‹ Soixante ans de souvenirs (volume 5)Chapitre 29 sur 32 · UN MOT DE VICTOR UUGO. — ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

UN MOT DE VICTOR UUGO. — ALFRED DE MUSSET

le sens divin du mot; son œuvre est un admirable paysage sans ciel.

Mais ce poète tout terrestre, lire de sa communication, je dirais presque de sa communion avec la terre, des accents d'un pathétique incomparable. Personne, depuis Racine dans le second acte de PhèdrCj n'a fait parler à la passion un langage à la fois aussi entraînant et aussi naturel. De vraies larmes coulent de ses yeux! de vrais sanglots soulèvent sa poitrine! Victor Hugo est plus grand, Lamartine plus divin, mais A. de Musset est plus Immain.

Deux hasards singuliers m'ont permis de pénétrer dans le secret de sa méthode de travail et dans le secret de son génie. Je le rencontrai un jour au Palais-Royal, au moment des représentations (TAdrienne Lecouvreur. La pièce lui plaisait beaucoup. 11 me vanta surtout deux scènes qu*il m^attribuait et qui n'étaient pas de moi. La conversation ayant passé (TAdrienne à Scribe; (( Je place Scribe très haut, me dit-il, mais il a un défaut, il ne $e fiche jamais corUre lui-^même. — Que voulez-vous dire par là? — Je veux dire, que quand Scribe commence une pièce, un acte, ou une scène, il sait toujours d'où il part, par où il passe, et où il arrive. De là sans doute un mérite de ligne droite^ qui donne grande solidité à ce qu'il écrit. Mais de là aussi, un manque de souplesse et d'imprévu. Il est trop logique; il ne perd jamais la tête. Moi, au contraire, au courant d'une scène, ou d'un morceau de poésie, il m'arrive tout à coup de changer de route, de culbuter mon propre plan, de me retourner contre mon person-

nage préféré, cl do le faire battre par son interlocuteur,... fêlais parti pour Madrid et je vais à Constanlinople. » Cette phrase me frappa singulièrement* J'y démêlais une des causes du charme particulier du génie d'À. de Musset, et j'en cherchais depuis longtemps la trace dans ses divers ouvrages, quand il y a trois ans, une lettre tombée inopinément entre mes mains, mit pour moi en pleine lumière, ce que je n'entrevoyais que dans une demi-ombre.

Voici cette lettre. Elle part d'une des nombreuses femmes, et non des moins distinguées qui ont adoré Â. de Musset, car il est de la race des artistes qui entraînent derrière eux un peuple de femmes.

Octobre 184...

(c Je suis aimée et même adorée, plus encore maintenant qu'au commencement : mais il y a des points par lesquels nous nous louchons si rudement, qu'il y a douleur pour tous deux, et douleur si insupportable que, dans ces moments-là, ni l'un ni l'autre ne peuvent plier. S'il se montrait toujours du côté que j'aime, il n'y aurait rien de si doux ni de si beau. Mais malheureusement il y a rautre lui auquel je sens que je ne m'habituerai jamais. Déjà deux fois, j'ai brisé ou voulu briser ce lien qui par instants n'est plus possible. Ce sont des désespoirs auxquels je ne sais pas résister, des attaques de nerfs qui amènent des transports au cerveau, des hallucinations

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