CHAPITRE III
On a déjà vu Goubaux à l'œuvre dans les coulisses du Vaudeville, et on a pu le juger. Un auteur dramatique qui, le jour d'une chute, plaint ses interprètes au lieu de se plaindre d'eux, les console au lieu de les accuser, et leur demande pardon de leur avoir donné un mauvais rôle, n'est-ce pas déjà un portrait? Non, ce n'est qu'un profil, car Goubaux eut deux professions, deux professions si opposées qu'elles semblent s'exclure, et il se montra aussi éminent dans toutes deux que s'il n'en eût exercé qu'une seule. Il fut auteur dramatique et instituteur. Gomme auteur dramatique, il appartient à la race d'élite des créateurs. Comme instituteur, il a sa place parmi les bienfaiteurs publics ; la France lui doit une forme nouvelle d'éducation. Or, de cette double existence si féconde, que reste-t-il? Pas même un nom. A peine un souvenir. Ses drames sont signés d'un
pseudonyme où ne figure que la dernière syllabe de son nom (Dinaux). Son œuvre d'éducation porte un autre nom que le sien. II aurait dû être deux fois célèbre : il
est inconnu.
C'est cet inconnu que je voudrais faire connaître. C'est celle riche et puissante nature, en lutte cinquante ans avec la mauvaise fortune, que je voudrais peindre. Peu d'hommes, en cflet, ont été plus doués par la nature et plus maltraités par le sort. L'une lui prodigua loul, l'autre lui disputa tout. Les épreuves cruelles, les obstacles invincibles se dressèrent devant lui à chacun de ses pas. Eh bien, le croirait-on, quand je cherche le Irait caractéristique de cet homme qui a tant travaillé et tant souflert, je ne le trouve que dans ce vers de La Fontaine :
Et le don d^agrccr infus avec la vie.
Certes cependant, ses qualités viriles valaient ses qualités charmantes. Il avait, outre la grâce innée, l'énergie, la persévérance, la foi indomptable; mais chez lui le charme dominait tout, enveloppait tout, se mêlait à tout et le lirait de tout. D'où venait ce charme? De sa figure? Non. De sa tournure? Non. Un nez plutôt gros, une bouche plutôt grande, des yeux plutôt petits, des joues pleines et roses comme des joues d'enfant; une belle taille, mais un peu massive dans sa prestance; un front chauve dès la jeunesse, et où la chevelure n'était représentée que par une petite bande de cheveux châtains et soyeux courant au bas de la nuque d'une
oreille à l'autre; mais de ce front, de ce regard, de II 5
cette attitude jaillissait un tel flot de bonté, de gaieté, de cordialité, de sincérité, de sympathie, qu'on ne pouvait voir cette bonne flgure sans avoir l'envie de l'embrasser. Voilà l'homme, voici sa vie.
Certains écrivains valent moins que ce qu'ils produisent. Comment, dira-t-on, les fruits d'un arbre peuvent-ils être meilleurs que l'arbre lui-môme? Je ne sais, mais cela est, sinon pour les arbres, du moins pour quelques écrivains. Des circonstances favorables, le choix, quelquefois dû au hasard, d'un heureux sujet de travail, une bonne position dans le monde, une certaine force de caractère qui concentre toutes les facultés sur un point, ou même une certaine élroilesse d'intelligence qui les enferme dans un ordre d'idées restreint, tout cela fait que quelques hommes placent leur esprit à cent pour cent. Ils mettent dans leurs livres tout ce qu'ils ont de bon, ils n'y mettent pas ce qu'ils ont d'inférieur; l'heureuse chance fait le reste, et l'on est tout surpris parfois de rencontrer des gens presque célèbres qui sont des gens presque médiocres.
Tout autre est une classe d'esprits qui, semblables à certains soleils dont le disque se lève sans couronne de rayons, ont, eux aussi, plus de foyer que de rayonnement.
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On ne les connaît pas tout entiers quand on ne les connaît que par leure ouvrages, car le vrai livre où il faut les lire, c'est leur esprit même, c'est leur cœur, c'est leur entretien, c'est leur vie. Que leur a-t-il donc manqué pour donner au monde leur entière mesure? Quel défaut ont-ils eu? Quel défaut? Une ou deux qualités de trop, peut-être. Dieu les avait doués trop libéralement; ils aimaient trop de choses; ils étaient propres à trop de choses. Leure aptitudes presque universelles les entraînaient sans cesse en des travaux différents, oh le public perdait haleine à les suivre; parfois aussi a pesé sur eux la sombre devise de Bernard Palissy : Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir.
Tel fut Goubaux.
Rien de plus humble que son origine. Sa mère tenait une boutique de mercerie dans la rue du Rempart, détruite aujourd'hui et voisine alors du Théâtre-Français. Son enfance fut plus qu'éprouvée, elle fut malheureuse; un beau-père dur et même cruel fît de l'autorité paternelle une tyrannie, presque une torture. L'enfant en souffrit, mais, chose rare, son âme ne s'y altéra point. Il fut maltraité pendant six ans sans devenir méchant; il fléchit pendant six ans sans devenir faible; il trembla pendant six ans sans devenir craintif.
Sa première conquête intellectuelle fut un tour de force. Il avait déjà neuf ans, je crois, et il savait à peine ses lettres; il ne voulait pas apprendre à lire. Sa mère employa un moyen fort ingénieux pour l'y forcer. Elle prit un volume de contes et commença à lui en lire un; le début enchanta l'ardente imagination de l'enfant.
mais lout à coup, au milieu de l'histoire, quand la mère tint bien devant elle, attentif et les yeux fixes, son petit auditeur, qui l'écoutait en futur auteur dramatique, elle ferma le livre et lui dit : « Lorsque tu voudras savoir le reste, tu le liras toi-même. » Onze jours après, il le lisait.
Entré au collège gratuitement, il fit des études si brillantes que, dans sa classe de rhétorique, il obtint un honneur, partagé à peu près vers le même temps par deux hommes devenus illustres, M. Cousin et M, Villemain ; en l'absence du professeur, Goubaux occupa quelquefois sa chaire et devint le maître de ses condisciples. Dès ce moment, se remarqua en lui une double qualité très rare: il était également propre à apprendre et à enseigner; cette universelle faculté de compréhension, cette merveilleuse lucidité d'intelligence qui lui rendait facile l'étude des langues comme celle des sciences exactes, la connaissance de l'histoire comme celle de la musique, il les portait dans l'enseignement. Né maître, pour ainsi dire, il l'était si naturellement, avec si peu d'effort, avec une parole coulant si bien de source, que sa facilité gagnait ses élèves; il n'y avait pas moyen de comprendre avec peine ce qu'il avait si peu de peine à expliquer. La clarté de l'esprit avait chez lui le caractère qui semble réservé à la bonté seule : elle était contagieuse. Puis il aimait tant tout ce qui s'apprend! II aimait tant tous ceux auxquels il apprenait quelque chose! Qui aurait pu lui résister? On devient forcément un bon élève quand on trouve le cœur d'un ami sur les lèvres d'un maître.
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Bien lui prit, du reste, d'avoir bon nombre de leçons, Ctir, à dix-neuf ans il était marié, et à vingt ans il était père ; aussi m'a-t-il souvent conté que, pour augmenter son petit budget, il allait, plusieurs fois par mois, mettre en ordre les comptes d'un bureau de loterie, et qu'il en revenait à deux heures du matin, chantant et frappant de sa canne sur les bornes avec des airs de conquérant; on lui avait donné quarante sous et le souper.
Quelques années après, cependant, cette intelligence, qu'on ne surfait pas en l'appelant merveilleuse, lui valut une proposition presque égale à une fortune. Un homme habile vint le trouver et lui dit : « Monsieur, vous avez beaucoup de savoir, et moi je n'en ai pas du tout; mais vous n'avez pas du tout d'argent, et moi j'en ai. Si nous faisions du Florian en prose? Si nous réalisions la fable de l'Aveugle et du Paralytique? Associons-nous pour fonder un pensionnat. Chacun apportera son capital; vous, votre intelligence, moi mes écus, et nous partagerons les bénéflces. » Jugez s'il accepta. La pension Saint-Victor fut fondée, et voilà le jeune professeur, chef d'un grand établissement. Cependant l'achat du matériel et du pensionnat avait coûté fort cher; il fallut appeler un autre associé, et l'on souscrivit, pour dernier payement, un billet de 45,000 francs, payable à six mois d'échéance. Deux noms furent inscrits sur le billet, quoiqu'une seule personne dût le payer, bien entendu, et Goubaux rit beaucoup en donnant sa signature; il lui semblait plaisant que son nom fût censé valoir 45,000 francs; cela lui donnait un air de raison sociale
qui flattait beaucoup son amour-propre. Au bout de six mois, la veille de Téchcance, l'autre signataire disparaît, et le pauvre jeune homme reste sous le coup de cette dette énorme, sans un sou pour Tacquitter, Quel fut son désespoir, on le devine. Et cependant lui-même ne comprit pas d'abord toute l'étendue de son malheur, car ces 45,000 francs furent le fléau de toute sa vie. Qu'est-ce donc, après tout, dira-t-on, qu'une dette de 45,000 francs? Ce que c'est? C'est un fardeau de 200, de 300, de 400,000 francs peut-être, car c'est le pacte avec l'usure; j'ai connu Goubaux empruntant à 18 pour 100. Ce sont des journées, et des prodiges d'intelligence employés à renouveler un billet; c'est un esprit supérieur et destiné aux belles choses, s'épuisant à conjurer un papier timbré, à éviter une menace brutale, à substituer un créancier à un autre; c'est la terreur éternelle et croissante de chaque fin de mois ; c'est la nécessité de manquer vingt fois à sa promesse ; ce sont les reproches essuyés, les insomnies, les moyens désespérés; c'est enfin le pire, le plus affreux des esclavages, l'esclavage delà dette. Certes, Goubaux aurait pu, comme tant d'autres et plus honnêtement que beaucoup d'autres, car il était puni sans avoir été coupable, déposer sorî bilan. Mais il avait vingt-cinq ans, il avait tout le chevaleresque de l'honneur, il se sentait plein de force, d'intelligence; et puis enfin il avait signé. Il jura donc de payer, et il paya; mais il employa quarante-quatre ans à payer ces 45,000 francs, et, quand il mourut, il était à peine libéré de la veille.
La première crise de cette longue lutte fut terrible.
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Un jour il se crut perdu ; il avait à payer pour le lendemain une somme de 12,000 francs, et il n'en avait pas le premier louis. Ce mot terrible et qui lui déchirait les lèvres et le cœur, il fallait le prononcer, il fallait faire faillite. Retiré avec quelques parents dans une chambre au cinquième étage, il ne voyait autour de lui que larmes et désespoir... Lui seul ne désespérait pas, il cherchait toujours. À ce moment, une voiture, passant dans la rue, ébranle les vitres de la pauvre chambre. « Oh! ces hommes à équipage! ces riches égoïstes! s'écrie un des assistants, penser que pour celui qui passe là en ce moment, dans cette splendide voiture, ces 12,000 francs ne seraient rien, et que si on les lui demandait, à lui ou à ses pareils, pas un d'eux ne nous prêterait 500 francs. » Goubaux, à cette parole, relève la tête. On accusait les hommes, cela lui semble une injustice. Il répond : « Pourquoi vous en prendre à ce riche qui passe et que vous ne connaissez pas? Qui vous dit que, s'il savait mon malheur, il ne me viendrait pas en aide? — Voilà bien ton insupportable optimisme. — Cet optimisme n'est que de l'équité. — De l'équité ? Tu as demandé appui à vingt personnes, elles t'ont toutes refusé. — Elles ne pouvaient rien. — Celui qui passait dans cette voiture pourrait quelque chose, lui; va donc frapper à sa porte. — Eh bien, s'écrie Goubaux, j'irai, sinon à lui, du moins à quelqu'un qui est riche comme lui, que je ne connais pas plus que lui et qui ne me refusera pas. — Tu es fou. — C'est ce que nous allons voir. » Il part, court chez lui, prend une plume et écrit. A qui? A M. Laffitte, qu'il n'avait jamais vu; il lui raconte en
quelques lignes très simples... Mais laissons-le parler lui-même :