MADEMOISELLE MARS
Était-elle jolie? Tel est le premier mot qu'on vous adresse toujours quand vous parlez d'une artiste d'autrefois. Eh bien, oui, elle était jolie; elle était même charmante! ISi charmante, que Scribe, dans Valérie, osa lui mettre dans la bouche (elle avait alors près de quarante-cinq ans) cette phrase: Suis- je jolie, moi? et que le public lui répon-
dit par des bravos universels. Ces bravos, j'en conviens, tenaient aussi à l'époque; on n'oserait plus risquer aujourd'hui cet effetlà, même avec une jeune actrice; il y fallait le parterre galant de 1824. J'ajouterai en outre qu'il y fallait l'optique de la scène. Il y a des beautés de théâtre. Mlle Mars, à la ville, malgré ses yeux admirables et ses dents ravissantes, ne pouvait pas passer pour une jolie femme. Son teint était un peu brouillé, son nez un peu fort, sa tête un peu grande, sa taille un peu courte. Mais le théâtre est un magicien qui métamorphose tout. Si les traits trop délicats s'y effacent, les traits un peu marqués s'y atténuent; le théâtre grandit, le théâtre amincit, le théâtre harmonise, et Mlle Mars, grâce au prestige de l'optique, est restée le modèle de la jeunesse au théâtre pendant près de cinquante ans.
Les rôles d'ingénue avaient été son triomphe ; elle jouait encore Agnès à plus de quarante ans. Scribe crut faire merveille en écrivant pour elle le rôle d'une jeune fille, qui, mise au couvent à seize ans, et forcée d'en sortir, sous la Terreur, à quarante, entrait
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dans le monde avec toutes les ingénuités, toutes les innocences, toutes les candeurs, toutes les inexpériences d'un âge qui n'était plus le sien ; elle avait l'âme d'une enfant et la date de naissance d'une femme mûre.
Cette conception était très ingénieuse, le rôle absolument charmant.
ce Je n'en veux pas! s'écria Mlle Mars, je n'en veux pas 1 J'y serais exécrable ! Vos quarante ans pèseraient sur ma physionomie, sur mes gestes, sur ma diction. Comprenez bien que mon refus ne vient pas d'une coquetterie de femme, mais d'une conscience d'artiste. Une fois en scène, je ne puis être tout à fait moi-même que si je suis jeune, si je me sens jeune, si je me sais jeune. >^
EJle refusa de même, et plus nettement encore, une autre pièce en trois actes, de Scribe, la Grand' mère, où, sous ses cheveux blancs, elle enlevait à une jeune femme le cœur d'un jeune homme... pour le rendre à sa petite-fille. « Ne me parlez pas de votre sexagénaire, lui dit-elle. D'abord, si j'enlevais le cœur de ce jeune homme, je ne le rendrais pas. Puis, imaginez-vous bien qu'en
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grand'mère j'aurais l*air d'une bisaïeule. » Elle avait raison. Elle n'élait pas plus propre à jouer une grand'mère qu'un ténor à chanter un rôle de basse.
Malheureusement' la pauvre femme ne voulut pas garder les rôles jeunes, seulement au théâtre. Combien de fois l'ai-je vue arriver aux répétitions de Louise de Lignerolles, nerveuse, irritée, les yeux gonflés de larmes. Pourquoi? Parce qu'elle sortait d'une explication violente avec un des jeunes gens les plus élégants de Paris et que liait à elle un amour partagé,... mais partagé, hélas! trop inégalement. Eh bien, rien ne pouvait la détacher de lui, ni ses infidélités, ni les humiliations que lui attiraient parfois c^-s intempestives amours. C'est à elle que fut adressée cette terrible parole d'un médecin, chez qui elle l'avait conduit, et qui, voyant ses angoisses, lui dit tout bas r « Calmez-vous, madame, il n'y a rien de grave dans l'état de monsieur votre fils. » Ne rions pas d'elle. Ne l'accusons pas. Qui sait si le cœur et le talent ne s'allumaient pas chez elle au même foyer? Qui sait si l'un fût resté jeune,
sans réternelle jeunesse de l'autre? Il ne faut pas mesurer à la règle commune ces créatures étranges qu'on appelle des artistes supérieures. Elles ont tous les âges à la fois : encore enfants, elles sont déjà jeunes; déjà vieilles, elles sont encore enfants. Croirait-on que dans ce drame de Louise de Lignerolles, où elle était mère d'une petite fille de huit ans, Mlle Mars voyant cette enfant rester attachée à son côté, même lorsqu'elle ne parlait pas, lui dit : « Qu'est-ce que tu fais là, pendue à ma robe? Ce n'est pas de ton âge. \a-t'en dès que tu as répondu à ce que je te demande; va-t'en jouera la corde, au volant. A ton âge, on ne reste jamais en place. » Elle lui apprenait à avoir huit ans.
Trois qualités éminentes caractérisaient le jeu de Mlle Mars. D'abord, la plus rare de toutes, le talent de composition. Rien d'aussi difficile pour l'acteur comme pour l'auteur, que de créer un personnage qui se tienne, c'est-à-dire dont toutes les parties, même les plus diverses, s'accordent si bien ensemble, qu'on se sente, en le voyant et en l'écoutant, en face d'un être réel. Mlle Mars
excellait dans cet art profond, de faire sortir l'harmonie d'un rôle, de ses contrastes mêmes.
Sa seconde qualité était une merveilleuse sûreté d'exécution. Elle m'en a donné un jour une preuve saisissante. On devait répéter l'acte le plus dramatique de la pièce. Elle arrive fatiguée, énervée, la voix éteinte. EIi bien, elle répéta tout avec cette voix éteinte, sans retrancher un mot, sans manquer un effet, se contentant, pour tout changement, de dire bas ce qu'ordinairement elle disait haut; suppléant au son par l'accent et à l'organe vocal par l'articulation. J'étais émerveillé. Il me semblait voir un de ces dessins de Raphaël, de Léonard, où sans pinceau, sans couleur, sans aucun des jeux de la lumière, le maître rend l'expression, la forme, l'idée, rien qu'avec une pointe de crayon.
Enfin, sa troisième qualité était une qualité fort oubliée, fort dédaignée aujourd'hui : le goût.
Le goût peut se définir, je crois, la mesure dans la force, dans la passion, dans la grâce»
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De très grands artistes n'ont pas de goût. Shakespeare n'a pas de goût. Rubens n'a pas de goût, et j*en remercie le ciel, car le goût retranche, atténue, tempère ; et ce que ces puissants génies avaient d'excessif, fait partie de ce qu'ils avaient de grand. Mais le goût dans Sophocle, dans Virgile, dans Mozart, dans Raphaël, dans Racine, dans La Fontaine, est un des éléments du génie. Chez Mlle Mars, il se traduisait par un accord délicieux entre sa voix, sa physionomie et ses gestes. Il est vrai qu'elle avait eu pour maîtresse Mlle Contât, la reine de toutes les élégances.
Mlle Mars, dans ses débuts, multipliait fort les mouvements du bras gauche, ce qui indignait Mlle Contât.
ce Le bras gauche est toujours gauche, lui disait-elle. R ne faut s'en servir que par exception. Du reste, je saurai bien mettre le tien à la raison. Tu joues demain le Dissipateur, et dans la scène du quatrième acte, où je suis fort contente de toi du reste, ton misérable bras gauche se démène comme une aile de moulin à vent. Eh bien, je va s t'atta-
cher un fil noir à la patle, je tiendrai le fil, je serai dans la coulisse, du côté oii tu joues la scène... et au premier geste, je tire. »
La scène commence, Mlle Mars au second couplet essaye un petit mouvement de révolte,... le fil tire. Tout rentre dans Tordre. La scène s'anime, la jeune actrice aussi, et à un vers de sentiment, le bras gauche s'agite et va pour se lancer,... le fil tire. La scène continue, devient touchante, de touchante devient pathétique, le pauvre bras gauche veut se mettre de la partie, le fil le ramène en arrière... Il proteste,... le fil aussi; de telle façon qu'après quelques instants de lutte, Mlle Mars, sous le coup de son émotion grandissante, lève si vivement les deux mains que le fil casse, et voilà le bras gauche gesticulant en l'air tout à son aise! La scène finie, Mlle Mars rentre dans la coulisse, la mine basse, n'osant pas regarder Mlle Contât qui alla à elle, lui prit la main et lui dit : « Bravo! Voilà une leçon meilleure que toutes celles que je pourrais te donner. Souviens-toi qu'il ne faut lever le bras gauche que quand on casserait la ficelle. »
Mlle Contât ne trouverait guère d'élèves aujourd'hui, où les plus jolies et les plus jeunes comédiennes cherchent un moyen de succès dans la vulgarité des gestes, dans les déhanchements de corps, dans la trivialité des intonations. Autrefois, pour plaire, une actrice devait avoir du goût, aujourd'hui il faut qu'elle ait du ragoût. Comment en serait-il autrement, puisque les jeunes femmes du monde, et du meilleur monde, leur donnent l'exemple? 11 y a quinze ans, quand Sardou osa mettre dans la bouche d'une jeune fille quelques termes d'argot, ce fut un cri général d'indignation. Aujourd'hui, les « cest épatant, c'est tordant, )> font partie du dictionnaire usuel des demoiselles. Je ne peux m'y faire. Quand je les entends prononcer ces affreux mots, il me semble qu'elles jurent. Mlle Mars dirait qu'elles blasphèment.
Je ne saurais oublier un des plus rares mérites de Mlle Mars. Elle était une excellente conseillère.
Au troisième acte de notre drame, Louise surprenait son mari à un rendez-vous avec sa maîtresse. Nous avions représente
le mari embarrassé, peiné, un peu repentant.
« C'est absurde ! s'écrie Mlle Mars ; il faut qu'il se mette en colère ! Il est dans son tort, il faut qu'il m'accuse! Il faut qu'il me maltraite de paroles. Voilà votre nature, messieurs. Votre amour-propre domine tout dans les questions d'amour. Un mari surpris par sa femme à un rendez-vous, est dans une position ridicule, donc le mien doit être furieux. Ne me ménagez pas, je n'en aurai que plus de mérite à reprendre le haut de la position, et la scène de la réconciliation n'en sera que plus louchante. »
Cette scène arrivée, Louise restait seule avec son mari et lui exprimait sa confiance dans l'avenir en disant : « Je ne crains plus rien, je ne sais plus rien, il me semble que nous nous sommes mariés hier. » Mlle Mars s'arrête à ce mot, et de sa voix un peu brusque, sa voix de ville, elle me dit : « Je ne prononcerai pas cette phrase-là. — Pourquoi donc, madame? — Parce qu'elle est mauvaise. — Mauvaise! mauvaise!... repris-je un peu piqué (j'avais trente ans, je n'étais pas
patient), je la trouve très bonne. — Ah ! vous trouvez cela bon, vous : « Nous nous sommes mariés hier. » — Oui, madame; ce mot exprime très bien le sentiment de confiance qui reporte Louise aux premiers jours de son bonheur. — Tout ce que vous voudrez ; mais je ne dirai pas : « Nous nous sommes mariés hier... » il faut mettre autre chose. — Quoi? Que voulez-vous que je mette? — C'est bien simple... Mettez : Tra, la, la, la, la,
— tra, la, la, la, la, — tra, la, la la, lai
— Ah 1 mon Dieu, pensai-je, elle est devenue folle. » Et je m'en allai. Tout en m'en allant, et ma première colère passée, je me mis à réfléchir : « Que diable a-t-elle voulu dire? Est-ce que par ces tra, la, la, séparés en membres égaux, elle aurait voulu marquer le rythme, l'harmonie qu'elle a besoin de sentir sous les paroles, pour rendre la joie et la tendresse dont son âme est pleine? Voyons donc. » Je cherchai, et le lendemain j'arrivai à la répétition avec celte phrase à quatre membres : « J'oublie! Je ne sais rien. La Tie commence,... c'est la première fois que tu me dis : « Je t'aime I » — A la bonne
heure, s'écria-t-clle, voilà ce que je vous demandais. »
Les acteurs vous demandent souvent ainsi des choses qui ne sont pas très claires et qui n*en sont pas moins justes. Leurs raisons sont mauvaises et ils n'en ont pas moins raison. Leur instinct critique est une sorte de clairvoyance obscure, qui marche à tâtons, parfois de travers, et qui vous apprend à marcher droit.
La pièce eut soixanle-huit répétitions.
J'appris beaucoup dans celte longue épreuve; d'abord la patience. Mlle Mars n'était pas tous les jours commode de caractère.
Moqueuse, douée d'un rare talent d'imitation, elle excellait à caricaturer les gestes, la voix de tous ceux qui lui parlaient, et un jour elle me fit si bien la charge de ma diction saccadée et nerveuse de ce temps-là, qu'elle m'en a guéri pour toujours. Dès que mon défaut veut me reprendre, je pense à Mlle Mars et je m'arrête. Ajoutez que je n'ai jamais rencontré au théâtre un zèle, une conscience plus admirables; veillant sur tous les rôles, toujours l'oreille à la scène, même quand
elle n*était pas en scène. Un malin nous causions dans les coulisses, elle me racontait ses griefs contre son directeur... Elle était furieuse; sa figure, ses gestes, sa voix, tout était en feu !... Soudain je vois sa physionomie changer; ses paroles de colère restent les mêmes, mais le regard, Texpression, s'adoucissent, le sourire éclôt sur cette bouche toute pleine d'invectives, si bien qu'à la dernière phrase, le langage était toujours celui d'une furie, mais le visage était celui d'un ange. Qu'était-il donc arrivé? Que tout en parlant, elle avait entendu les répliques des acteurs, qu'elle avait compris que le moment de son entrée en scène approchait., et comme cette entrée devait être gracieuse et aimable, elle s'y était préparée au milieu de sa colère, tout en causant ; elle avait changé de physionomie comme elle changeait de costume en changeant les rôles.
Le soir de la première représentation, avant le lever du rideau, je la trouvai un peu plus agitée que ne le sont d'ordinaire les grands artistes un jour de combat ; ils se sentent dans leur élément dans ces moments-
là, comme un grand capitaine au feu, elle s'approcha de moi et me dit : « Vous saurez demain le mérite que j'ai à jouer ce soir comme je jouerai, car je jouerai très bien. » J'appris en effet le lendemain qu'en rentrant chez elle à cinq heures, elle avait trouvé toute sa maison en émoi. On lui avait volé, dans l'après-midi, soixante mille francs de diamants.
Toute la représentation ne fut pour elle qu'un long triomphe, et le succès de la pièce fut considérable. Le chiffre de la recette s'éleva le 25 août, jour de la vingt-cinquième représentation, à cinq mille six cents francs, chiffre énorme dans ce temps-là. Mlle Mars partit en congé et devait rentrer le premier octobre. Elle ne rentra pas; elle ne reparut sur le théâtre que six mois après : elle ne rejoua plus Louise de Lignerolles qu'au bout de dix-huit mois; elle ne le joua que deux ou trois fois au plus. Pourquoi ? Un mot l'explique. Mlle Rachel avait débuté au mois de septembre. L'éclat de cette gloire nouvelle fit peur à Mlle Mars; elle s'éclipsa de peur d'être éclipsée. Elle ne voulut reparaître que
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dans une création nouvelle, pour opposer Iriomphe à triomphe.
Mlle de Belle-Isle fut son rôle de ren- Irée. Tout ce que le Théâtre-Français à eu depuis, de jeunes et charmantes actrices, s'est essayé dans ce délicieux rôle déjeune fille : personne n'y a effacé ni égalé les soixantequatre ans de Mlle Mars.
Voici un petit fait assez curieux et qui prouve une fois de plus ce qu'a été pour elle cette grande question d'âge. Un jour, un de mes amis, vieil amateur de théâtre, me supplie de le présenter à elle. Cet ami avait un défaut singulier : une mémoire implacable. Tout pour lui se résumait en dates. Le souvenir de son premier rendez-vous d'amour lui revenait-il au cœur : ... « C'était le 15 septembre 1798, » murmurait-il mélancoliquement. Un vague sentiment de méfiance me fit lui dire, en frappant à la porte de Mlle Mars: — « Ahçà! pas de bizarreries. — Soyez donc tranquille. » Nous entrons, je le présentée Mlle Mars comme un de ses plus ardents admirateurs; surquoi, il ajoute immédiatement : — « Oui, madame, il y a
quarante ans que j'ai eu le plaisir de vous applaudir pour la première fois, w Je lui pince le bras, il ne comprend pas, et à la fin de la visite il demande à l'illustre artiste la permission de venir la revoir. Elle l'accorde le plus gracieusement du monde. Seulement, à quelques jours de là, il me dit naïvement : c( C'est bien singulier, voilà (rois fois que je vais chez Mlle Mars, elle me fait toujours dire qu'elle n'y est pas. »
Elle se retira en 1841, pour mourir en 1847, et il me reste d'elle, à cette époque, deux souvenirs, dont l'un est tristement caractéristique et l'autre très touchant.
Ma femme promenant un matin aux Tuileries sa petite fille qui entrait dans ses sept ans, lui poussa vivement le coude et lui dit : ce Regarde! » L'enfant voit venir à elle une vieille dame, portant un tour de cheveux noirs, voûtée, marchant avec peine et tenant en laisse un petit chien jaune. Le peut chien s'arrête tout à coup, en passant près d'un arbi'e; la vieille dame s'arrête aussi et attenaT., Ma femme dit tout bas à sa fille : c( Mlle Mars ! « Araminte attendant
(jue; son petit chien ait fini! quel tableau!
Je cours bien vite à Tautre souvenir.
Mlle Mars avait pour amie une ancienne cantatrice d'opéra, que les amateurs se rapl)ellent encore, qui avait créé Jemmy, dans Guillaume Tell, Mme Dabadie. Mme Dabadie pressait fort Mlle Mars de penser à son salut. — « J*y penserai, j'y penserai! répondit-elle, mais il faut d'abord que j'en finisse avec un procès que j'ai à Versailles; dès que je l'aurai gagné, amène-moi un confesseur. — J'en ai un admirable, répondit l'ancienne cantatrice, Tabbé Gallard, le vicaire de la Madeleine. — Eh ! bien, je t'écrirai. »
Au bout de huit jours, voilà Mlle Mars prise par un mal subit et mortel.
« Ton vicaire! ton vicaire! amène-lemoi ! » écrit-elle à Mme Dabadie. Il vint et c'est de lui que je tiens les détails des derniers jours de celle qui fut Mlle Mars. Le brave prêtre était encore tout ému en parlant de sa LTÛce, de son charme et de sa séduction! lïélas ! la pauvre femme ! ce rôle de pénitente était son dernier rôle; elle le joua
comme elle avait joué tous les autres, dans la perfection. L'abbé Gallard lui ayant dit en lui parlant de ses triomphes d'autrefois : « Où sont toutes vos belles couronnes, mademoiselle?— Ah! monsieur l'abbé, répondit-elle en souriant, vous m'en préparez une bien plus belle et qui durera toujours ! »
Le dernier jour, prise de courts délires en récitant ses prières, elle s'interrompit tout à coup, et après un moment d'arrêt, se mit à dire des paroles où il était question de Dorante, d'amour, c'était un passage des Fausses confidences. Puis elle fit silence, écouta, et applaudit. Nest-ce pas délicieux? Ce mélange de l'actrice et de la spectatrice, cette voix qui s'écoute, ces mains qui s'applaudissent, ces alternances de versets sacrés et de phrases de comédie, tout cela n'a-t-il pas la grâce de ses plus jolis rôles? Qui eut le dernier mot? Les psaumes de David ou Marivaux? Je pencherais pour Marivaux. Ce qui suit l'artiste le plus avant dans la mort, c*est l'art.
VICTOR SCHŒLCHER