‹ Soixante ans de souvenirs (volume 5)Chapitre 17 sur 32 · MADEMOISELLE RACHEL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE RACHEL

Adrienne Lecoucreur avait été composée, comme je Tai dit, sur la demande de Mlle Racliel, je pourrais dire à sa prière. Mais les quelques mois que nous employâmes à écrire la pièce, Mlle Rachel les employa à s'en dégoûter. Changeante par imagination, par nature, elle Tétait encore par faiblesse ; elle consullait tout le monde, et tout le monde avait action sur elle. Il sunisait des railleries d'un critique pour la désenclianler de ridée qui lui souriait le plus cinq minutes auparavant; c'est ce qui arriva j>our Adrienne. Les donneurs de conseils lui tirent peur de celte excursion dans le drame. Hermione et Pauline consentir à parler en prose! La fille de Corneille et de Racine devenir la filleule de M. Scribe! C'était une profanation.

Le jour de la lecture, Mlle Racliel arriva donc au comité, résolue à refuser le rôle. L'assemblée était au

grand complet; les actrices, car elles jouissaient alors du titre de juges, se mêlaient aux acteurs, et un certain air d'aréopage, répandu dans l'assemblée, m'inspira, quand nous entrâmes, un fûcheux pressentiment. Scribe prit le manuscrit et commença la lecture: je m'enfonçai dans un fauteuil et j'observai. Alors se déroula devant moi une double comédie, la nôtre d'abord, puis celle qui se jouait silencieusement dans le cœur des sociétaires. Vaguement instruits des dispositions secrètes de leur illustre camarade, ils se trouvaient dans une position délicate. Un ouvrage écrit pour Mlle Rachel, et que Mlle Rachel ne voulait plus jouer, pouvait devenir un grave sujet de difficultés, voire même de débats judiciaires, s'il était reçu par le comité. Le comité suivit donc la lecture d*Adrienne sur la figure de Mlle Rachel. Cette figure restant absolument impassible, les autres restèrent impassibles de même. Pendant ces cinq longs actes, elle ne sourit pas, elle n'applaudit pas, elle n'approuva pas ; ils n'approuvèrent pas, ils n'applaudirent pas, ils ne sourirent pas. Si complète était l'immobilité générale, que Scribe, croyant voir un de nos juges prêt à s'endormir, s'interrompit pour lui dire : « Ne vous gênez pas, mon cher ami, je vous en prie. » Le sociétaire se défendit très vivement. Ce fut le seul effet de toute la lecture. Je me trompe; il y en eut un autre, ou du moins le commencement d'un autre. Au cinquième acte, à l'avant-dernière scène, Mlle Rachel, saisie malgré elle par la situation, se détacha un peu du dos de son fauteuil, où elle était restée jusqu'alors comme incrustée, et porta légèrement son corps en avant, ainsi que quel-

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qu'un qui écoule et s'intéresse à ce qu'il entend; mais s'étant ai>erçue que je m'en apercevais, elle se renfonça immédiatement dans son siège et reprit son visage de marbre. La lecture finie, nous passons. Scribe et moi, dans le cabinet du directeur, qui, quelques instants après, vint nous y rejoindre, et nous dit, avec une expression de regret que nous acceptâmes comme sincère, que Mlle Rachel ne se voyait pas dans notre rôle, et, que, l'ouvrage étant composé pour elle, le comité était d'avis de regarder la lecture comme non avenue. « Autrement dit, répondit Scribe, notre pièce est refusée. Très bien ! Tout vient à point à qui sait attendre. » Le lendemain, trois directeurs différents vinrent nous demander l'ouvrage. Scribe aimait les revanches qui ressemblent à des vengeances, il estimait qu'elles doivent être servies chaudes; il voulait donc accepter; je m'y opposai absolument. c< Mon cher ami, lui dis-je, la pièce a été faite pour le Théâtre-Français, il faut qu'elle soit jouée au Théâtre-Français. I^e rôle est écrit pour Mlle Rachel, il faut qu'il soit joué par Mlle Bachel. — Mais comment l'y décider? — Je n'en sais rien, mais il faut que cela soit. Dans le courant de notre travail, où votre part a élé si considérable, vous m'avez fait quelquefois l'honneur de me dire que je comprenais mieux lerôIed'Adrienne que vous. J'ai toujours senli, en effet, un personnage nouveau dans cette tragédienne qui s'est laissé gagner aux nobles sentiments des héroïnes tragiques qu'elle représente, dans celte interprèle de Corneille, à qui la grandeur de Corneille a passé dans le sang. Eh bien, ce personnage ne peut paraître que sur

le théâtre de Corneille. » Mon aceent de conviction convainquit Scribe. Ce ne fut pas sans quelque peine. Les directeurs multipliaient leurs instances auprès de lui ; un d'eux, nous disait, pour nous décider : « Ma jeune première n'est jamais morte encore sur la scène, et elle sera si conlente d'élre empoisonnée! » Cet argument, si décisif qu'il fût, ne me persuada point; mais six mois s'étant passés £ans amener rien de nouveau. Scribe me déclara qu'il ne pouvait pas attendre plus longtemps, ce Je ne vous demande plus que huit jours, lui répondis-je. Vous devez aller passer une semaine à Séricourt, partez. A votre retour, si je n'ai rien obtenu, je me rends. — Eh bien, d'aujourd'hui en huit, je vous attends pour déjeuner à onze heures. — A onze heures, d'aujourd'hui en huit. » ^

Il partit, et moi, voici ce que je lis.

Un nouveau diroclcur venait d'être nommé au Théâtre- Français; j'allai le trouver, et je lui tins à peu près ce langage :

« Vous savez le refus de Mlle Rachel. Ce refus est-il une faute ? Je l'ignore. Mais la forme de ce refus estelle un tort? J'en suis sûr. On ne rend pas de cette façon, à un homme comme M. Scribe, un ouvrage qu'on lui a demandé; on n'offense pas de celte sorte un maître qui est au premier rang, et permettez-moi d'ajouter, un jeune homme qui n'est pas au dernier. Mlle Rachel doit le sentir et en souffrir; un lalent comme le sien ne va pas sans le sentiment des convenances. Eh bien, il y a un moyen de tout concilier, ses intérêts et les nôtres. Je lui demande, non pas déjouer notre pièce, mais de l'en-

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tendre ; non pas au théâtre et devant ses camarades, mais chez elle, en présence de quelques-uns de ses amis: elle les choisira elle-même; elle en invitera autant ou aussi peu qu'elle voudra, et moi j'arriverai seul avec le manuscrit. Si l'ouvrage déplaît à ce nouveau comité et à elle, je remporte la pièce et je me regarde comme hien jugé. S'il lui plaît à elle et à eux, elle le jouera, elle y aura un grand succès, et elle m'appellera son sauveur. » J/offreest faite et acceptée; Mlle Ilachel dit le soir à une; de ses amies : « Je ne puis pas refuser à M. Legouvé, mais je ne jouerai jamais cette... » J'hésite à écrire le mot, tant il fut expressif et en dehors du répertoire classique. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain ; les juges, choisis par Tartiste, étaient Jules Janin, Merle, Rolle et le directeur du Théâtre-Français.

J'arrivai un peu ému sans doute, mais maître de moi pourtant; j'étais convaincu que j'avais raison, et je m'étais hien préparé pour le combat. Voici comment. Scribe était un lecteur admirable, et il avait merveilleusement lu notre pièce devant le comité, saul'en une partie. Selon moi, le rôle d'Adrienne n'avait pas été assez approprié par le lecteur à Mlle Rachel; il l'avait lu avec beaucoup de grâce, d'esprit, de chaleur, mais comme on lit un rôle de jeune première ; la grandeur y manquait un peu, on ne sentait pas assez l'héroïne sous la femme. Or, c'était précisément là le point par lequel on pouvait apprivoiser, acclimater Mlle Rachel à ce personnage nouveau. L'entreprise n'était pour elle ni sans périls ni sansdifficultés: il fallait donc lui atténuer les uns et lui aplanir les autres; il fallait lui tracer d'avance, par la façon de dire.

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la manière de passer d'un emploi à Tautre, et la convaincre que ce qui serait pour 1^ public une mélamorphosc, ne serait pour elle qu'un changement de costume. Telle était la nuance que, selon moi, Scribe n'avail pas fiut assez sentir, et que je m'étudiai pendant deux jours à rendre visible et palpable.

J'entre. Accueil charmant, plein de cette grâce câline qui lui était propre. C'est elle qui me prépare un verre d'eau sucrée, c'est elle qui va me chercher une chaise ; elle ouvre elle-même les rideaux pour que le jour soit plus favorable. Moi qui savais la fameuse phrase... « Je ne jouerai jamais celle. . . là ! » je riais en dedans de tout ce luxe d'amabilité, d'autant plus que je me rendais bien compte du pourquoi de ce gentil manège. Comment, en effet, accuser de mauvais vouloir et de parti pris, une auditrice si gracieusement prête à vous entendre? C'est ce que nous appelons au théâtre, une préparation.

Je commence. Pendant tout le premier acte, Mlle Uachel applaudit, approuva, sourit, fit enfin exactement le contraire de ce qu'elle avait fait au comité. Pourquoi? Oh ! pourquoi ? Je le devinai sans peine : son thème était fait. Elle voulait donner pour excuse que le rôle ne lui allait pas; or, Adrienne ne paraît pas dans le premier acte, Mlle Rachel ne courait donc aucun risque en louant ce premier acte ; ses éloges mêmes devaient donner un air d'impartialité à ses réserves subséquentes, et un air de sincérité aux regrets dont elle accompagnerait son refus. Mais sa finesse était une grosse faute. En effet, dès que ses amis virent ses marques de satisfaction, ils s'y associèrent; leurs mains s'habitue-

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rcnt à applaudir; le lecteur, encouragé par les applaudissements, s'anima, et j'arrivai au second acte tenant mon public dans ma main, entrant dans l'ouvrage toutes voiles dehors, poussé par le vent du succès, par ce souffle électrique que connaissent bien tous les auteurs dramatiques, et qui court tout à coup dans la salle quand la victoire se déclare.

Au second acte, Adrienne paraît, en tenant à la main son rôle de Bajazet, qu'elle étudie. Le Prince de Bouillon s'approche d'elle et lui dit galamment : « Que cherchez-vous donc encore? » Elle répond : « La vérité! )ï « Bravo ! » s'écria Janin. Oh ! oh ! me dis-je tout bas, voilà un ami, car, après tout, le mot ne valait pas un bravo. Mlle Rachel s'était retournée aussi vers Janin, avec un regard qui semblait dire : « Est-ce que c'est un traître? » Heureusement, l'avis du traître devint bientôt l'avis de tout le monde. Mlle Rachel, surprise et un peu embarrassée de ne pas retrouver son dédain du premier jour, se laissait aller, en y résistant faiblement, à l'impression générale, et se contenta de dire, après ce second acte fort applaudi des spectateurs: « Cet acte m'avait toujours paru le plus joli. » Ce fut son dernier simulacre de défense : dès le troisième acte, elle jeta bravement son premier jugement par-dessus bord, exactement comme certains politiques se débarrassent de leurs opinions de la veille; elle applaudissait, elle riait, elle pleurait, en ajoutant de temps en temps : « Ai-je été assez bête ! » Et après le cinquième acte, elle se jeta à mon cou, m'embrassa de tout son cœur et me dit : « Comment n'avezvous jamais pensé à vous faire comédien ? » Le lecteur II 29

avait sauvé Tautcur. Ce qui me charma et me flalta, car quelque temps auparavant, après avoir entendu M. Guizot à la tribune, elle s'était écriée: « Que j'aimerais à jouer la tragédie avec cet homme-là ! » Le lendemain, à onze heures précises, j'entrais chez Scribe. « Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, ou en êtcs-vous? w Pour toute réponse, je- tirai un papier de ma poche et je lui lus tout haut : « Comédie-Française, aujourd'hui à midi, répétition d'Adrientie Lecouvreiir.

— Hein? » s'écria-t-il.

Je lui contai tout, et dès le lendemain commença le sérieux travail des répétitions.

J'y appris beaucoup.

Tous les jours j'arrivais chez Mlle Rachel à dix heures, soit avec Scribe, soit seul, quand Scribe était retenu par la mise en scène du Prophète^ et, jusqu'à onze heures et demie, nous étudiions l'acte qui devait être répété au théâtre à une heure. La pièce fut montée en vingt-huit jours, et pas un seul de ces jours ne se passa sans ce double travail du matin et de l'après-midi. C'est là que j'appris à admirer tout ce qu'il y avait chez Mlle Rachel de iaboriosité, de perspicacité, de talent d'assimilation, de modestie et d'agrément dans les relations. Pas lu moindre vanité de grande artiste, pas le plus petit caprice d'enfant gâté du succès; toute à son art, et tout pour son art. Elle écoutait, discutait, se rendait dès qu'elle était convaincue, mais ne se rendait qu'après conviction. En voici un exemple assez frappant. Ceux qui l'ont entendue dans Adrienne, se rappellent qu'un des plus grands efTets du cinquième acte était un cer-

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tain. . . c<Ahl MauHce /. . . » jeté par elle en reconnaissant son amant, au milieu de son délire. Si jamais cri de théâtre sembla un cri d'inspiration, c'est celui-là. Or, Mlle Rachel fut trois jours , je ne dirai pas à le trouver, mais à l'accepter. C'était Scribe qui le lui avait indiqué : elle résistait à Scribe, elle me résistait. « C'est faux ! répondait-elle obstinément, c'est théâtral. — C'est faux, parce que vous le dites mal, » répondait Scribe, tenace et rude quand il était sur le champ de bataille, c'est-à-dire en répétition. Enfin, après trois jours d'essais infructueux, ce cri entra, si je puis parler ainsi, dans son cœur', et elle nous le reproduisit avec une infidélité admirable; je dis infidélité, car en passant par sa bouche, ce cri devint sublime. C'était un de ses talents; on lui donnait un sou, elle vous rendait un louis.

Ces répétitions m'ont laissé encore un souvenir bien caractéristique.

Peu de temps avant la première représentation, on fit relâche au théâtre pour une répétition du soir. Scribe, retenu à l'Opéra, ne vint pas. Les quatre premiers actes nous conduisirent à onze heures; tout le monde s'éloigna, et nous restâmes seuls, Mlle Rachel, M. Régnier, M. Maillard et moi. Tout à coup Mlle Rachel me dit : « Nous voilà maîtres du théâtre, si nous essayions le cinquième acte que nous n'avons pas encore répété? je l'étudié toute seule, depuis trois jours, je voudrais me rendre compte de mon étude. » Nous^descendons sur la scène ; plus de gaz, plus de rampe ; pour toute lumière, le petit quinquet traditionnel à côté du trou du souffleur, où

il n'y avait pas de souffleur; pour spectateurs, le pompier de garde dormant sur une chaise entre deux décors, et moi, assis à Forchestre. Dès le début, je fus saisi au cœur par l'accent de Mlle Rachel; je ne l'avais jamais vue si vraie, si simple, si puissamment tragique; les reflets de ce petit quinquet fumeux jetaient sur sa figure des lividités effrayantes, et le vide de la salle prêtait à sa voix une sonorité étrange; c'était funèbre! L'acte terminé, nous remontâmes au foyer. En passant devant une glace, je fus frappé de ma pâleur et plus frappé encore en voyant M. Régnier et M. Maillard aussi pâles que moi. Quant à Mlle Rachel, silencieuse, assise à l'écart, agitée de petits frisions nerveux, elle essuyait quelques larmes qui coulaient encore de ses yeux; j'allai à elle, et pour tout éloge je lui montrai la figure émue de ses camarades, puis lui prenant la main :

« Ma chère amie, lui dis-je, vous avez joué ce cinquième acte comme vous ne le jouerez plus jamais de votre vie !

— Je le crois, me dit-elle, et savez-vous pourquoi ?

— Oui, je le sais. Parce qu'il n'y avait là personne pour vous applaudir, que vous n'avez pas pensé à l'effet, et qu'ainsi vous êtes devenue, à vos propres yeux, la pauvre Adrienne mourant au milieu de la nuit entre les bras de deux amis. »

Elle resta un moment silencieuse, puis reprit :

« Vous n'y êtes pas du tout! Il s'est passé en moi un

phénomène bien plus étrange; ce n'est pas sur Adrienne

que j'ai pleuré, c'est sur moi !... Un je ne sais quoi ma

dit tout à coup que je mourrais jeune comme elle; il

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