MADEMOISELLE RACHEL
m'a semblé que j'étais dans ma propre chambre, à ma dernière heure, que j'assistais à ma propre mort. Aussi lorsqu'à cette phrase : « Adieu triomphes du théâtre! adieu ivresses d'un art que j'ai tant aimé » vous m'avez vue verser des larmes véritables, c'est que j'ai pensé avec désespoir, que le lemps emporterait toute trace de ce qui aura été mon talent, et que bientôt... il ne resterait plus rien de celle qui fut Uaehel ! »
Le succès d*Adrien7ie avait donné à Mlle Bachel une grande confiance en moi. Elle disait volontiers que j'avais renouvelé son talent, en la poussant malgré elle dans une nouvelle route; notre travail des répétitions lui avait montré que j'étais capable d'enseigner un rôle de femme comme de l'écrire, et elle me demanda de lui faire faire un pas de plus en avant. Avec Adrienne, elle avait quitté les vers pour la prose, le monde antique pour le monde moderne, le péplum et la chlamyde pour la jupe à ramages; elle voulut alors aborder un rôle de nos jours, paraître sur la scène en robe de ville, représenter non plus une héroïne, mais une femme, une femme du monde, Mlle Rachel enfin. Je lui proposai Loum de Lignerolles.FÀh y avait vu Mlle Mars,
elle en avait gardé un profond souvenir; mais, loin de leffrayer, celte idée de lutte la tentait : « Lisez-moi votre pièce, me dit-elle, nous verrons. » Je la lui lus. Elle la joua, et cette reprise lui valut un triple succès. Succès de talent, succès de beauté et succès de toilettes. Ce dernier lui fut d'autant plus agréable que ce fut le théâtre qui paya. Dieu sait avec quels cris! Quatre toilettes qui coûtèrent, à elles quatre, 1 500 francs! On eût dit que la maison était perdue. Aujourd'hui, elles en coûteraient 6 000, l'on payerait sans mot dire, et l'on aurait raison.
Cetle seconde réussite resserra encore mes liens avec Mlle Rachel. Je devins presque son ami. Elle me faisait l'honneur de me consulter sur ses autres créations. Elle me lut un soir le drame d'Emile Augier, Diane ^ qu'elle répétait alors, et cette lecture me confirma dans une opinion que j'ai depuis longtemps, à savoir que la différence est très grande entre lire et jouer. Un excellent lecteur pourrait faire un fort médiocre comédien, et un excellent acteur peut être un lecteur médiocre; ce sont presque deux arts différents. L'acteur ne représente qu'un personnage dans une pièce, le lecteur doit les représenter tous; l'un n'a pour instrument que sa voix, l'autre a pour auxiliaires, le costume, les gestes, la démarche, la physionomie; si bien que Mlle Bachel qui joua le touchant rôle de Diane avec tant de talent, lisait la pièce même sans supériorité. Elle me fit encore le plaisir de jouer devant moi et pour moi, avec sa sœur, Mlle Sarah Félix, la scène de Célimène et d'Arsinoë. Je l'y trouvai spirituelle, mordante, incisive, mais pas
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assez gaie, pas assez jeune. La jeunesse et la gaielé sont ce qui sauve de l'odieux ce rôle de Gélimène. Je dis en riant, à Mlle Rachel, après l'avoir entendue : « Ma chère amie c'est très bien, mais c'est Gélimène à quarante ans. »
Enfin, un jour, après une longue conversation sur les rôles de femme au théâtre, elle me demanda instamment de lui en composer un exprès pour elle, et clic ajouta gaiement : « Faites cela, et je vom écrirai une lettre sans faute d'orthographe. » Alors me vint, pour cette troisième tentative, l'idée d'une tragédie à la fois antique et moderne. Je m'explique.
L'antiquité est devenue pour nous, depuis quarante ans, comme un monde nouveau. De nombreux travaux critiques, archéologiques, historiques, numismatiqucs, artistiques, ont tout à coup jeté une lumière inconnue sur les mœurs, les croyances, les monuments, les œuvres de l'antiquité. Le théâtre grec s'est comme renouvelé par les recherches des érudits allemands, et par le savant et ingénieux ouvrage de M. Patin sur les trois grands tragiques. Armé de ces études nouvelles, j'abordai un sujet qui m'avait toujours attiré par son mystère même, Médée. Je sentais que le poète grec n'avait pas tout dit, qu'il y avait à plonger plus avant dans ce cœur de mère, qu'on pouvait tirer de ses scènes, même les plus belles, des effets plus puissants. Une surtout me tentait : c'est le récit de la mort de Creuse. Médée lui a envoyé, en signe de soumission, par la main de ses fils, des présents d'une rare beauté, une couronne d'or et un péplum du plus ûit tissu. Euripide nous raconte.
en vers ravissanls, la joie ingénue de la jeune fille à la \ue de ces présents. Elle posait y dit-il, cette couronne sur sa tête^ elle disposait élégamment ce péplum sur sa poitrine; elle arrangeait sa chevelure devant un brillant miroir j en souriant à sa propre image; puis, s'étant levée de son trône, elle se promenait dans la chamh^e avec une démarche gracieuse ^ dans sa blam^he chaussure, en regardant sa taille par derrière, avec complaisance.
Mais tout à coup elle change de couleur, tout son corps tremble, et le poète nous la montre, dans son admirable récit, arrachant de sa têle cette couronne d'or qui la brûle, ce péplum empoisonné qui la dévore, et tombant avec des cris affreux entre les bras de la vieille esclave qui la servait.
Quelle scène, me dis-je, si, au lieu d'être en récit, elle était en action! Si, au lieu des enfants, c'était Médée qui apportait ces présents! Si, au lieu d'une vieille esclave, c'était Médée qui aidait Creuse à se parer! Médée agenouillée! Médée humiliée! Médée servante! Médée suivant sa rivale dans toutes les joies de son orgueil ingénu, et tout à coup, au moment où, saisie par les premières atteintes du mal Creuse, s'écrie : « Qu'ai-je donc? » Médée se relevant, bondissant jusqu'à elle, et lui disant avec un cri de rage triomphante : « Ce que lu as? C'est que tu vas mourir! » Quelle situation! Quel contraste pour une actrice comme Mlle Rachel ! Saisi par cette idée, je me mis immédiatement à l'œuvre. J'écrivis cette scène en deux jours. La scène achevée, vinrent peu à peu se grouper autour d'elle tous les éléments du drame, tel que je le conce-
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vais, et, après un an de travail, j'apportais mon ouvrage à Mlle Racliel. La première épreuve ne me fut pas favorable. Le titre lui fit froncer le sourcil; je ne m'en effrayai pas. Je la connaissais. Je me rappelais son refus de jouer Adrienne. Aussi, la lecture finie, je lui dis froidement : « Eh bien? — Eh bien, me répondit-elle, je m'attendais à quelque chose de plus nouveau. J'ai déjà joué tant de rôles grecs 1 — Médée n'est pas une Grecque dans mon ouvrage, c'est une barbare. — Je n'ai jamais joué de personnage de mère. — Raison de plus pour commencer. — Qui me prouve que j'aurai l'accent maternel au théâtre? — Votre amour maternel ! Pourquoi n'exprimeriez-vous pas bien ce que vous ressentez si vivement? — Je trouve dans votre second acte et dans le troisième des passages subits de la fureur aux sanglots, ji'e ne sais pas faire cela. — Eh bien, moi, lui répondis-je en riant, je sais le faire et je vous l'apprendrai. » C'est ainsi que, sans la heurter de front, moitié par raisonnement et moitié par persuasion, en me rendant compte de ce qu'il y avait dans cetle rare intelligence d'ouvert et de fermé, de docile et d'ombrageux, je parvins à la faire entrer petit à petit dans la compréhension du personnage que j'avais essayé de peindre, et qu'elle finit par s'attacher à l'étude de Médée avec autant de passion qu'à celle d'Adrienne et de Louise de Lignerolles.
Je n'oublierai jamais une de nos séances de travail.
Elle m'avait donné rendez-vous à dix heures du matin,
dans une petite villa qu'elle avait louée à Auteuil. Eu
arrivant, je la trouvai dans son jardin, cueillant des
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fleurs, faisant des bouquets, gaie, riante, enfant, heureuse de vivre. « Je suis contente de vous voir, me ditelle, comme nous allons travailler! Je me porte si bien aujourd'hui! Oh! la belle chose que la santé! G*est fini. J'ai dit adieu à toutes les folies de la jeunesse. Elles coûtent trop cher! Elles ne valent pas cette satisfaction de se sentir respirer à pleine poitrine, librement, allègrement... Oh! nous allons faire de bonne besogne!
— Voulez-vous que nous abordions la grande scène entre Médée et Creuse, la terrible scène de la toilette?
— Soit, me dit-elle, lançons-nous. » Mais après quelques minutes de travail, après quelques essais d'ébauche générale, où je la trouvais hésitante, incertaine, elle s'arrête tout à coup et me dit : « Mon cher ami, savezvous ce qu'il faut faire? Il faut couper cette scène...
— Hein ! m'écriai-je. Couper cette scène ! la plus saisissante des trois actes! La plus nouvelle! La plus riche en effets pour vous! — 11 ne s'agit pas de moi. Il ne s'agit pas de mes effets. Il s'agit du rôle, et de la pièce. Or, cette scène tue la pièce parce qu'elle tue l'intérêt. — Vous n'y pensez pas! l'intérêt y est poussé au comble! — Oui; l'intérêt de l'horreur! l'intérêt de l'odieux! Mais ce n'est pas là ce dont nous avons besoin dans ce troisième acte. Songez donc que j'ai à tuer mes enfants et que je dois être touchante... Vous entendez bien, touchante en les tuant! Comment pourrai-je le devenir, quand cinq minutes auparavant j'aurai été atroce, quand on m'aura vue froidement, perfidement, lâchement meurtrière? La mise en scène du meurtre de Creuse rend impossible le meurtre des enfants; elle le
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déshonore! Je ne suis plus qu'une égorgcusc! Oh! je sais bien ce que je perds ; je sais bien tout ce que je trouverais dans celte scène, mais... après, après, je ne croirais plus à mes larmes ! »
Je la regardai un moment sans répondre, émerveillé, je l'avoue, de voir une fille sans éducation arriver d'instinct, par naturelle supériorité d'esprit, à la plus profonde critique, et, lui prenant la main, je lui dis :
« Vous avez raison; je coupe la scène.
— Vous êtes charmant! me dit-elle, en me sautant au cou. — Avouez seulement, ajoutai-jeen riant, qu'il est bien comique que je retranche de ma pièce la situation pour laquelle la pièce a été faite. »
Rien ne pousse plus à la confiance qu'un bon et intime travail en commun; l'entente des esprits amène l'entente des cœurs. Peu à peu, l'entretien dériva de la tragédie à la tragédienne, de Médée à Mlle Rachel; insensiblement elle entra dans le récit de ses débuts, de ses espoirs de jeunesse, de sa vie, et elle en arriva à une confidence si curieuse, et qui, en somme, l'honore tellement, que je ne puis résister au plaisir de la citer. Nous venions de causer de Polyeucte et de Pauline, ce Oh! Pauline, me dit-elle, le rôle que j'ai peut-être le plus aimé, je pourrais dire, que j'ai le plus vénéré dans ma vie ! » Elle appuya fortement sur ce mot itmré. « Il m'a inspiré un senliment bien étrange et auquel bien peu de gens ajouteraient foi. — Lequel? — Vous rappelez-vous qu'après avoir créé avec grand succès le personnage de Pauline, je rabaodonnai tout à coup? — Je me rappelle même, lui dis-je, une ex-
plication singulière donnée à cet abandon. — Je la connais votre explication! reprit-elle en riant; on a prétendu que j'étais jalouse de Beauvallet dans Pol y eucte. Moi l jalouse de Beauvallet!... comme c'est vraisemblable ! La vérité, c*est que si je cessai quelque temps de représenter Pauline, c'était par respect pour elle ! Oh ! je suis une fille plus bizarre que vous ne le croyez.
c< Il y a eu dans ma vie un hasard fatal qui m'a fait rcnconlrer un homme bas de sentiments et d'idées, mais puissant d'intelligence, et qui prit bientôt sur moi un empire... que j'ai toujours maudit en le subissant. — Pourquoi le subissiez-vous ? — Pourquoi? pourquoi? Vous autres, gens d'esprit, vous vous croyez des yeux de lynx, et vous n'êtes que des taupes quand il s'agit de lire dans notre cœur, à nous, femmes et actrices; vous n'y voyez goutte! Il est vrai que nous n'y voyons souvent rien nous-mêmes. Pourquoi je me soumettais à un homme que je haïssais et que je méprisais? Parce qu'il avait barre sur moi. Parce qu'il avait surpris un secret dont il s'armait contre moi. Parce qu'il m'avait persuadée qu'il pouvait beaucoup pour mon avenir de théâtre. Faut-il tout vous dire? Je ne suis pas bien sûre que sa puissance de perversité ne fût pas une force à mes yeux. Et pourtant, telle était mon aversion pour lui. qu'un jour, à une représentation de Marie Sluarly au premier acte, je mis dans ma poche un petit pistolet, avec l'idée bien arrêtée de me pencher vers la loge de baignoire d'avant-scène, oii il venait trôner insolemment tous les soirs où je jouais, et de le
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tuer en pleine représentation ! Quel effet cela aurait fait! »
A ce mot, qui sentait si bien la comédienne, je me rais à sourire. «Je comprends, me dit-elle; vous croyez que tout cela n'est qu'une scène de théâtre que je vous joue... Sachez-le pourtant, ajoula-t-elle avec une force singulière, et croyez-le! car c'est la vérité pure. Si je quittai brusquement le rôle de Pauline, c'est que je me sentis indigne de le jouer, c'est qu'à un certain moment je fus saisie d'une telle haine contre moimême, qu'il me fui impossible de représenter une créature si noble, d'exprimer des sentiments si purs. Ces vers admirables me déchiraient la bouche ! Je ne pouvais plus les dire! je ne pouvais plus ! »
Son accent était si vrai, si profond, que je cessai de sourire. Elle reprit alors avec une attitude et une voix que je n'oublierai jamais : « Tout cela est bien invraisemblable. Je le sais ! Que diriez-vous donc si je vous montrais le fond de mon âme? Vous m'admirez beaucoup, n'est-ce pas? Vous vous extasiez tous en m'entendant. Eh bien, sachez qu'il y avait en moi une Rachcl dix fois supérieure à celle que vous connaissez. Je n'ai pas été le quart de ce que j'aurais pu être. J'ai eu du talent, j'aurais pu avoir du génie! Ah! si j'avais été élevée autrement! si j'avais été entourée autrement! Si j'avais vécu autrement! Quelle artiste j'aurais faite! Quand je pense à cela, je me sens prise d'un tel regret*.. » Elle s'arrêta alors brusquement, mit ses deux mains sur sa figure, la tint ainsi cachée quelques instants, et puis, bientôt, je vis couler des larmes tout
mort d'un jeune prince napolitain, enlevé à vingt-trois ans, et telle fut même la violence de ses sanglots, que son frère, qui était son imprésario, craignit que son chagrin ne nuisît à sa voix pour la représentation du soir, et avec la philosophie pratique d'un directeur: ce Que diable ! ma chère, lui dit-il, nous sommes tous mortels ! » Mais je me rappelais aussi l'avoir surprise un jour dans sa loge, en costume de Virginie, et dansant un pas de Mabille. « Oh ! mademoiselle Rachel, m'étîiis-je écrié, pas dans ce costume! C'est affreux! — C'est précisément parce que c'est affreux que c'est charmant, niais que vous êtes! répondit-elle en riant. Voyezvous, mon cher ami, au fond, je suis une petite saltimbanque! »
Elle disait vrai et elle disait faux. Elle était une petite saltimbanque, et elle était une Virginie. Tragédienne par le visage, par la voix, par la démarche, par l'intelligence, elle était comédienne par l'âme et jusqu'au fond de l'âme. Un jour, au sortir d'une réunion aristocratique, où elle avait pris tous ses airs de grande dame, elle éprouva le besoin de se désenducailler^ et se livra devant quelques amis à une pantomime de Gavroche. Voilà le signe étrange, caractéristique, de cet être multiple. Tout ce qui jurait lui plaisait. Il y avait en elle, mêlé à tout, et surnageant toujours, un fond de titi gouailleur, qui parlait tous les langages, changeait de dictionnaire en changeant d'interlocuteur et ne connaissait pas de plus vif plaisir que de rire des gens et de les attraper.
Le pauvre M. Viennct l'a appris à ses dépens
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M. Viennet avait de l'esprit, du lalent, une grande loyauté, une brusquerie bourrue qui ressemblait à de la bonhomie, le tout accompagné d'un amour-propre justifié sans doute par son mérite; mais seulement, son mérite et son amour-propre n'allaient pas du même coté. Il était un poète satirique, très applaudi, et il se croyait un grand génie tragique.
Un jour donc, voilà M. Viennet qui tombe dans la loge de Mlle Rachel :
« Mademoiselle, vous ne me connaissez peut-être pas, je suis Viennet.
— Oh ! monsieur, répond-elle de sa voix la plus câline... Qui ne connaît pas... Viennet?
— On dit que vous désirez un rôle nouveau?
— Ardemment.
— Je vous en apporte un admirable.
— Vous n'aviez pas besoin d'ajouter d'épithète.
— Pas de flatterie... Je ne veux pas vous vendre chat en poche, moi. Je ne vous demande pas de jouer ma tragédie, mais de Tentendre. Il est vrai que je suis bien sûr que quand vous l'aurez entendue...
— Et moi aussi, j'en suis bien sûre.
— Vous consentez donc à m'écouter?
— Si j'y consens, monsieur Viennet I je suis trop heureuse, permettez-moi de dire... trop fière, que vous ayez pensé à une humble artiste comme moi, pour être votre interprèle.
— Hé bien, quand? Demain?
— Demain.
— A deux heures?
— A deux heures. »
Et là-dessus Viennet part triomphant, mais triomphant sans surprise, avec calme, comme quelqu*un à qui on rend ce qu'on lui doit, et disant à tout le monde : a Elle est vraiment très bien, cette jeune tragédienne! De l'intelligence! Du goût! Du tact! Elle veut absolument jouer ma Roxane! »
Le lendemain, à l'heure dite, il arrive : <c Madame est sortie. » Il revient le surlendemain : « Madame est malade. »
Le troisième jour, il sonne, furieux ; c'est un valet de chambre qui vient ouvrir.
« Mademoiselle Rachel ?
— Si monsieur veut entrer ?
— Enfin ! » se dit Viennet.
On l'introduit dans un petit salon, où attendait aussi un jeune homme décoré et de très charmante tournure.
ce Monsieur veut-il me donner sa carte, dît le valet de chambre.
— Mon nom suffit : Viennet.
— Je vais voir si madame est visible. >>
Le domestique ouvre la porte d'un second salon, et le pauvre poète entend la voix de Mlle Rachel, répondant au valet de chambre :
<c M. Viennet ! Dites-lui qu'il m'embête. »
On conçoit la fureur du pauvre poète. Il était tenté de tout briser. Le jeune homme souriait.
« Vous riez, monsieur, lui dit M. Viennet, vous ne savez donc pas que c'est la troisième fois...
Mademoiselle raghel. 245
— Oh ! monsieur Viennet, répond le jeune homme, toujours souriant... Elle vous en ferait bien d'autres si vous étiez son amant. »
Ce souvenir n'était pas fait pour me rassurer, mais en voici un autre qui m'inquiétait plus encore.
Mlle Rachel a eu dans sa jeunesse ce que j'appellerai son âge préhistorique, c'est-à-dire le temps où la société du faubourg Saint-Germain l'avait prise sous son égide comme la prêtresse de l'art. On la conviait à l'Abbayeaux-Bois, on invitait l'archevêque de Paris pour la lui faire entendre; sa pure renommée semblait un feu sacré autour duquel veillaient les plus grandes dames de France. Une d'elles, qui n'était ni la nioins illustre, ni la moins spirituelle, voulant consacrer à tous les yeux son respect pour la grande artiste, l'emmena avec elle aux Champs-Elysées, en plein jour, en voiture découverte, et avec sa fille sur le devant. Au retour de cette promenade, Mlle Rachel, en rentrant dans le salon, plia le genou devant cette duchesse, et, avec un mélange de mots inachevés et de larmes, elle lui dit : <c Oh! madame! une telle preuve d'estime m'est plus précieuse que mon talent!... » L'émotion de la mère et de la fille, se devine. On la relève, on l'embrasse, et, après quelques instants donnés à l'effusion, on se quitte. Ce salon, fort grand, était précédé de deux autres plus petits, qu'on traversait pour y arriver. Mlle Rachel, en s'éloignant, retraversa ces deux pièces, sans s'apercevoir que la jeune fille l'avait accompagnée de quelques pas, par un sentiment de déférence et de sympathie; arrivée à la dernière porte, Mlle Rachel l'ouvre, se retourne, et, se
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croyant seule, lance du côté du grand salon, un do ces gestes de gamin qui fait la nargue aux gens et aux choses.
Par malheur, celle dernière porte avait des panneaux de glace; ces glaces réfléchirent le geste de l'artiste dans le second salon, où se trouvait encore la jeune fille. Elle le voit et rentre éperdue auprès de sa mère, en se jetant dans ses bras, suffoquée d'indignation. C'est elle-même qui m'a raconté cette scène; et elle était encore tout émue en me la racontant. « Vous prenez cela trop au sérieux, lui disais-je. Elle n'était pas aussi ingrate qu'elle en a l'air. Elle n'était indifférente ni à l'estime ni à l'affection de votre mère. Seulement, quand elle fut arrivée à la porte, le petit diablotin goguenard qu'elle porte dans sa cervelle, est sorti de sa boîte, et a fait la nique à ses très réels sentiments. »
Ainsi parlais-je avec une indulgence philosophique^ peut-être pour me rassurer moi-même; mais plus tard, ce petit diablotin, quand j'y pensais, me faisait grand peur, et j'avais bien raison. A son retour de Russie^ Mlle Rachel me déclara nettement qu'elle ne jouerait jamais Médée. J'entrai dans une véritable rage. Je lui fis un procès. Je le gagnai. Elle en appela. Je gagnai encore. Elle fut condamnée à six mille francs de dommages-intérêts, que je partageai entre la Société des auteurs dramatiques, et celle des gens de lettres. Je publiai ma pièce, et, plusieurs éditions rapidement enlevées, permirent à mes amis de l'Académie, de U faire valoir comme un titre; j'étais vengé, mais je n'étais consolé qu'à demi; une pièce de théâtre a besoin
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du théâtre, et je rêvais toujours 5 la revanche, quand un des plus heureux hasards de ma vie mit sur ma route une tragédienne de génie, Adélaïde Ristori. Médée^ devenue Medea, fut pour mon interprète, l'occasion d'un véritable triomphe, où j'eus ma part. Ma tragédie, portée par elle dans toutes les capitales de l'Europe, et même en Amérique, traduite tour à tour en italien, en anglais, en allemand, en hollandais, fut jouée partout, excepté sur le théâtre pour lequel elle avait été faite, et dans la langue où elle avait été écrite. Mais, le résultat le plus inattendu de mon succès fut de me réconcilier avec Mlle Rachel. Par un de ces élans de générosité qui lui étaient propres, elle y applaudit au lieu de s'en irriter; elle me sut gré de m'être défendu, et vengé de celte façon, même contre elle; cela me grandit à ses yeux, et elle me tendit la main dans une circonstance que je ne saurais oublier.
Elle était au Cannet, mourante. J'y arrivai par hasard. Je courus aussitôt chez elle. J'appris là que ses journées se passaient dans ces alternatives d'illusions et de sombre clairvoyance, qui sont propres aux maladies organiques. Elle disait souvent : « J'espère six heures par jour, et le reste du temps, je désespère. » Ses souffrances cruelles se traduisaient parfois plastiquemenl en altitudes pleines de noblesse et d'élégance; attitudes dont elle avait conscience, car jamais, même au milieu des plus violents troubles de l'âme ou du corps, les grands artistes dramatiques ne cessent de se voir; ils se sont à eux-mêmes un éternel spectacle. Si réel que soit leur désespoir, ils y assistent. Mlle Rachel
se sentait élégante dans ses poses de jeune malade; elle se faisait l'efTet d'une belle statue de la douleur.
Trop souffrante pour me recevoir, lorsque je me présentai, elle me fit dire que ma visite la touchait singulièrement, et qu'elle me priait de revenir.
Quand je revins, sa sœur me remit une lettre d'elle, dictée pour moi, toute pleine de termes d'affection, de regrets du passé, et se terminant par cette phrase qui m'émut doublement, et par sa confiance en moi, et par le reste d'espérance qu'elle trahissait. « Â bientôt, nous nous reverrons ici, ou à Paris. Vous êles l'auteur qui faites le mieux aujourd'hui les personnages de femme, promettez-moi que vous m'écrirez mon rôle de rentrée. » Trois jours après elle était morte. Heureusement elle n'était pas morte tout entière. On se rappelle ses touchantes larmes à la répétition d*Adrienne^ sa crainte de mourir jeune, et cette mélancolique parole : « Bientôt, il ne restera plus rien de celle qui fut RacheL » Elle se trompait; il reste quelque chose d'elle ! 11 y a un rayonnement autour de son nom! On l'associe volontiers à celui d'une autre jeune et sublime artiste, enlevée comme elle avant Tâge : On dit : Rachel et La Malibran.