on appelle faire la cour. Essayez donc, à présent, do faire au théâtre ce qu'on appelait

autrefois une déclaration. Le public éclatera de rire, et la jeune femme aussi. Pour réussir, il faut la piquer au jeu , voire même la brutaliser un peu. Si on avait proposé une pareille scène à Firmin, il aurait répondu comme M. Febvre : Je ne sais pas faire cela.

Le croirait-on, cet acteur si brillant, n'avait pas de mémoire. Force lui était, quand il jouait une longue scène au fond du théâtre, d'avoir un second souffleur derrière le décor. Il inventait les plus étranges artifices de mnémonique. Tantôt c'était un fauteuil, tantôt une fleur du tapis, tantôt un certain quinquet, auxquels il accrochait le souvenir d'un hémistiche, d'un vers qui lui échappait toujours. Comment pouvait-il accommoder sa verve, sa fougue avec ces affreux tâtonnements du souvenir?... Comment? En les faisant servir à sa fougue elle-même. Oui, ainsi que Mole, qui lui^ non plus, dit-on, n'avait pas de mémoire, il tirait de sa lutte avec les mots, des effets inexprimables; il semblait aller chercher ses paroles au fond de ses entrailles, ses bégavements de langue devenaient

des frémissements de passion. Si naïve, du reste, était sa fougue, qu'au moment des représentations d'Hernanij quand il rentrait dans sa loge, épuisé par ce rôle écrasant, il suffisait de nier devant lui la beauté de la pièce, pour qu'il repartît, avec un surcroît de verve et de rage et vous jetât en réponse, lés plus beaux passages de son rôle. Chose étrange , cet être si nerveux eut la vieillesse d'un sage et la mort d'un stoïcien. Retiré dans une petite maison de campagne, sur les bords delà Seine, au Coudray, il vécut là, plusieurs années , tout seul , souriant , et passant ses journées à lire les Grands hommes de Plutarque. — « Quand mes amis viennent me voir, disait-il, j'en suis charmé. S'iis ne viennent pas, je m'en passe. » Yers soixante-dixhuit ans, il sentit que sa vue commençait à s'éteindre ; il ne pouvait plus lire, il ne pouvait plus se promener; une tristesse profonde et muette descendit sur son visage comme dans son âme; et un jour, sans s'être jamais plaint, il monta à tâtons sur le rebord de la fenêtre de son salon, situé au premier étage, et se laissa tomber la tête la première sur le

pavé de la cour, tranquillement , comme un disciple de Zenon se plantait un poignard dans le cœur.

Joanny, qui, comme Firmin, contribua beaucoup au succès de Louise de LigneroUeSy était un artiste singulier à plus d'un titre. D'abord, il arrivait toujours à la première répétition d'un ouvrage nouveau, sachant complètement son rôle. Il apportait son manuscrit dans sa poche, pour y noter les changements qui pouvaient survenir, mais dès le premier jour, le texte tout entier était gravé dans sa mémoire.

Nous voilà bien loin de la théorie de quelques grands acteurs d'aujourd'hui , qui prétendent qu'on ne peut, qu'on ne doit apprendre son rôle qu'en scène. Qui a raison? lui, ou eux? Peut-être tous les deux. C'est affaire d'époque et d'école. Autrefois, où la diction était au premier rang, la méthode de Joanny vala*»*

mieux. Aujourd'hui les mots se fondent avec les gestes, la place qu'on occupe sur la scène, modifie profondément l'accent de la phrase; non seulement on joue un rôle, mais 07i le marc/ie, je dirais presque on le court; y aï vu, dans les Boîirgeois de Pontarcy de Sardou, Mlle Bartct et M. Berton s'adresser les paroles d'amour les plus tendres et les plus pures, en tournant pendant toute la scène autour des meuhles, le tout du reste, je dois le dire, avec beaucoup de grâce et de charme. Cette pantomime étant admise, il vaut mieux, je crois, apprendre les rôles en les jouant; mais quand les personnages étaient animés sans être agités, la méthode de Joanny était préférable.

Sa seconde originalité, plus grande encore, c'était d'être exact.

Ancien marin (un boulet de canon lui avait emporté deux doigts de la main gauche), il arrivait au théâtre le jour de la répétition, à la minute marquée, comme autrefois à son banc de quart. Mais, s'il ne faisait jamais attendre, il n'attendait jamais. Je le vois encore, à une répétition de Louise de Ligne-

rolles, tirer sa montre au plein milieu d'une scène et nous dire avec un sang-froid imperturbable : (c Pardon ! Il est cinq heures , si on avait commencé à Theure, on aurait fini depuis longtemps. Or , ma gouvernante m*a acheté un poulet de grain. Je ne veux faire attendre ni mon poulet, ni ma gouvernante; je vous salue bien. » Que dirait aujourd'hui le pauvre Joanny, s*il voyait Tinexactitude devenue une des traditions de la Maison de Molière? Toutes les montres retardent d'une demi -heure, dans cette maison- là. Les anciens tiennent encore bon, mais les jeunes, surtout les femmes, semblent mettre de l'amour-propre à se faire attendre. A qui la faute? Encore à l'air ambiant. La mode n'est plus aux idées de discipline, de règle commune. On ne veut plus faire partie d'un tout. Il n'y a plus de voie lactée dans le domaine de l'art; tout le monde veut être étoile, et comme telle, avoir son petit mouvement de rotation à soi tout seul , voire même faire tourner les autres autour de soi. Ce système ne vaut pas mieux, je crois, pour la terre que pour le ciel.

Enfin , troisième fait singulier, Joann^ zézayait. Le zézayement est certes , parmi les défauts de diction , celui qui porte le plus à rire. Eh bien , ce zézayeur, ce méthodique , ce systématique, était un des artistes les plus remplis de pathétique, de poésie, d'originalité, que j'aie connus. Son malheur a été d'élre contemporain de Talma. Le voisinage des hommes de génie est mortel à l'homme de talent. Ils absorbent toute la gloire respirable de leur temps. Leur rayonnement change en demi -ombre ce qui brille auprès d'eux.

Joanny, longtemps relégué à l'Odéon, n'entra au Théâtre-Français qu'après la mort de son illustre rival, et y monta soudain au premier rang. Qui ne se le rappelle dans Tyrrel des Enfants d'Edouard, dans Coictier de Louis XI et surtout dans Ruy Gomez d'Hernanil Sa belle couronne de cheveux blancs avait un air d'auréole. 11 ne pouvait pas supporter les perruques. « Les perruques sont des cheveux morts! disait-il; seule, la chevelure poussée sur notre tête, et nourrie de notre sang , peut s'associer aux mouvements de notre piiysionomie. Elle joue nos rôles, comme nous. »

Dans le père de Louise de Lignerolles, il cntliousiasma iMlle Mars, qui me dit un jour, pendant qu'il répétait le cinquième acte : ce Entendez -vous le vieux lion? » Cet éloge me charma d'autant plus que j'étais pour quelque chose dans ce rugisscmcnt-là. Au déhut des répétitions , je n'étais pas très satisfait de Joanny dans cette scène : il n'y mettait pas, à mon gré, toute l'énergie qu'elle demandait. Mais comment le lui dire? J'avais trente ans, et il avait des cheveux blancs : je n'osais pas. Je m'imaginai alors, la répétition finie, d'aller à lui, de ra'extasier sur sa façon d'interpréter cette tirade; puis, la reprenant alors tout entière, comme pour la lui répéter telle quil la disait y je la lui dis telle que je la sentais. Il m'écouta attentivement, me regarda silencieusement, et partit. Le lendemain, à la répétition, j'étais au balcon; Joanny, cette scène arrivée, reproduit exactement toutes mes intonations; puis, se retournant vers moi, et me saluant avec infiniment de grâce, il me dit : « Monsieur l'auteur est-il content? »

\n SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.

Je serais ingrat si je ne disais quelques mots de de M. Geffroy, avant de parler de Mlle Mars. D'abord , j'ai un faible pour son talent, par une bien bonne raison : c'est moi qui l'ai deviné. Le rôle de M. de Givry, le colonel qui ne veut pas se battre, avait eu un grand succès de lecture; on nous offrait, pour le représenter, des sociétaires , des artistes émérites. « Non! répétai -je obstinément, je veux un jeune homme que j'ai vu dans la Famille de Lusigny; lui seul est capable de me lancer, avec l'audace dont j^ai besoin, le mot d'entrée du colonel de Givry, au quatrième acte. Ce mot était en effet terriblement dangereux. Pour première parole, il disait à Henri de Lignerolles: — « Monsieur, vom êtes ramant de ma femme! » Aujourd'hui, ce début de rôle et ce commencement de scène paraîtraient à peine une hardiesse.

Mais, en 1858! Oh! quel murmure de révolte partit de toutes les bouches, à cette parole! Le parterre se leva presque comme un cheval qui se cabre. Je m'y attendais bien. Pendant les répétitions, tous les acteurs, Mlle Mars comprise, m'avaient en vain supplié de couper ce mot. « Vous compromettez la pièce. — Ça m'est égal. — C'est une bordée de sifflets assurée. • — Ça m'est égal. — Mais au moins, préparez-la, cette brutalité. — Non! nous n'avons pas le temps. Nous sommes au quatrième acte. Il faut poser le colonel d'un mot. Ce mot a un avantage immense, c'est d'être à lui seul un caractère. Tout le rôle est dans ce mot. Le public sifflera peut-être d'abord, mais vous verrez ensuite. » J'avais vu juste; j'avais pressenti d'avance deux règles essentielles au théâtre. La première , c'est qu'il faut toujours faire les hardiesses hardiment. Les précautions, en pareil cas, mettent le public en garde, et lui montrent qu'on a peur de lui. Or le public est pareil à toutes les assemblées d'hommes; on n'en vient à bout qu'en lui tenant tête; on ne lui impose qu'en s'im-

posant. La seconde règle, que j'ai depuis entendu professer hautement à Scribe, c'est qu'au théâtre, l'effet est produit, non par le coup, mais par le contre-coup. Dans Louise de Lignerolles, le coup avait été dur, mais à la quatrième réplique vint le contre-coup, qui servit de tremplin. Quand M. de Givry réclamait brutalement à Henri deLignerolles, sa femme cachée chez lui. — « Eh! si elle y était , lui dit Henri , me croyez -vous assez lâche pour la livrer? — Vous lavez bien été assez pour la corrompre! » lui répond le colonel. A cette réponse excellente, et trouvée par Goubaux , les bravos éclatèrent et ne s'arrêtèrent plus. Le rôle ne fut qu'un long triomphe, où M. Geffroy eut sa bonne part. H s'y montra en avance sur son temps, par cette science du costume et de l'attitude, qui a été un de ses grands talents. Avec ses larges moustaches , son bouquet de cheveux hérissés, roussâtres et grisonnants, sa démarche d'officier de cavalerie , sa voix coupante comme l'acier, ses répliques cinglées et sifflantes comme des coups de cravache, il faisait peur. Quand Henri de Lignerolle?

lui disait : — « Monsieur de Givry, vous êtes un lâche! » il fallait le voir, prendre un long temps, et lui répondre avec un rire de sarcasme : — « Vous croyez? » — A huit heures du soir, M. Geffroy était une espérance; a minuit, c'était un talent.

Arrivons à Mlle Mars.

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