‹ Soixante ans de souvenirs (volume 5)Chapitre 30 sur 32 · UN MOT DE VICTOR HUGO. — ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

UN MOT DE VICTOR HUGO. — ALFRED DE MUSSET

<( et des délires. Ma présence, ma main dans les siennes^

c( un mot d'affection, font disparaître tout cela comme

« par enchantement. Puis ce sont des repentirs tout

« aussi exaltés, des joies de me recouvrer, des recon-

(c naissances qui m*émeuvent et qui me font de nouveau

« rentrer dans la voie que j'ai voulu quitter. Quelle

« tête à l'envers, ma chère amie! L'amour le grise,

« aussi bien qu'autre chose. Par moments, l'ivresse en

« est sublime, mais que d'autres instants où elle n'est

a presque pas tenable! c'est un labeur que de se laisser

ce aimer par lui. C'est par l'orgueil immense de son

(c caractère, et la fierté incontestable du mien que nous

« nous froissons. Cet orgueil n'est pas justement celui

« devant lequel je plierais avec bonheur, celui du poète,

« celui du talent et de la renommée; point du tout.

<c Ici, il n'y en a pas^ Votre père serait bien étonné

ce d'entendre apprécier ainsi par l'auteur lui-mcme, ces

c< œuvres qu'il n'aime pas. Il est vrai que ces jugements,

<c si modestes et si sincères je vous le jure, ne sont

a ix)rtés que devant moi. C'est dans l'épanchement de

« l'intimité qu'ils se font jour : devant le public, il

a n'est pas si humble.

« Que vous dirai-je encore? Son passé désordonné

« laisse des traces indélébiles. Avec un caractère om-

» brageux, la méfiance et le soupçon ne se présentent

« qu'au milieu d'un cortège de ressouvcnirs très amers

<c à entendre, et qui, à tout prendre, sont ceux d'un

(c ex-libertin« Je ne les supporte pas, et alors querelles,

a pardons, et réconciliations. Voilà. Je n'ai jamais vu

« de contrastes plus frappants que les deux êtres enfer- II 50

<c mes dans ce seul individu. I/un bon, doux, tendre, (c enthousiaste, plein d'esprit, de bon sens, naïf (chose

ce étonnante), naifcomme un enfant, bonhomme, simple,

a sans prétentions, modeste, sensible, exalté, pleurant

M d'un rien venu du cœur, artiste exquis en tous genres,

a sentant et exprimant tout ce qui est beau dans le plus

« beau langage, musique, peinture, littérature, théâtre.

« Retournez la page et prenez le contre-pied, vous

« avez affaire à un homme possédé d'une sorte de

a démon, faible, violent, orgueilleux, despotique, fou,

c< dur, petit, méfiant jusqu'à l'insulte, aveuglément en-

« tété, personnel et égoïste autant que possible, blas-

cc phémant tout, et s'exaltant autant dans le mal que

« dans le bien. Lorsqu'une fois il a enfourché ce cheval

. ce du diable, il faut qu'il aille jusqu'à ce qu'il se rompe

<c le cou. Vexcès, voilà sa nature, soit en beau, soit en

« laid. Dans ce dernier cas, cela ne se termine jamais

« que par une maladie qui a le privilège de le rendre

(c à la raison, et de lui faire sentir ses torts. Je ne sais

ce comment il a pu y résister jusqu'ici et comment il

ce n'est pas mort cent mille fois ! »

Voilà l'Alfred de Musset vrai et vivant! Voilà la créature orageuse, désordonnée, maladive, d'où partirent les déchirants et pathétiques accents des Nuit^y de VEspoir en DieUy de la Lettre à Lamartinel Voilà entin en quoi il didere de nos deux grands poètes, et en quoi il les complète, en en différant.

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Un sculpteur illustre, chargé de faire la statue de Lamartine, Ta représente dans une pose théâtrale, Tair inspiré, les cheveux au vent, les pans de sa redingote soulevés comme par un souffle d'orage. C'est là le portrait de Chateaubriand, non de Lamartine. Le vrai Lamartine est celui qu'on a vu à rilôlel de Ville, pendant les journées de Février; tranquille au milieu des tempêtes, souvent é»m, jamais troublé. Dans ses plus touchantes effusions lyriques, ses larmes ne vont jamais jusqu'aux sanglots. Sa douleur s'arrête avant le désespoir; il y a toujours en lui quelque chose qui plane.

Quant à Victor Hugo, son talent de virtuose est si extraordinaire, qu'il l'entraîne malgré lui, et que ses sentiments les plus sincères deviennent souvent des thèmes sur lesquels il exécute des variations. Lamartine m'a dit un mot bien profond sur les Châtiments. J'arrivai chez lui au moment où il achevait de les lire. Il était dans l'enthousiasme II frappait sur le volume, en s'écriant : « Ah ! il n'y a pas à dire ! c'est beau ! c'est grand ! c'est puissant! » Puis tout à coup il s'arrête, et après un moment de silence : « Six mille vers de haines cest beaucoup I » Ce jugement est décisif. Sur six mille vers d'indignation, il y en a forcément trois mille qui ne sont que de vocalises. Il semble parfois que Victor Hugo assiste à ses émotions. À. de Musset était submergé par les siennes.

En résumé, Victor Hugo et Lamartine sont des Olympiens. Ils en ont le calme. Je me les imagine volontiers siégeant sur quelque mont Ida, tandis qu'A, de Musset

m*apparait comme un de ces esprits révoltés, qui tente l'escalade des sommets sacrés pour ravir le feu du ciel, et retombe sur le sol, meurtri, sanglant,

Cloue sur ferre Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L'aile ouverte, et les \eux fixés sur le soleil.

Victor Hugo et Lamartine sont, dans le domaine de la poésie, la voix de leur époque, A. de Musset en est le cri.

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