MA PREMIÈRE PIÈCE
— A aucun prix.
— Eh bien, je me charge, repris-je, d'aller dire à Arago que nous relirons la pièce. »
Le lendemain matin, à dix heures, je frappe à la porte d'Arago. Je suis reçu par sa cuisinière.
« Monsieur est au bain.
— Puis-je lui écrire?
— Voici du papier, monsieur. »
J'écris :
(( Mo>' CHER DIRECTEUR,
a CeUe lettre tous fera voir ce que vous n*avez probablement jamais vu dans le cours de votre direction ; deux auteurs, ayant trouvé leur pièce si mauvaise à la répétition qu'ils la retirent. Veuillez regarder notre Soleil couchant comme un soleil couché.
(( Bien à vous,
(( E. Legoové. »
Je cours chez Goubaux et nous nous embrassons de joie comme deux gens sortis d'un cauchemar.
Le surlendemain, je sors le matin à onze heures, je passe devant une affiche. Qu'est-ce que je lis? Ce soir, première représentation. Le Soleil couchant.
Je vis luire cent mille chandelles comme si le soleil lui-même me fût entré dans les yeux. Je cours chez Arago. La môme cuisinière vientm'ouvrir, et en m'apercevant, pousse un grand cri. « Ah, bon Dieu! Monsieur, j'ai oublié de remettre votre lettre. La voici, ne dites rien à monsieur, vous me feriez gronder. » Le mal était fait, le sort en était jeté, il n'y avait plus qu'à se
résigner, et à attendre. Le soir, je monte me cacher au fond d'une avant-scène des troisièmes. Goubaux descend bravement sur le théâtre pour soutenir nos troupes. La première scène de confidence entre les deux jeunes gens fut bien accueillie. Encouragé par ce pronostic favorable, je descends dans les coulisses. Bardou était en scène. Quelques-uns de ses mois font rire, et il sort en nous disant : « Mes enfants^ je tiens mon publicl » Au même moment, un petit bruit, strident, aigu, inconnu, m'enlre dans l'oreille comme une vrille, « Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ça, me dit Goubaux, c'est un sifflet.
— Hein ! »
C'était le fameux rondeau de Brindeau ! Il avait chanté faux, et on le sifflait. Je remontai immédiatement dans ma troisième loge, je n'en redescendis plus. A partir de ce moment, les sifflets ne s'arrêtèrent pas. Je n'en ai jamais tant entendu de ma vie. Il y avait des dialogues entre le public et les acteurs. Un d'eux tenait un journal à la main : « Donnez-nous des nouvelles d'Espagne, » lui cria-t-on du parterre. F*es trois filles de Goubaux, placées dans une loge découverte, riaient à gorge déployée. Je me sauvai lâchement au bout de vingt minutes. Goubaux était dans les coulisses, attendant les acteurs au sortir de chaque scène, les recevant dans ses bras comme des blessés qu'on rapporte du champ de bataille, en leur disant: « Ah, mes amis, mes pauvres amis; comme nous vous demandons pardon de vous avoir donné un si mauvais rôle! — Je voudrais bien boire un peu, disait Bardou. — C'est trop fin pour le
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public, » murmurait Mlle Thénard. La pièce ne fut pas achevée.
Les journaux déclarèrent que la pièce était de deux hommes d'esprit, qui prendraient leur revanche. Je touchai sept francs cinquante pour mes droits d'auteur. Le lendemain, je dis à Goubaux :
« Mon cher ami, je ne serai plus exécuté qu'au Théâtre- Français et avec une pièce en cinq actes. »
Deux ans après, le 6 juin 1838, nous donnions, Goubaux et moi, Louise de LignerolleSy avec Mlle Mars pour interprète. La pièce me rapporta plus de sept francs cinquante.