UN MOT DE VICTOR HUGO. — ALFRED DE BILSSET
grand succès Joas, Louison, Clistorel, puis, peu à peu, elle monta des rôles d'enfant aux rôles d'ingénue, des rôles d'ingénue aux rôles de jeune fille, et enGn, elle créa à côte de Mlle Mars, dans une comédie intitulée la Demoiselle et la Dame^ un personnage de jeune mariée, où elle ne parut pas inférieure à son admirable partenaire. Mais tout à coup, au milieu de ses succès, Thabile directeur du Gymnase l'enleva au Théâtre-Français, et elle alla servir d'interprète à Scribe sur la scène du boulevard Bonne-Nouvelle, dans plusieurs de ses plus charmants ouvrages. Les amateurs de ce temps-là (s'il en reste) se rappellent la délicieuse naïveté de Mlle Despréaux, devenue Mme Àllan, dans la Pensionnnire mariée; sa railleuse gaîté dans Être aimé ou mourir^ et surtout ses incomparables accents de passion dans Les Malheurs d'un amant heureux. Elle Gt plus que bien jouer ce rôle, elle le devina. Elle vit clair, là où Scribe n'avait rien vu. La pièce contenait deux rôles principaux, une jeune veuve, et une jeune femme. Scribe, après la lecture faite aux acteurs avec un immense succès, s'approcha de Mme Âllan, et d'un air fort embarrassé : <cMa chère amie, lui dit-il, vous voyez un homme très ennuyé, et un peu honteux. Vous allez m'accuser d'ingratitude et de manque de parole. Mais j'ai été forcé de céder. — De quoi s'agit-il donc? — Je vous destinais dans ma pièce, le meilleur des deux rôles de femme, je devrais dire le seul bon, mais notre directeur, Poirson, l'a réclamé impérieusement pour LéontineFay. Je n'ose vous demander d'accepter le second, il n'est pas digne d'un talent comme le vôtre. — Je conviens, répondit
Mme Âllan, qu'il ne me tente pas. Mais si vous désirez que je le joue, je le jouerai. » Voilà Scribe qui lui prend les mains, qui Tembrasse, qui la remercie avec effusion, ajoutant : « C'est égal! je vous regretterai toujours dans Taulre. Je l'avais écrit avec amour, pour vous; et votre délicatesse, votre finesse, votre grâce auraient fait un chef-d'œuvre de ma jeune veuve. — Quelle jeune veuve? reprend vivement Mme Allan. — Madame de Nangis. — Madame de Nangis ! Voilà le rôle que vous me destiniez ! — Sans doute. — Et celui que vous ne m'offriez qu'en tremblant.... — C'est celui de la jeune femme mariée. — Mais, mon cher ami, s'écria Mme Allan, c'est celui-là qui est le bon! Votre jeune veuve est un personnage, comme vous en avez créé vingt, charmant, sans doute, gracieux, j'en conviens, mais l'autre, l'autre c'est un caractère. Ah! vous verrez ce que j'en ferai ! » Elle tint si bien sa parole que le jour de la première représentation, elle éteignit absolument la jeune veuve. Tous les grands effets allèrent à elle. Son entrée au second acte souleva dans la salle de véritables acclamations. Enfin, elle fit tellement de ce rôle sa création, que personne, depuis elle, n'a pu y réussir. Mme Rose Chéri l'a essayé, Mlle Delaporle l'a essayé, toutes deux y ont échoué, le rôle a disparu avec la première interprète. Eh bien, c'est cette Mme Allan, qui, après dix ans passés en Russie, revint à Paris, apportant dans son bagage dramatique, une petite comédie non représentée, à demi inconnue, perdue dans les pages de la ReoiLe des Deux MondeSj et restée à l'état d'un agréable pastiche de Marivaux, le Caprice d'A. de