H0>*SIEUR
« J'ai vingt-cinq ans, trois enfants, de riionneur, peut-être quelque talent, on me la dit. On a spéculé sur un nom sans tache pour élever un établissement. Douze mille francs de dettes pèsent sur moi; dans trois jours le déshonneur m'attend.
(( Quand les hommes vous repoussent, on s'adresse à la Providence. J'ai recours à vous. M. Delanneau, qui me traite en fils adoptif, vous dira qu*un bienfait sollicité avec tant de franchise peut être accordé avec confiance. C'est l'honneur pauvre qui s'adresse à l'honneur riche.
(( Mon sort est entre vos mains; j'attends votre réponse dans votre antichambre.
(( Ha famille attend plus loin. Ai-je trop présumé?
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« P. GOUBÀUX. ))
M. Laffllte le fait entrer, l'examine un moment, l.a lettre l'avait louché, ce regard d'honnête homme le touche plus encore, et, cinq minutes après, le pauvre chef d'institution était sauvé.
Je dis qu'il était sauvé, je veux dire qu'il ne mourut pas, car tous les efforts de sa vie ne furent employés qu'à l'empêcher de mourir. Le lendemain, il fallut recommencer la lutte, ne fût-ce que pour payer M. Laffitte. Le lendemain, les autres dettes, devenues criardes à leur tour, le harcelèrent comme les premières; le lendemain, enfin, retomba sur sa tête le fardeau de la pension Saint- Victor d /aîre a//er, fardeau terrible, surtout pour lui. Gouhaux avait toutes les grandes parties de
PUOSPER GOUBAUX. 25
rinsliluteur : la science, le talent pédagogique, Tamour des enfants, Tart de gouverner la jeunesse; c'était un maître sans pareil ; seulement, il n'y eut jamais, qu'on me pardonne ce mot trivial, mais sans synonyme, il n'y eut jamais un plus détestable c< marchand de soupe ». Ses défauts et ses qualités le rendaient également incapable de ce rôle. Trois conditions y sont indispensables : 1* Tordre ; il était trop gêné pour être ordonné. 2" l'économie: il était trop généreux pour être économe. 5** l'autorité ; il était trop esclave des échéances pour être mai tre chez lui. Un fait douloureux et charmant va nous le montrer aux prises avec son effroyable servitude, et s'en tirant, comme toujours, par son irrésistible séduction. Un jour deux élèves entrent dans son cabinet, ils versaient des larmes de rage et de douleur... Un maître les avait violemment battus. Goubaux, indigné, leur demande quel est ce brutal, pour le chasser immédiatement et honteusement. Ils nomment le préfet des études. A ce nom, Goubaux pâlit, se tait un moment, et d'une voix contenue, où se trahissait un mélange d'irritation et d'embarras :
« C'est bien, dit-il, allez, je lui parlerai. » Pourquoi ce changement de ton? Pourquoi cette sorte d'apaisement subit? Pourquoi cet embarras? Pourquoi? Parce que cet homme était son créancier, parce que cet homme lui avait prêté, dans un moment de crise, une somme considérable, à la condition d'entrer dans la maison comme préfet des études. Et Goubaux n'avait pas le droit de le chasser ! Et Goubaux était forcé d'étouffer son indignation, sa bonté, son esprit de justice,
26 SOIXANTE ANS DE SOUVEiMRS.
son sentiment du devoir ! Il lui fallait prendre par la douceur cette bête brute, qui était non seulement méchante, mais incapable... Peut-on concevoir un supplice plus affreux?
Or« supposez un trait semblable se produisant dans toute autre institution; qu'en serait-il résulté? Qu'auraient été les sentiments, la conduite des deux élèves et de tous leurs camarades, en face de ce déni de justice ? Une irritation violente. Ils se seraient indignés contre ce chef de maison; ils l'auraient accusé de faiblesse, de cruauté. Que firent les élèves de Goubaux? Ils le plaignirent. Un d'eux connaissait et raconta aux autres la fausse position de Goubaux vis-à-vis du préfet des éludes, ses cruels embarras d'argent, et leur colère se fondit en commisération, en redoublement d'affection. c< Pauvre homme ! se dirent-ils ; lui si bon ! Comme il doit souffrir de ne pouvoir nous protéger et nous défendre qu'à demi! » J'hésiterais à rapporter ces paroles, tant elles sont invraisemblables, si je ne pouvais dire de qui je les tiens. C'est un ancien élève de Goubaux, c'est une des deux victimes de la brutalité du préfet des études, c'est un de nos plus spirituels confrères, M. Edmond Cottinet, qui m'a raconté ce fait, en y joignant des détails plus caractéristiques encore.
« Oh certes, me disait-il, la pension Saint-Victor laissait beaucoup à désirer ! la nourriture était médiocre. Tordre et la discipline faisaient défaut, les maîtres étaient souvent durs et injustes, mais M. Goubaux était là et sa présence compensait tout. Croiriez-vous, ajoutait-il,
que moi, moi, un jour où ma mère irritée voulait me retirer de la pension, je m'y refusai absolument, lui répondant : ce Cela ferait trop de peine à M. Goubaux. » Combien de fois, au plus fort de nos mécontentements, toutes nos velléités de révolte sont-elles tombées en le voyant entrer dans la classe, et venir faire la leçon à la place du professeur. 11 parlait si bien! 11 avait une si jolie voix! Tout ce qu'il disait vous allait si droit au cœur et à l'esprit! Il nous faisait à son gré rire, pleurer, penser. Et, lui parti, nous en avions pour huit jours à ne plus faire attention ni aux mauvais repas ni aux mauvais maîtres. Ajoutez que nous étions très fiers de ses succès dramatiques. Le jour de ses premières représentations, nous étions toujours une demi-douzaine sur le champ de bataille; nous applaudissions avec frénésie. Son triomphe nous semblait un peu le nôtre. Que vous dirai-je? Aujourd'hui, à plus de quarante ans de distance, je ne puis parler de M. Goubaux sans émotion, et je vais vous citer un fait qui vous prouvera encore mieux son universel ascendant. Sa fille aînée avait vingt an's et pas de dot. Un professeur distingué et assez riche la demande en mariage. Pourquoi? Par affection pour elle? Sans doute, mais surtout par adoration pour Goubaux. Il épousa la fille pour pouvoir l'appeler mon beau-père. »
Nous voici amenés par les paroles de M. Cottinet à l'autre profession de Goubaux, à son second moi, qui faisait si bon ménage avec le premier. Je l'appelais en vituni maître Jacques. Il commença souvent une scène de drame sur une feuille de papier, où se lisait en tête :
Pension Saint-Victor ; il répondit parfois à une lettre universitaire, étant adossé à un portant de coulisse, et ses droits d'auteur vinrent fréquemment combler le vide de sa caisse d'instituteur. Or, à qui dut-il ce talent? À un de ces hasards providentiels comme sa vie en abonde, et qui étaient à la fois l'œuvre de la Providence et la sienne. Elle lui offrait l'occasion, il la fécondait.
Goubaux aimait tout, comprenait tout et s'intéressait à tout : il s'intéressait donc aux ouvrages dramatiques comme au reste; je pourrais même dire plus qu'au reste ; on n'a pas une imagination aussi inventive sans un goût très vif pour les œuvres d'invention. Un jour donc qu'il dînait avec quelques amis, l'entretien tomba sur le théâtre. On discutait alors beaucoup à propos des unités de temps et de lieu. Un des convives, classique intraitable, prétendait qu'un pur caprice de législateur littéraire n'avait pas circonscrit l'action théâtrale dans un espace de vingt-quatre heures, que cette contrainte salutaire était une des conditions principales du succès,
« Une pièce qui embrasserait une année, disait-il, ne pourrait pas avoir d'intérêt.
— Pas d'intérêt, reprit Goubaux avec cette verve et cet entrain qui (hisaient de lui un causeur charmant.
pas d'intérêt parce qu'elle embrasserait une année! mais elle en embrasserait trente, qu'elle n'en serait que plus intéress(inte.
•— Ah, ah, trente ans! s'écrie rinlerlocuteur :
Enfant au premier acte et barbon au dernier,
comme dit Boileau.
— Précisément, enfant au premier acte et barbon au dernier. C'est là que résiderait l'intérêt; c'est dans le changement qu'apporte la marche du temps, à toutes les choses humaines, à la fortune, au caractère, à la figure, à l'âme même; c'est dans le développement graduel et quasi fatal des bonnes ou des mauvaises passions...
— Belle théorie, mais en pratique...
— En pratique?... repartit le futur auteur, excité par la contradiction, je gage que je fais une pièce qui comprendra trente années, et qui vous fera frémir et pleurer.
— Toi, une pièce! Mais tu n'en as jamais fait.
— Raison de plus pour commencer. »
Et quelques mois après il leur lisait la première ébauche du drame le plus populaire de l'époque : Trente am ou la vie d'un joueur. Il avait fait cette pièce comme il eût tout fait... à l'occasion, parce qu'il le fallait. Dès qu'il avait besoin d'un talent, il l'avait.
La pièce écrite, il fallait la faire jouer. On lui conseilla de s'adjoindre comme collaborateur un des plus célèbres dramaturges de l'époque, Victor Ducange.
11 part donc avec son manuscrit et arrive devant celui qui souriait, avec un signe d'adhésion, quand on l'appelait le Corneille du boulevard. La pièce lue : « C'est bien inexpérimenté, dit le juge, mais il y a de l'intérêt. Il manque un prologue; je m'en charge. Jeune homme, ce n'est pas tout de faire un bon dîner, il faut savoir mettre le couvert. »
Quelques jours après, Victor Ducange montra le prologue à Goubaux, qui, en sa qualité d'universitaire et de professeur, ne put s'empêcher de remarquer certaines privautés un peu trop cavalières prises par l'auteur avec la grammaire et la syntaxe. Il en hasarda timidement l'observation, qui lui valut cette réponse :
c< Mon cher monsieur, dès que c'est moi qui ai écrit cela, c'est bien. «
Goubaux s'inclina.
L'effet de la première représentation fut immense. Toutes les anciennes règles dramatiques s'y écroulèrent comme au son de la trompette de Jéricho. Une roule nouvelle élait ouverte, et Goubaux, révélé à lui-même par ce succès, tenta bientôt un pas de plus dans la
même voie.
C'est une qualité bien singulière et bien spéciale que le talent dramatique. Il ne se lie nécessairement à aucune autre faculté intellectuelle. On peut avoir beaucoup d'esprit, beaucoup d'instruction, beaucoup de talent d'écrire, et être absolument incapable de faire une pièce. J'ai vu des hommes d'une haute valeur, d'une grande culture littéraire, m'apporter des drames et des comédies qui semblaient partis de la main d'un
enfant. En revanche, j'ai reçu, de personnes assez peu distinguées comme intelligence, des ouvrages de théâtre où se trouvait ce je ne sais quoi que rien ne remplace, qui ne s'acquiert pas, qui ne se perd pas, et qui constitue l'auteur dramatique... C'est le don. Goubaux l'avait au suprême degré. Chez lui, tout était natif, même l'habileté ; spontané, même l'expérience. De plus, comme il était un penseur en même temps qu'un dramatiste, son goût le portait à fonder ses drames sur un caractère ou sur une passion plutôt que sur un fait. Après avoir fait Trente ans ou la vie d un joueur^ il songea à peindre la vie d'un ambitieux : Richard Darlington. Seulement, cette fois, il prit pour collaborateur un vrai maître, Alexandre Dumas. Quelle fut la part de chacun dans l'œuvre commune? Dumas l'a raconté lui-même dans ses Mémoires avec une bonne foi et une bonhomie charmantes.
A Goubaux, Tidée première, l'invention du caractère principal, la scène si originale des élections, l'entrevue si saisissante du roi et de Richard. A Dumas, le prologue, un grand nombre des situations les plus dramatiques, et le dénouement.
Ce dénouement embarrassait fort les deux collaborateurs. Il fallait faire disparaître la jeune femme de Richard, mais comment? Un malin, Goubaux, toujours cherchant, arrive chez Dumas.
II sonne, il entre. Dumas était encore couché. En voyant Goubaux, il se dresse tout debout sur son lit, ses longues jambes noires sortant des pans de sa chemise blanche, et, agitant frénétiquement ses mains au-*
dessus de sa tête, il s'écrie d'une voix tonnante : « Mon cher... je la f.., par la fenêtre, je la f... par la fenêtre! » la, c'était la femme de Richard, c'était Jenny. Ceux qui assistèrent à la première représentation, se rappellent encore le frisson d'horreur et de terreur qui courut dans toute la salle, quand Richard reparut livide sur le bord du balcon, d'où il avait jeté sa femme dans le précipice. 11 est vrai que Richard, c'était Frederick Lemaître. Sait-on ce qu'il avait imaginé pour rendre sa réapparition sur le balcon plus terrible? D'abord il avait fait disposer dans la coulisse un jet de lumière colorée qui, lui tombant sur le visage, le rendait absolument verL Puis, pour compléter l'effet, il était convenu avec l'actrice chargée du rôle de Jenny qu'en s'enfujant épouvantée vers le balcon elle laisserait tomber son voile de mousseline. Ce voile gisant à terre était le premier objet qui frappait les yeux de Frederick quand il rentrait en scène. Un autre aurait frémi; ce voile était comme le fantôme de Jenny. Que faisait Frederick? 11 courait au voile, le ramassait vivement et le fourrait dans sa poche, comme un mouchoir, et à ce moment son nouveau beau-père frappant à la porte, il allait ouvrir avec cette aisance insolente qui n'appartenait qu'à lui, pendant que le bout du voile flottait et ballottait hors de la poche. C'était effroyable. Là se montre un des traits les plus saisissants du talent de Frederick, Fart de caractériser une scène et d'en doubler l'effet par un détail pittoresque. Qui ne se le rappelle au second acte de la Vie d^un joueur^ quand il voulait obtenir de sa femme
uue signature qui la ruinait, il suivait fiévreusement les hésitations de Mme Dorval; puis, quand elle prenait la plume, il s'écriait tout bas : « Elle signe! » Or, qu'avait ajouté à co mot, Frederick? un geste. Il prônait une prise de tabac! 11 rendait la scène tragique en l'encanaillant.
Mais la pièce où il porta ce talent jusqu'au sublime, c'est les Mystères de Paris. Eugène Suc avait demandé à Goubaux de Taider a tirer un drame de son roman. Frederick jouait Jacques Ferrand, le notaire, le notaire débauché, voleur et respecté dans tout le quartier comme un saint. Le second acte se passait dans l'étude. Un pauvre industriel ruiné venait implorer la pitié de Jacques Ferrand. L*étude élait pleine, les clercs étaient à leurs pupitres. Jacques Ferrand devait donner au malheureux et brave solliciteur un billet de cinq cents francs. Les deux auteurs étaient fort contents de ce don si bien placé. Seul, Frederick, dans le cours des répétitions, semblait inquiet, agile.
ce Qu'avez-vous? lui demanda Goubaux. Est-ce que ce trait de générosité hypocrite njc vous semble pas vrai et profond?
— Pas assez hypocrite et pas assez profond, réponditil brusquement. La bienfaisance de Jacques Ferrand no lui coûte pas assez. Beau mérite de donner cinq cents francs quand on les a! Les vrais saints empruntent pour donner. Je ne veux pas de votre billet de cinq cents francs.
— Mais alors, que ferons-nous et que ferez-vous?
— Voici ce que je ferai. Quand le pauvre homme
m*exposera ses malheurs, je courrai à ma caisse pour y prendre ce qu'il me demande... Mais ma caisse est sans cesse vidée par mes aumônes, je n'y trouve que trois cents francs en billets. Je les compléterai avec soixante francs en pièces de cinq francs, j'y joindrai même quelque menue monnaie, et enfîn, pour achever la somme, f emprunterai le reste à mon maître clerc. A la bonne heure! Voilà qui fera du bruit dans la paroisse! Je vais plus loin même que saint Martin, puisque je prends jusqu'au manteau du voisin pour habiller un pauvre. Me voilà sacré saint homme. »
Au quatrième acte, il chercha encore un effet du même genre; mais, celle fois, il n'y eut pas moyen de le satisfaire. Jacques Ferrand voit entrer dans son cachot la mulâtresse Cicily, dont il est affolé. A cette vue, tous ses instincts de bestialité effrénée se réveillent, et commence alors entre eux une scène de supplications, de menaces, de larmes, d'amour. Frederick, à l'une des dernières répétitions, errait sur le théâtre comme un fauve dans sa cage...
« Que cherchez-vous donc encore? lui dit Eugène Sue en riant.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas possibilité, répondil-il, de mettre dans un coin une hotte de paille mr laquelle on craindrait que je ne la jetasse. »
11 n'eut pas sa botte de paille, mais il n'en fut pas moins terrible de sensualité farouche.
Le jour de la première représentation, avant cette scène, il attendait dans la coulisse le moment de son entrée; le moment venu, il se retourna vers Goubaux
et lui dit... avec quel accent » il fallait l'entendre! « El maintenant, je vais leur servir un plat de mon métier. »
On a souvent rapproché le nom de Frederick de celui de Talma. Je demandai à Goubaux, qui avait beaucoup connu Talma» si c'était justice.
<c Oui, me dit-il, car il n'y a qu'un mémo mot pour caractériser leur talent; c'est le mot génie. Étaient-ils égaux? Peut-être, à force d'être différents. Talma était le dieu de la tragédie et du drame ; Frederick en était le démon. Quand Talma parlait de son art, il y avait dans sa physionomie un fond de mélancolie pensive et passionnée que sa myopie augmentait encore, et qui donnait à toutes ses paroles je ne sais quoi de poétique et de profond. On devinait, à chacune de ses observations, sa poursuite perpétuelle de l'idéal et de la réalite, de la justesse du ton et de la beauté du son. La musique du vers le préoccupait beaucoup. Un jour qu'il parlait à un ami, de ces deux vers d'Hamlet à sa mère :
Votre crime est horrible, exécrable, odieux,
Mais il n*est pas plus grand que la bonté des dieux !
« Oh, voilà deux vers, dit-il, que je suis bien sûr de ne jamais manquer; je les ai notés. Le premier est une gamme montante, et le second une gamme descendante. »
Rien de pareil chez Frederick; et en combinant
les souvenirs de Goubaux et les miens, je dirai de Frederick, que c'était un artiste essentiellement terrestre. Ce qu'il cherchait, lui, presque uniquement, c'était l'accent, la vérité, la force, la passion. Ajoutez qu'il avait parfois des défauts insupportables, il psalmodiait, il larmoyait, il déclamait; il était presque ridicule dans la sentimentalité; mais tout cela était racheté par une qualité immense, que je n'ai vue chez aucun aclcur à un degré égal, h puissance. Personne n'a jamais rempli la scène comme lui. Quelle audace de gestes, de poses! Quelles explosions de colère, d'indignation! Quel art de transformation ! On a souvent remarqué qu'il jouait avec une supériorité égale, Ruy Blas et don César de Bazan. Mais, chose frappante, sa figure offrait la même antithèse que son (aient. Le grandiose et le cynique s'y heurtaient. Des yeux admirables, un front plein de lumière, mais un nez absolument invraisemblable. Un nez débutant en nez grec et finissant en nez en trompette. Une bouche mobile, contractile, également propre à exprimer le dédain et la colère; puis deux coins de lèvre inférieure, ayant des dépressions vulgaires, triviales, canailles. Talma, hors du théâtre, était la bonhomie et la simplicité même : Frederick posait toujours, jouait toujours ; tantôt capitan, tantôt bohème; toutes les attitudes et les habitudes d'un cabotin. Quand il venait à la pension de Goubaux pour voir ses fils, son arrivée faisait toujours événement. Le chapeau rejeté sur le derrière de la tête, il entrait en frappant sur les marches du perron avec sa canne, interpellant tout haut les domestiques et leur disant sans souci de la gra-
vilé du lieu : « Vous averlirez M. Goubaux que la répélilion n'aura pas lieu. » Avec cela, de lemps en temps, des retours surprenants de dignité et de grandeur. Un jour, il arrive à moitié gris à la répétition de Marino Faliero, dont Casimir Delavigne lui avait d'abord confié le principal personnage. Indigné, l'auteur lui arrache son rôle des mains en lui disant : « Vous ne jouerez pas ma pièce, monsieur... » Frederick bondit de colère et marcha sur Delavigne comme pour Tccraser. Il lui aurait suffi de laisser tomber son poing sur le frélc et chétif poète; mais tout à coup il s'arrêle el d'une voix frémissante et contenue : « Monsieur Delavigne, dit-il, je vous remercie de m'offrir l'occasion de vous prouver à quel point je vous respecte ! »
Je ne me suis autant arrêté à Frédérick-Lemaître que parce qu'il a dû ses deux plus beaux rôles à Goubaux. Mais je ne dois pas oublier qu'en réalité, le théâtre, pour Goubaux, n'a été qu'un inlermède, une annexe de réputation, un supplément de budget, mais le fond et l'intérêt véritable de sa vie furent ailleurs, c'est-à-dire à cette pension Saint-Victor où nous allons retourner encore, et cette fois pour ne plus la quitter, car c'est là que nous verrons Goubaux accomplir sa libération
définitive, par un merveilleux coup d*audace et d'invention.
Goubaux avait sur l'éducation publique des idées» très acceptées aujourd'hui, grâce à son initiative, mais bien nouvelles et bien' hardies quand il osa les formuler pour la première fois. Ce qui le frappait avant tout, c'était le désaccord entre l'enseignement de l'État et l'esprit de la société moderne. D'un côté, il voyait le monde tendre de plus en plus vers Tinduslrie, le commerce, Tagricullure, les sciences appliquées; il entendait beaucoup de pères désirer pour leurs enfants une profession industrielle et réclamer à cet effet des études spéciales; et, en même temps, il remarquait que l'éducation universitaire ne répondait en rien à ce besoin; la littérature en était le seul objet; il n'y avait pas d'enseignement professionnel. Cette anomalie choquait l'esprit essentiellement moderne de Goubaux, cette lacune le tourmentait; il sentait là depuis longtemps une création à faire; mais comment y parvenir? Tout lui était obstacle ; d'abord son institution même : ses élèves suivaient les cours du collège. Comment introduire l'éducation nouvelle dans cet établissement sans le détruire, et comment résister à sa destruction? Puis, que de difficultés préliminaires et insurmontables! L'Université ne s'élèvcrait-elle pas contre cette innovation? Le ministère de l'instruction publique la permettrait-il? Ni M. J. Simon, ni M. Duruy n'étaient ministres alors, et M. Villemain m'avait dit à moi : « Un collège français en France^ jamais I » De plus, n'entendait-on pas déjà de toutes parts les protestations d'une
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foule d'esprils éminents et sérieux, qui disaient qu*ôler aux éludes cette base solide et morale de Téducation classique, c'était décapiter les intelligences, matérialiser notre siècle et faire, de l'argent à gagner, le seul but de la vie? Goubaux leur répondait, avec l'autorité de sa longue expérience: « Pourquoi cette éducation serait-elle moins propre que l'autre à élever les cœurs et les esprits? Tout ce qu'il y a d'exemples héroïques, de leçons de patriotisme, de modèles de force d'âme, est-il donc renfermé dans les œuvres grecques et latines? Tout ce que la poésie répand d'idéal dans la vie et dans l'âme se trouve-t-il donc contenu et comme emprisonné dans les poèmes de Virgile et d'Homère? Le monde de la science que nous voulons ouvrir aux jeunes esprits, ce monde qui n'est rien moins que le ciel et la terre tout entière, ne vaut-il pas bien, comme moyen d'éducation, l'étude de quelques discours deTite-Live ou de Tacite? La contemplation intelligente de toutes les grandeurs de la création et de toutes les conquêtes de la créature apprendra-t-elle moins bien aux jeunes gens à connaître Dieu et à devenir hommes, que l'interprétation souvent incertaine des restes d'une langue morte et d'un peuple évanoui? EnGn, l'étude de In France, de la langue française, de la littérature française, ne mérite-t-elle pas de figurer au premier rang dans notre éducation publique? N'y aura-t-il donc pas de collèges français en France? » Ces paroles touchaient beaucoup d'hommes éminents, mais on lui demandait des faits pour soutenir ses paroles.
Dès lors son dessein fut arrêté; pour le mettre à exé-
culion, il prit un parti héroïque: riiéroïsme est parfois de la sagesse. Sa pension comptait à peu près cent élèves; il en remercia soixante, tous ceux qui suivaient les cours du collège, et resta avec les quelques adeptes de la nouvelle méthode. C'étail, ce semble, se suicider. Comment vivre avec quarante élèves, quand on vit à peine avec cent? La position était d'autant plus grave que son institution ne lui appartenait pas à lui seul. C'était le gage de ses créanciers. Renvoyer la moitié de ses élèves, c'était leur enlever la moitié de leurs sûretés. Il ne s'agissait donc plus d'obtenir seulement d'eux un sursis ou un prêt, il fallait les faire consentir au sacrifice de leur nantissement. Il fallait les conquérir à son idée, à ses espérances; il fallait leur souffler sa foi au cœur. Eh bien, au bout d'une heure d'entretien, ils étaient non seulement vaincus, mais convaincus; non seulement désarmés, mais convertis. Grâce à sa persuasive et primesaulière éloquence, il changea ses créanciers en prêteurs; non seulement ils ne lui demandèrent pas d'argent, mais ils lui en offrirent. Des gens qui auraient volontiers accusé la fourmi de prodigalité, se disputèrent le plaisir et l'honneur de lui donner le temps d'attendre le succès de son idée. Mais ce concours et ce secours ne suffisaient pas. Bien des dettes arriérées le tiraillaient et l'arrêtaient encore, lorsqu'un matin, comme toujours, sortit pour lui de terre, descendit du ciel, un Dem ex machina qui intervint au moment voulu pour l'aider à marcher de l'avant. Il est vrai que, comme toujours aussi, il était pour moitié dans cette intervention miraculeuse; le miracle venait d'une de
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ses anciennes bonnes actions. Le 10 juin 1855, voici la letire que je reçus de lui :
« Mon cher ami,
« II in*arrîve un de ces bonlieurs et nue de ces joies comme ma Tie en compte bien peu. La joie, c*est d*avoir vu un de mes élèves d autrefois revenir sur un passé dc^k bien éloigné et se reconnaître, vis-h-vis de moi, chargé d*une dette h laquelle je n*avais jamais pensé. Le bonheur, c*cst de me trouver pour un an exempt de préoccupation et d'iuquictude. Cela ne m'était pas arrivé depuis 1820; oui, mon cher ami, Gili crt^ établissant un calcul dont il ne pouvait trouver les éléments que dans la piété de ses souvenirs, car je n*avais jamais pensé qu*jl me dût un sou, Gilbert m'a apporté hier six mille francs. C'est le premier usage qu'il a voulu faire de sa fortune nouvelle.
« Quelque inespéré et efficace que me fut ce secours, j'ai été encore plus touclié de l'action que de l'argent, et si j'ai eu un instant des Inrmesdans les yeux, c'est qu'en écoutant Gilbert, j'étais content de mon œuvre. J'ai hésite pour savoir si j'irais vous conter cela, mais j'ai craint d'être faible. Je suis plus sûr de moi en écrivant qu'en parlant.
« Adieu, mon bon fidèle de 1857, mon fidèle du jour où j'ai entrepris ce que j'espère aujourd'hui d'achever. Je vous serre les mains, et j'embrasse votre femme et votre fille.
(( GOURAUX. »
Voilà, certes, une lettre bien louchante. Il y manque pourl^nl un post-scriptum. Le nom de Gilbert en appelle un autre, celui d'Alexandre Dumas lils. Dumas avaitété aussi l'élève de Goubaux un peu avant Gilbert.
1. M. Gilbcit, l'ievc gratuitnnent par Goubaux, venait de faire un très honorable et riche inaringc. 11 est Fauteur de deux études couronnées par l'Académie, sur Vauvenargues et sur liegnard,
4â SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.
Un jour, le bruit se répand que son père a péri dans un naufrage sur les côtes de la Sicile. Goubaux le fait venir et lui dit : « Mon cher enfant, j'espère que cette nouvelle est fausse, mais, si elle élait vraie, souvenezvous que celte maison est la vôlre. Dieu me garde de prétendre à remplacer votre père, mais je ferai tout ce que je pourrai pour vous le rappeler. » Or, c'était vers 1834, c'est-à-dire au moment de ses plus terribles embarras d'argent, que Goubaux pensait à s'imposer cette nouvelle charge. Ses propres malheurs, au lieu de l'absorber tout entier, ne faisaient jamais que lui rendre plus sensibles les malheurs qui n^élaient pas les siens. A demi perdu, il pensait encore à sauver les autres. Ajouterai-jc que Dumas fit comme Gilbert? Il se souvint plus tard, lui aussi, d'une dette semblable que Goubaux avait oubliée. Grâce à tous ces témoignages de gratitude, et malgré toutes ses propres générosités, Goubaux touchait au but. Il lui fallut, cependant, pour l'atteindre, franchir une nouvelle étape, plus dure pour lui que pour un autre.
Toute idée semblable à la sienne demande, pour être menée à bien, trois hommes : un inventeur, un organisateur et un administrateur. Or, Goubaux était un inventeur de premier ordre, un organisateur du second et un administrateur du sixième, pour ne pas dire du dernier. Heureusement, il lui vint l'idée de charger quelqu'un de ces fonctions administratives qui lui convenaient si mal. Qui fut ce quelqu'un? La Ville de Paris. Après avoir d'abord réclamé et obtenu son patronage, il lui proposa hardiment de se mettre en son lieu
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el place. La Ville accepta. La pension Saint-Victor prit successivement le nom d'École François P\ d^École Chaptal^ de Collège municipal Chaptal^ et Goubaux changea son titre de chef d'institution en celui de directeur. C'était plus que la libération» c'était Taisance. Débarrassé enfin de ses detles et de ses angoisses, il put, de la fenêtre de ce cabinet de travail où il avait tant souffert et tant pensé, il put voir affluer dans ses cours élargies plus de dix-huit cents élèves, voir les murs de la pauvre petite maison-mère se reculer, envahir les* terrains environnants, s'élendre dans tout le quartier, déposséder les hôtels conligus et devenir enfin le centre d'une nouvelle instruction publique en France. Mais ce n'était pas assez pour Goubaux d'avoir fondé l'œuvre; il voulut, avant de mourir, en assurer l'avenir, et il le fit par un de ces traits qui achèvent de le peindre.
A l'époque où il n'était encore que le chef de l'institution Saint-Victor, il avait pour concierge un homme qu'il estimait et aimait particulièrement. Ce concierge avait un fils, ce fils était intelligent; Goubaux le remarqua et l'arracha à la loge, non, je me trompe, il ne Ten arracha pas, il l'y laissa, car cette loge était la maison paternelle pour l'enfant, et Goubaux ne voulait pas qu'il en rougît.
Il le fit donc monter dans les classes, coucher dans les dortoirs, prendre place dans la chapelle, jouer dans les cours, mais, souvent, à l'heure des récréations, l'enfant allait s'asseoir à côté de son père et tirait le cordon avec lui. Or, sait-on quel fut le résultat de celte éducation? Sait-on ce que devint l'enfant? Le second de
son maître! le successeur de son maître! le continuateur de son maître! Il dirige aujourd'hui, avec un mérite qui est un titre d'iionneur de plus pour celui qui Ta devine, ce magnifique collège municipal Chapl. qui est une des gloires de la ville de Paris et qui lu rapporte parfois près de cent mille francs par an. Or, le croirait-on? Voilà vingt-sept ans que Goubaux est mort, et depuis vingt-sept ans il n*y a pas eu à rilôtel de Ville, un préfet de la Seine, ni un conseil municipal que je n'aie ardemment sollicité, non de substituer mais d'adjoindre sur la porte de ce collège au nom de Chaptal, qui n'y est absolument pour rien, le nom de Goubaux, qui y a tout fait, et je n'ai pas pu l'obtenir! M. Ilaussmann, M. Jules Ferry, M. Calmon, M. Léon Say, tous, tous, je les ai poursuivis de ma requête, el tous ne m'ont payé que de vaines promesses. J'allai un jour jusqu'à M.Thiers. C'était à Versailles, le 1" janvier 1875, M. Tliiers m'ayant amicalement invité à déjeuner :
« Monsieur le président de la République, lui dis-je gaiement en nous mettant à table, voulez-vous me donner mes étrennes?
— Très volontiers, cher confrère, lépondil-il en riant. De quoi s'agil-il?
— i) ' j.Milro justice à un homme qui a rendu un grand service à l'Elit, j)
Là-dessus, je lui raconte raffiiire de Goubaux, ajoutant que l'inscription de son nom sur le fronton de la porte du collège, était son droit, était l'héritage d'honneur de ses enfants, serait une leçon pour tous les élèves.
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el le seul moyen pour la Ville de Paris de s'acquitter visà-vis de lui.
« Vous avez cent fois raison, reprit M. Thiers avec celte vivacité spontanée qui était un de ses charmes » ; puis, se retournant vers M. Barthélémy Saint-Hilairc : V Vous entendez, Saint-Hilaire, veuillez écrire au préfet do la Seine que j'exige ce que Legouvé me demande. 5) M. Barthélémy Saint-Hilaire écrivit, le préfet reçut la leltre, y répondit, et puis... rien ne fut fait. Mais ce n'est pas tout. On sait avec quelle sympathie nos édiles s'empressent de perpétuer sur les murailles de Paris le souvenir des hommes qui ont hrûlé Paris. Eh bien, il a été impossible d'obtenir d'eux qu'on inscrivît le nom de Goubaux sur une des modestes rues qui avoisinent le collège Chaplal. Ne semble-t-il pas que la fatalité qui a pesé sur sa vie, le poursuive après sa mort, que l'ingralilude publique continue l'acharnement du sort contre lui? N'importe! Qu'ils effacent, s'ils le veulent, son nom de son œuvre, l'œuvre n'en est pas moins debout ! Goubaux n'en est pas moins le créateur de l'enseignement professionnel en France! Gardons-nous donc d'attacher je ne sais^uel crêpe de deuil à son souvenir. Il ne nous le pardonnerait pas, lui qui opposa toujours à toutes les bourrasques de la fortune un front non seulement impassible, mais un front riant. Je puis dire, en effet, que je n'ai jamais connu un homme si gai que cet homme si malheureux. Du fond de ses plus sombres angoisses, il lui partait parfois soudainement un éclat de rire, comme un rayon de soleil perce et dissipe un amas de nuages. Dans une leltre 5 ma fille, après le récit d'un
rie ces mille embarras où il se débattait toujours, il ajoute : « Âh» à propos, nous dînons jeudi chez les Gilbert. Je n'ai pas encore faim, mais cela viendra. » Un de ses derniers collaborateurs fut Michel Masson, le doux Michel Masson qui, avec ses longs cheveux bouclés, argentés et sa physionomie placide, avait l'air d'un petit mouton blanc. Un jour qu'il travaillait avec Goubaux à je ne sais plus quel drame, Goubaux lui propose une idée. Elle ne plaît qu'à demi à Masson, qui, avec mille réticences, mille atténuations, insinue timidement, tout bas, à son collaborateur, que son idée n'est peut-être pas très bonne.
« Ah, bien alors, Masson, s'écrie Goubaux en se levant, si vous vous emportez I... »
Ce qu'il y avait d'admirable dans sa gaieté, c'est qu*elle n'était pas seulement de la fantaisie, de l'imagination, de l'esprit, c'était une des formes de sa vaillance. En vain paraissait-il abandonné de Dieu et des hommes, il ne s'abandonnait jamais! Une femme de ses amies et des miennes disait de lui : ce Si M. Goubaux tombait à la mer, il serait noyé depuis une heure qu'on verrait encore ses deux mains s'agiter au-dessus de l'eau . et appeler au secours. » Voilà l'homme. Il crut, il espéra, il aima; c'est ce qui le sauva.