MON PRIX DE POESIE
1829 et 1830 ne sont pas seulement deux années qui se suivent, deux sœurs dont l'aînée est en avance de douze mois sur la cadette : c'est une mère et une fille. L'une a engendré l'autre ; l'une a préparé l'autre. En 1829 on est en pleine lutte; en 1830 on est en pleine victoire : victoire double, car il s'agit d'une double révolution, révolution politique et révolution littéraire. D'un côté les libéraux contre les royalistes, de l'autre les romantiques contre les classiques. .Un tel mouvement eut forcément son contrecoup dans l'Académie. Elle se divisa, en effet, en deux partis, on pourrait dire en
deux camps. Mais, le fait curieux, c'est que presque tous les académiciens se trouvèrent à la fois révolutionnaires et réactionnaires, les libéraux étant classiques et les romantiques royalistes. Il suffira de nommer, d'un côté, Andrieux, Arnault, Lemercier, Jouy, Etienne; de l'autre, Chateaubriand et Lamartine; puis, entre eux deux, tenant la balance, Villemain et Casimir Delavigne.
L'Académie avait désigné, comme je l'ai dit, pour sujet de poésie, V Invention de l'Imprimerie. J'envoyai ma pièce de vers au ^joncours, et, sur le conseil de G. Delavigne, j'écrivis à M. Lemercier pour lui demander un moment d'entretien.
J'arrive un matin, à dix heures, rue Garancière, n"" 8. Je remets ma carte au domestique; je suis introduit aussitôt dans un cabinet de travail très simple, un peu austère, et je vois se lever et venir à moi, en boitant un peu, un homme d'une soixantaine d'années, petit de taille, mais d'une figure encore charmante avec ses cheveux d'un gris d'argent soyeusement ondulés sur les tempes. Son front, partagé au milieu par la mèche
napoléonienne, était tout couvert d'un léger réseau de petites veines frémissantes comme sur le cou des chevaux de race; ses yeux, bleus, grands, humides, avaient un éclat d'escarboucle; son nez, recourbé en bec d'aigle, retombait sur une bouche remarquablement petite, aux lèvres minces, mobiles, contractiles, prêtes également à lancer un trait mordant, ou à se détendre en un sourire plein de finesse, le tout enveloppé d'une grâce, d'une courtoisie, qui rappelait les manières de l'ancienne société française où il avait beaucoup vécu. Je ne vis pas tout cela, je le sentis; le premier coup d'œil a des clairvoyances qui ressemblent à des divinations. Nous avions marché l'un vers l'autre; arrivé à deux pas de moi, il s'arrêta tout à coup, me regarda, et me dit avec un accent de surprise et d'émotion : Dietil que vous ressemblez à votre pèrel Son accent, son regard, me remuèrent jusqu'au fond du cœur. Je compris qu'il avait réellement aimé mon père, qu'il m'aimait déjà à cause de lui, et quand il ajouta, en me faisant signe de m'asseoir : « Je suis heureux de vous voir.
bien heureux. Dites-moi quelle bonne pensée VOUS a amené chez moi, )> ce ne fut pas sans trouble que je lui racontai ma conversation avec Casimir Delavigne et mon projet de concours. Il se mit à sourire en m'écoutant, et me dit : c< On voit bien que Casimir Delavigne ne vient pas souvent à l'Académie. Il ignore nos devoirs. Mais, mon cher enfant, le règlement me défend de savoir que vous êtes concurrent, puisque je suis votre juge. )> Ma mine se rembrunit un peu à ce mot. Ce que voyant : ce Par bonheur, me dit-il, il est des accommodements avec le règlement comme avec le ciel ! Ainsi, par exemple, les jours d'élection, nous jurons n'avoir aucun engagement avec aucun candidat, et en réalité nous sommes presque ious engagés. De même, nous sommes censés ignorer le nom des concurrents, et bien souvent encore nous les connaissons. Du reste, il n'y a pas grand mal à cela, car, sachez-le bien, à l'Académie comme ailleurs, on ne défend bien que les ouvrages qui se défendent eux-mêmes. C'est donc sans scrupule que je vous dis : Quel est le numéro de votre pièce?
L'ACADEMIE EN 1829. 6o
— Le numéro 14. — Eh bien, nous aurons Tœil sur ce numéro 14. S'il me paraît mériter le prix, je le défendrai chaudement, mais, si j'en trouve un supérieur, je vous abandonne sans merci. — Je ne demande que cela ! » répliquai-je vivement. Il sourit de ma vivacité et ajouta : — « Quelque chose me dit que je ne vous abandonnerai pas. Vous n'aurez pas hérité de votre père que les yeux. Mais, d'abord, dites-moi^ avez-vous travaillé avec cœur? Comment avez-vous trouvé le sujet? — Beau d'abord, plus beau à mesure que je l'ai creusé. — Vous avez raison. C'est un grand sujet. Savez-vous à quoi ressemblait la terre avant l'invention de l'imprimerie? A une planète où la lumière ne brillerait que pour quelques élus. Cette belle parole : Le soleil luit pour tout le mondes n'est vraie pour le génie que depuis l'invention de l'imprimerie. — Je suis fâché, répondis-je en riant, que vous ne m'ayez pas dit cela avant le concours : je l'aurais mis dans ma pièce de vers. — Ah! oui, reprit-il gaiement, mais avant ]Q ne vous l'aurais pas dit! Revenez me voir un de ces matins; on
6ô SOUANTE ANS DE SOUVENIRS.
aura lu votre pièce, et je vous dirai son sort. »
Quinze jours après, un jeudi, j'arrive à midi ; il était en train de s'habiller.
(c Vous arrivez à merveille, me dit-il. Vous êtes réservé, réservé pour concourir au prix. Il y a vraiment de très bonnes choses dans ce numéro 14. J'ai surtout remarqué un passage où se retrouve quelque peu du talent de votre père, une certaine note mélancolique qui sort du ton habituel des ouvrages qu'on nous envoie. Mais, je ne dois pas vous le cacher, vous avez trois rivaux redoutables : d'abord, le grand concurrent ordinaire, Bignan, que soutient fort Baour- Lormian; puis un poète charmant et dont je fais grand cas, Mme Tastu, et enfin M.X. B. Saintine. On cite un vers de sa pièce, qui est beau. En parlant de l'imprimerie :
Voila donc le levier Qu'Archimêde implorait pour soulever le monde 1...
ce Enfin, nous verrons. On vous relit aujourd'hui tous les quatre en vous comparant l'un à l'autre; nous saurons à cinq heures ce
qu'il en est. Revenez à cinq heures. » Tout en parlant, il achevait sa toilette. Très soigné et même coquet de sa personne, il tenait à la main une petite cravate, fort jolie, toute neuve, dont il avait Tair assez content.
« Eah! dit-il gaiement, tout en la mettant, cette cravate-là aura le prix ! »
On comprend si je fus exact. Aussitôt qu'il m'aperçut : « A l'unanimité! à l'unanimité ! Baour Lormian a voulu batailler pour son cher Bignan ; mais Jouy, avec sa fougue habituelle et ses emportements si comiques, s'est levé, et lui a dit en face, que, pour refuser le prix au numéro 14, il fallait être un malhonnête homme! Là-dessus tout le monde a éclaté de rire, y compris Baour- Lormian ; on a passé au scrutin, et, le scrutin terminé, le secrétaire perpétuel a pris votre manuscrit et s'est apprêté à déchirer la petite enveloppe cachetée qui renfermait votre nom. Nous le savions tous, ce nom- £t pourtanLil y eut à ce moment un silence plein d'attente. Tous les regards étaient tournés vers le secrétaire perpétuel, et, quand il a prononcé le nom d'Ernest Legouvé
il a couru dans la salle un murmure général de satisfaction et d'émotion. Soyez heureux de ces détails, mon cher enfant, car c'est à votre père que s'adressait toute cette sympathie. Ils vous montrent quelle trace il a laissée parmi nous. Oh! grâce à lui, vous entrez dans la vie par une belle porte... Vous êtes un souvenir et une espérance. » Ma foi! là-dessus, je lui sautai au cou. « C'est bien ! c'est bien ! me dit-il en m'embrassant à son tour, mais il s'agit maintenant de penser à la séance publique. C'est votre première... Première représentation! Il nous faut absolument un succès. » Il s'arrêta un moment comme quelqu'un qui réfléchit; puis tout à coup : « Tenez, faisons une épreuve ! Voici votre manuscrit : je l'ai em- • porté parce que c'est moi qui vous lirai à la séance. Eh bien, regardons-le ensemble. Je connais le public, et je sais un peu mon métier de lecteur; en cinq minutes, nous saurons à quoi nous en tenir. »
Il prit alors ma pièce de vers, il la parcourut de l'œil et du doigt, s'arrêtant de temps en temps pour me dire : « Nous se-
rons applaudis là... puis là... Ici une salve de bravos... Oh! oli! voilà vingt vers qui ne nous rapporteront rien, ni ce passage-là non plus... Ah! ici, une tirade dont je réponds! Et si vous semez çà et là quelques murmures de satisfaction, quelques Ahl approbateurs, nous arriverons à une impression générale excellente et à une dizaine d'effets. Attendez la séance sans crainte. » Sa prédiction se réalisa de pomt en point. A chaque marque de sympathie signalée d'avance par lui, il levait vers moi les yeux en souriant, comme pour me dire : « Vous l'avais-je promis?»
La séance terminée, je sortis, et je trouvai dans la cour de l'Institut cette foule d'amis connus et inconnus qui vous attendent, ces mains qui se tendent vers vous, ces bras qui se jettent autour de votre cou, ces yeux bienveillants qui vous suivent. Eh bien, le croirait-on? au milieu de tous ces témoignages si agréables pour un garçon de vingt-deux ans, je voyais toujours devant moi le regard et le sourire de M. Lemercier. C'est que j'ai eu pour M. Lemercier un sentiment très particulier, un sentiment qu'on n'éprouve
peut-être qu'une fois, qu'on n'éprouve guère quedans lajeunesse, qui tient deTadmiration, du respect, de la reconnaissance, mais qui s'en distingue et les dépasse; j'ai eu pour lui un culte! Certes, j'avais beaucoup admiré et aimé Casimir Delavigne; mais son âge se rapprochait trop du mien; son caractère, plein de charme, n'avait pas assez de force, pour que mon admiration, si vive qu'elle fût, allât plus loin qu'une admiration littéraire, et que mon affection très réelle dépassât la sympathie et la reconnaissance. Le culte veut davantage ; il ne va pas sans un léger tremblement devant le Seigneur. J'ai toujours, je ne dirai pas tremblé, mais tressailli devant M. Lemercier. Rien pourtant de plus affable que son accueil. Il m'avait même admis dans sa famille, et sa femme, sa fille, me montraient la même bienveillance que lui. N'importe! Sa supériorité m'était toujours présente. Était-ce enthousiasme aveugle pour ses ouvrages? Non!
J'en voyais les défauts, avec regret, en m'en voulant de les voir; mais je les voyais. Étaitce éblouisscment de sa renommée? Non! 11
L'ACADEMIE EN 1829. 7il
n'avait ni le rayonnant éclat des gloires reconnues, ni la popularité bruyante des génies conteslés. A quoi tenait donc mon sentiment? A lui ! A ce qu'on devinait en lui! A ce qui émanait de lui! On sentait... A quoi ? je ne saurais le dire, que, malgré le réel mérite de ses œuvres, ce qu'il était remportait beaucoup sur ce quil avait fait. Sa personne, ses regards, sa conversation, respiraient je ne sais quelle autorité naturelle, qui est comme l'atmosphère des grands caractères et des grands cœurs. Il m'a fait connaître la sensation délicieuse d'aimer les yeux levés, d'aimer au-dessus de soi. Aussi, qu'on juge de ma joie, quand, bien des années plus tard, après sa mort, j'eus l'occasion de prendre fait et cause pour lui. Un homme d'esprit et de talent laissa tomber de sa plume, dans un article du Journal des Débats, cette ligne dédaigneuse et méprisante : Ce bon monsieur Lemercier. Un tel terme appliqué à un tel homme, me révolta comme un blasphème ; et j'adressai au rédacteur une réponse émue, presque indignée. Quinze jours plus tard, je reçus une lettre écrite eu
caractères tremblés, sur le fort papier d'autrefois, sans enveloppe, fermée d un simple cachet de cire noire et qui contenait ces mots :
a Je vous remercie pour ma mère et pour « moi. Vous êtes de ceux qui se souviennent. « Votre réponse à cet article de journal, « nous a profondément touchées toutes deux.
« N. Lemercier. »
Cette signature était celle de Mlle Lemercier. Je courus chez ces dames, que j'avais perdues de vue depuis bien longtemps.
Quel changement! La fille, quand je les avais quittées, avait dix-huit ans, un grand talent de musicienne, une rare distinction d'esprit. La mère, malgré ses quarante ans, me charmait par son élégance, sa bonté, sa finesse; c'était une véritable lady. Leur vie semblait une vie de grande aisance, et, le prestige de M. Lemercier se répandant sur elles, elles étaient restées dans ma mémoire enveloppées d'une sorte d'auréole poétique. J'arrive rue de Grenelle, n"" 12; on me fait
I/ACADÉMIË EN 1829. 73
monter par un petit escalier assez sombre; j'entre dans un petit salon fort modeste, et je vois, au coin de la cheminée, le bras soutenu par un mouchoir, la figure pâle et émaciée, une vieille dame en cheveux blancs, qui m'accueille avec un aimable sourire, en me faisant signe qu'elle ne pouvait pas se lever. C'était Mme Lemercier; elle avait le bras et les deux jambes paralysés. Troublé par cette vue inattendue et douloureuse, je balbutiais à peine quelques vagues paroles, quand la porte latérale du salon s'ouvrit, et que je vis entrer une autre femme beaucoup plus jeune et pourtant presque aussi vieille, marchant appuyée sur deux béquilles, et vêtue, elle aussi, plus que simplement... C'était Mlle Lemercier. Elle était paralysée comme sa mère ! Rien ne peut exprimer mon émotion. C'était toute ma jeunesse qui se levait devant moi, sous la forme de deux spectres! Voilà donc ce que trente années avaient fait de ces compagnes de mes vingtdeux ans ! J'avais presque honte de me sentir, de me montrer à elles, en pleine force, en pleine santé. Peu à peu, cependant, ces
tristesses se dissipèrent. Le passé, se levant de nouveau entre nous, chassa ce sombre présent. La conversation reprit entre elles et moi, comme autrefois, pleine d'effusion et de souvenirs émus, et je leur promis, en les quittant, de payer ma dette de gratitude à M. Lemercier autrement que par quelques lignes de journal. Je me tins parole. Le 25 octobre 1879, le jour de la séance publique de rinstitut, j'allai m'asseoir en costume d'académicien, comme représentant l'Académie française, à la petite tribune circulaire où ont lieu les lectures, et là, à cette même place où M. Lemercier avait si bien faitvaloir, enl829,ma pièce de vers couronnée, je lus une étude approfondie sur lui, où j'essayai défaire revivre dans son originalité puissante, la figure trop oubliée de Fauteur A'Agamemnonei de Pinto, Malheureusement, aucun de ces chers amis d'autrefois n'était là pour m'entendre ; la mère et la fille avaient disparu toutes deux comme le père; c'est à leur mémoire seule que s'adressèrent mes paroles; ma petite couronne d'immortelles ne fut placée que sur un tombeau.
CHAPJTRE IV
Népomucène Lemercier a été une des plus éclatantes gloires littéraires de TEmpire; on accolait à son nom le mot de génie ; Bonaparte, général et premier consul, le nommait son ami; M. Talleyrand, quand on l'appelait le plus brillant causeur de Paris, répondait : « Ce n'est pas moi qui mérite ce nom, c'est Lemercier. » Enfin, voici ce que Ducis écrivait de lui :
c< Je pars demain matin pour Paris avec « mon jeune et charmant ami Lemercier.
(c Je l'aime avec une profonde affection et ce je l'admire comme un être extraordinaire « Au sortir de l'enfance, pour guérir son « jeune corps dont h moitié avait été frap-
« péc de paralysie, il a passé par toutes les « tortures, et il a monté de supplice en « supplice dans îa sphère supérieure qu'il « habite. Il tient dans sa main les rênes « de ce corps, il en conduit avec sagesse « et fermeté la partie vivante et la partie ce morte. Dans la partie vivante existe son « âme, avec des redoublements d'esprit, « une étendue de vues, une audace de con- « ception, qui en font pour moi un phénocc mène charmant, tandis que la partie morte « en fait pour moi un martyr qui m'atten- « drit, un héros de la douleur qui m'étonne, « et c'est tout cela qui m'explique les « grandes passions qu'il a inspirées et resu senties, car les femmes ont des yeux pour « comprendre et adorer ces prodiges. »
Voilà, certes, un portrait bien frappant!
Aujourd'hui, que reste-t-il de celui qui l'a inspiré? Un nom sa^s doute, mais presque rien qu'un nom. La plus grande œuvre de M. Lemercier, la Panhypocrisiadey ne se sauve de l'oubli que par la bizarrerie de son titre. Agamemnon est englouti dans la fosse commune où gisent toutes les tragédies qui
ne sont pas signées de Corneille ou de Racine. Pinto se cite encore de temps en temps avec éloge, mais plutôt comme une tentative hardie que comme une œuvre complète.
Enfin M. Lemercier n'a pas Theureuse fortune de survivre dans quelques vers, connus de tous, comme Arnault, avec la feuille de rose et la feuille de laurier.
Comment expliquer cette indifférence succédant à tant d'admiration? Qui a raison, l'époque de Lemercier ou la nôtre? D'oii vient cet oubli, et que fut -il?
Le premier acte de la vie de M. Lemercier est caractéristique.
Un jour, le comité de lecture du Théâtre- Français s'assemblait pour entendre l'ouvrage de début d'un jeune auteur, fort recommandé par la cour. C'était avant 89; il s'agissait naturellement d'une tragédie. Arrive le poète : les acteurs (Mlle Contât, Mole, Préville étaient du nombre) se regardent stupéfaits; le poète avait l'air d'un enfant. De longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, pas de barbe au menton, des yeux bleus pleins de douceur, une petite canne pour soutenir sa marche
légèrement claudicanle, et un précepteur pour l'accompagner. D'un coup d'œil, les artistes se disent : « C'est un fils de grande maison : le précepteur a fait la tragédie, et l'élève en aura l'honneur; un ornement à ajouter à son blason. — C'est sans doute monsieur qui lira l'ouvrage? dit Mlle Contât en montrant le précepteur. — Non, madame, c'est moi, » reprend l'enfant d'une voix douce. Il commence, il lit. Il lit bien, l'ouvrage plaît, on y trouve, à côté de beaucoup de faiblesses, des scènes heureuses, des mots touchants, il est reçu à l'unanimité. L'enfant, que la lecture n'avait nullement troublé, ne se trouble pas davantage devant les éloges, ni devant les critiques. « Je vais bien en avoir le cœur net, dit Mlle Contât tout bas à Mole. — Monsieur, dit-elle à M. Lemercier, nous sommes tous fort charmés de ce que nous avons entendu. Pourtant j'ai remarqué, au second acte, une scène où quelques changements seraient nécessaires. — Lesquels, madame? Voulez- vous m'expliquer ce que vous désirez? » Mlle Contât les lui explique, a Vos critiques sont très justes. Madame,
NÊPOMUGÈNE LEMERGIER. 79
répond l'enfant avec le même calme, et, dans deux ou trois jours, je vous rapporterai la scène corrigée. — Deux ou trois jours! répond Mlle Contât. C'est trop long pour notre impatience et pour votre talent, Monsieur. Une ou deux heures vous suffiront j'en suis sûre!... Et si vous vouliez exécuter ces légers changements tout de suite... — Tout de suite, reprend vivement le précepteur, c'est impossible! — Nous y voilà, se dit Mlle Contât. — M. Lemercier est fatigué de la lecture. — Moi ! répondTenfant, je ne suis pas fatigué du tout. Madame, vous aurez la scène dès ce soir. — Pourquoi ce soir? reprit Mlle Contât. Pourquoi pas, comme je vous l'ai dit, tout de suite? — Tout de suite? — Sans doute!... Je meurs d'envie de voir cette scène refaite. Notre régisseur ^era très heureux de vous prêter son cabinet. Vous y serez très tranquille, tout seul... car nous gardons monsieur, ajoutât-elle avec toute sorte de grâce, en se tournant vers le précepteur... et dès que vous aurez fini... — Je ne demande pas mieux. Madame, répondit l'enfant; qu'on me con-
duise dans le cabinet du régisseur. » Une heure après, il revenait avec la scène refaite et améliorée. Pour le coup il fallut bien se rendre. La pièce fut mise immédiatement en répétition.
Il n'était question que de cet enfant merveilleux. L'intérêt s'accrut encore quand on sut qu'il était le filleul de la princesse de Lamballe. La première représentation réunit au théâtre la ville et la cour. La reine Marie- Antoinette occupait la loge royale avec la princesse. Grand succès! Bravos prolongés! On apprend que le jeune auteur est dans la loge royale ; on veut le voir ! C'est la reine qui le présente au public, et qui l'embrasse, aux applaudissements de toute la salle. Une seule personne restait calme et un peu grave, c'était le poète de quatorze ans. Cependant, toujours poli et gracieux, il va distribuer les remerciements d'usage aux acteurs, puis il demande au souffleur de lui donner son manuscrit pour y faire quelques changements. Il l'emporte, et le lendemain matin, il écrit aux comédiens :
c< Messieurs, mon succès d'hier m'a beau-
coup touché, mais ne m'a pas fait illusion. Ma pièce est une œuvre d'enfant, c'est un enfant que le public a applaudi pour l'encourager ; je n'ai qu'une manière de me montrer digne de son indulgence, c'est de ne pas en abuser. De telles bontés ne se renouvellent pas. Je retire mon ouvrage, et je tâcherai que ma seconde tragédie soit plus digne de vos talents. »
Grande rumeur au théâtre. On ne veut pas rendre la tragédie, on espérait quelques représentations fructueuses ; mais on ne put vaincre la résolution de l'auteur, et, comme on le savait bienvenu de la cour, les comédiens se résignèrent à ne pas rejouer sa pièce.
Quel homme ne présageait pas un tel enfant?
Survient la Révolution de 89. M. Lemercier avait dix-huit ans. Sans se lancer dans le mouvement, l'ardente curiosité de son esprit et son courage naturel le mêlèrent comme spectateur à tous les grands événements publics; partout où il y avait une fête, un gpectacle, une émeute, partout où l'on se
battait, il y courait! Le danger l'attirait. Au club des Jacobins, à peine la séance ouverte, il arrivait dans la tribune, s'asseyait au premier rang, auprès des tricoteuses, et ces horribles femelles, voyant ce jeune homme imberbe, toujours à la même place, toujours muet, toujours Toeil fixe et comme enchaîné aux lèvres des orateurs, l'avaient surnommé ridiot. Lldiot faisait son éducation morale ; son passage silencieux à travers toutes les catastrophes de ces sanglantes années fut pour lui comme un voyage dans le terrible poème de Dante. Il en sortit homme : le caractère trempé, le cœur à la fois affermi et attendri, passionné pour la liberté malgré la licence, et haïssant la licence de tout son amour pour la liberté, républicain, enfin, selon la défininition de Montesquieu qui donne à la République la vertu pour fondement. Seulement Lemercier lui emprunta aussi sa définition de la monarchie, et à la vertu ajouta Thonneur.
De la terreur à 97, trois ouvrages dramatiques, Clarisse Harloive^ le Lévite d'Ephrahn elle Tartufe révoltitionnaire, soutinrent sa
^■ÉPOMUGÈ^'E LEMERCIER. 85
réputation sans satisfaire son ambition littéraire, car il se refusa à les faire imprimer, et sans suffire à son insatiable ardeur intellectuelle, car il y mêla l'étude de la peinture et l'étude de la médecine.
Ce fut David qui lui mit le pinceau à la main. Frappé des dons extraordinaires de ce jeune homme, David l'associait volontiers à ses travaux. Le jour où il fut chargé par la Convention de faire le portrait de Lepelletier de Saint-Fargeau assassiné par Paris, c'est Lemercier qu'il emmena pour l'aider. Le corps avait été déposé dans une salle basse des Tuileries; l'artiste s'y enferma, et, resté seul avec son élève, lui dit : « Ya me chercher un poulet et un couteau. » Le couteau et le poulet apportés, David étendit sur le corps un grand drap, puis, coupant le cou du poulet, il aspergea le drap de taches do sang. Une telle recherche de réalisme étonnera chez le peintre de Léonidas et de la Mort de Socrate. Qu'on se rappelle le portrait de Marat. Celui de Lepelletier fut achevé avant la fin du jour. Lemercier m'a souvent raconté avec enthousiasme cette jour-
née de travail d'un homme de génie, ces yeux ardemment attachés sur ce cadavre, ce pinceau poursuivant fiévreusement les restes de la vie sur ce visage qui se décomposait d'heure en heure. Si un stupide scrupule politique n'eûl pas détruit ce chef-d'œuvre, il aurait prouvé une fois de plus que les grands artistes épris d'idéal n'ont ni ignorance ni mépris de la nature ; que, s'il leur arrive parfois de s'élever trop au-dessus d'elle, ce n'est pas dédain pour ce qui est et ce qui se voit, mais passion pour ce qui ne se voit pas ! Aussi, lorsque quelque hasard les ramène violemment en face de la vérité pure, ils l'embrassent, comme dirait Montaigne, d'une plus fiévreuse étreinte, ils trouvent pour la peindre des vigueurs de touche, des grandeurs de traits, que ne connaissent pas ceux qui se cantonnent dans la réalité vulgaire : leur commerce constant avec le beau leur enseigne le vrai, car le beau n'est que le sublime du vrai.
La poésie, qui avait prêté M. Lemercier à la peinture, le lui reprit bientôt, et quant à la médecine, ce fut l'amour qui l'y fit renoncer.
NEPOMUCENE LEMERCIER. 85
Au milieu de ses études anatomiques, il s'éprit d'une jeune femme d'un éclat de beauté incomparable. Un jour, assis près d'elle, il se sent tout à coup le jouet, la proie de la plus étrange fascination ^ Sa science d'anatomiste le poursuivant près d'elle, son regard devient comme un scalpel. Malgré lui, l'œil fixé sur ce cher visage, il le dépouille de son teint, de sa fraîcheur ; malgré lui il cherche, il suit sous ces chairs éclatantes le jeu des fibres, des muscles, des nerfs; il les dissèque ; il fait de cette tête charmante une tête de squelette. Epouvanté, il veut chasser cette vision et s'enfuir; mais, à peine revenu le lendemain en face de celle qu'il aimait, cet infernal travail de dissection recommence. Alors, saisi de rage, il jette là cette affreuse science qui tuait l'amour en lui, et consacre ses ressentiments dans le poème de la Panhypocrisiade, en les prêtant à Copernic.
Copernic exprime ainsi le dégoût qui Ta arraché à la médecine et l'a poussé vers l'astronomie :
J'ai trop souvent au sein d'une victime humaine Cherché par où l'artère est unie à la veine
Et n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé, Qu'un labyrinthe obscur où je me suis souillé. J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même, Et, me réfugiant dans la raison suprême, J'ai repouss;é cet art qui m'offrait trop souvent L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.
Gomme Copernic, M. Lemercier se réfugia dans la raison suprême, c'est-à-dire dans Tart, et Tart ne tarda pas à l'en récompenser largement.
Tout grand artiste a un moment d'éclosion, je dirais volontiers d'explosion, où son talent sort tout à coup des limbes, éclate et s'empare en maître de l'attention des hommes. Le Cid et Andromaque ont marqué pour Corneille et pour Racine cette conquête soudaine de la renommée. Eh bien, le 24 avril 1797, M. Lemercier, qui n'était à six heures du soir qu'un jeune écrivain distingué, entrait le lendemain dans la gloire. On avait représenté Âgamsmnon. Ce ne fut pas un succès, ce fut un triomphe. Le public salua en lui l'héritier direct de nos grands poètes. Tous ses camarades le proclamèrent un maître. Mon père avait eu, en même temps
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que M. Lemercier, Tidée de chercher un sujet de tragédie dans Agamemnon; tous deux se confièrent leur projet. Mon père, passionné pour VAndromaque d'Euripide, voulait représenter dans Cassandre ces royales captives que la servitude antique condamnait à l'amour et au lit de leur maître. « Vous avez tort, lui dit vivement Lemercier, ce n'est pas d'Euripide qu'il faut s'inspirer pour cette terrible tragédie, c'est d'Eschyle. Ne touchez pas à Cassandre ! Ne flétrissez pas Cassandre! Cassandre, c'est la lampe qui brûle solitairement à l'ombre du sanctuaire. » Mon père, convaincu, laissa le champ libre à Lemercier.
M. Delaroche m'a raconté que l'année où sa Jane Grey fut exposée, le jour même de l'ouverture du Salon, il se mêla au public pour recueillir les impressions de la foule. Il était là, tout entier au plaisir d'entendre les exclamations d'enthousiasme que soulevait son tableau, quand il se sentit frapper doucement sur l'épaule; il se retourne et se trouve en face d'un vieillard qui lui dit : « Jouissez bien de ce jour, monsieur Delà-
roche, vous n'en aurez plus de pareil... » Eh bien, M. Lemercier ne retrouva pas de jour pareil à la première représentation d'Agamemnon. Pourquoi? Est-ce qu'il s'arrêta à cette œuvre? Non ! Pendant trente ans, les travaux les plus divers se multiplièrent sous sa plume. Sont-ceses facultés créatrices qui faiblirent? Non ! Comme penseur, comme inventeur, comme poète, il dépassa de beaucoup en originalité sa tragédie d'Agamemnon. Agamemnon n'est qu'une œuvre de talent; il y a une part de génie dans ses autres ouvrages ; et pourtant, s'il compta encore des succès, il ne connut plus de triomphes. Le public le suivit dans toutes ses tentatives avec intérêt, avec curiosité, parfois avec passion, plus souvent avec résistance. Cette résistance ne fit qu'accroître encore cette puissance de vitalité que Lemercier portait dans les plaisirs comme dans le travail ; et ici se présente un côté singulier de cette organisation exceptionnelle.
Lord Byron, comme on le sait, était pied bot. Cette difformité a joué un grand rôle dans sa vie. Comme tous les hommes décora-
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bat, il a éprouvé le besoin de lutter contre cette injustice de la nature et delà convaincre d'impuissance. 11 voulut nriieux nager, mieux boxer, mieux monter à cheval que les hommes pourvus de membres complets et parfaits. Quand il traversa le détroit d'Abydos à la nage, ce n'était pas seulement une prouesse de nageur, c'était un défi de pied bot. Ainsi s'explique en partie la violence avec laquelle M. Lemercierse précipita dans tous les exercices physiques, dans les romanesques aventures de courage et d'amour: ses témérités et ses passions étaient des protestations. La nature l'avait plus maltraité encore que lord Byron, car il était infirme de tout un côté, d'un pied et d'une main : oh bien, l'escrime, l'équitation, les vaillantises de toutes .sortes, n'avaient ni fatigues ni périls qu'il ne se fît un jeu de braver. Très mêlé à l'effervescente société des jeunes généraux du Directoire et du Consulat, il les étonnait par ses audaces. Après un souper, il consentit en riant à couronner la fête par un jeu assez nouveau : chacun des convives s'arma d'un pistolet et tous se mirent à sç
poursuivre dans la salle à coups de feu. Ses manières pourtant contrastaient sin gulièrement avec ces excentricités. Dans la vie privée, il était doux, poli, courtois, plein de grâce. Un jour, au Théâtre-Français, il était assis sur un tabouret dans le couloir de la première galerie ; arrive un jeune officier, faisant grand fracas, fermant bruyamment la porte à son entrée et qui vint se planter droit et debout devant M. Lemtrcier : « Monsieur, lui dit très doucement le poète, vous m'empêchez de voir. » L'officier se retourne, regarde du haut de sa grande taille ce petit pékin à Tair si doux, si humblement assis sur son tabouret, et reprend sa même place. « Monsieur, reprend plus nettement M. Lemercier, je vous ai dit que vous m'empêchiez de voir, et je vous ordonne de vous retirer de devant moi. — Vous m'ordonnez ! répond son interlocuteur avec mépris, savez-vous à qui vous parlez? A un homme qui a rapporté les drapeaux de l'armée d'Italie. — C'est bien possible, monsieur, un âne a bien porté Jésus-Christ. » Un duel suivit ce mot, et Tofficier eut le bras cassé.
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C'est au milieu de cette vie d'excès, de plaisirs et de distractions de toutes sortes qu'il produisit une masse d'ouvrages qui aurait suffi au labeur de plusieurs hommes.
Il s'attaque à tout et met sa marque sur tout : poèmes, tragédies, sujets antiques, sujets modernes, sujets d'imagination, sujets philosophiques, il n'y a pas un coin dans le domaine de l'art où il ne s'aventure et dont il ne rapporte quelque rameau d'or. Seul de son temps, il étudie à fond Shakespeare, non comme Ducis, pour en extraire l'élément pathétique et romanesque, mais pour y chercher la peinture profonde des personnages historiques ; seul de son temps, il entre en commerce intime et direct avec le génie de Dante, et lui dédie son étrange poème de la Panhypocrisiade ; seul de son temps, ou du moins seul avec André Ché< nier, il cherche la poésie dans la science et publie VAtlantiade, où la physique, l'astronomie, la géologie, l'histoire naturelle lui inspirent six mille vers souvent pleins de pensées fortes et d'images éclatantes ; seul
de son temps, il conçoit Tidée grandiose de créer un théâtre national, de représenter dramatiquement l'histoire de France par la peinture successive des plus grandes époques et des plus grands hommes de nos annales. Glovis, Frédégonde et Brunehaut figurent les temps barbares ; Charlemagne, la France impériale; Philippe Auguste, la féodalité; Charles VI, la guerre de Cent Ans ; les Étals de Blois, la Ligue ; la journée des Dupes, la Fronde. La destinée de ses ouvrages n'est pas moins singulière que ses ouvrages mêmes. Sur quinze de ses pièces il en tombe neuf ou dix. Sa femme disait plaisamment : « Je ne mourrai que d'une première représentation. » Mais, chose étrange, son renom grandissait à chacune de ses chutes. Des scènes si originales, des traits de génie si puissants éclataient dans tout ce qui sortait de sa plume, qu'on sifflait les œuvres et qu'on admirait l'auteur. Rien de plus curieux que son attitude les jours de première représentation. Un de ses amis, se trouvant avec lui dans les coulisses au moment où un certain troisième acte faisait
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partir une bordée de sifflets, ne put retenir un léger tressaillement, ce Calmez-vous, lui dit Lemercier, vous en entendrez bien d'autres tout à rheure. » Quelques critiques ayant mis en doute la sincérité de son calme et le taxant d'hypocrisie : c( Faisons un pari, dit Lemercier. Je donnerai une nouvelle tragédie dans quelques mois. Or, ou je me trompe fort, ou le cinquième acte sera très sifflé. Eh bien! que le docteur Marc (c'était le médecin du théâtre) me tâte le pouls avant la représentation, puis qu'il me le tâte encore pendant la tempête, et il n'y trouvera pas une pulsation de plus après qu'avant. )> Le pari eut lieu et Lemercier le gagna. Germain Delavigne m'a raconté qu'à l'Odéon, après une représentation plus qu'orageuse, Lemercier arriva au milieu du foyer ; tout le monde fit cercle autour de lui, et là il défendit son ouvrage avec tant de verve et d'esprit, il se moqua si gaiement de ses détracteurs, il leur démontra avec tant d'éloquence qu'ils n'avaient sifflé sa pièce que parce qu'ils ne l'avaient pas comprise, que « Ma foi, ajoutait Germain, nous restâmes
tout penauds; c'est nous qui avions Tair d'avoir été siffles. »
En dépit de ses chutes, les comédiens, ces fidèles courtisans du succès, se reprenaient toujours à espérer en lui. Talmajoua un de ses derniers ouvrages, Jane Shore, et l'histoire de cette pièce est elle-même presque une pièce.
Lemercier n'avait pas hésité à représenter Riehard III bossu, difforme, paralysé d'un bras, et il ne se contenta pas d'indiquer à Tacteur l'esprit du rôle, il lui donna des leçons de difformité.
Disgracié comme Richard III, il prit sa main même comme sujet de démonstration, il en enseigna à Talma les habitudes, les attitudes, les inerties, les essais de mouvement, et Talma se livra si ardemment à cette étude qu'il en contracta une douleur violente et tenace dans les muscles de l'épaule. Ce n'est pas tout : Lemercier lui fit voir en même temps par sa propre personne, comment l'élégance, la grâce, la distinction peuvent s'allier dans le même homme à la difformité. Aussi, Talma, saisissant avec
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génie ce double caractère, se promenait dans le drame avec la souplesse tortueuse du tigre (ce sont les paroles mêmes de Lemercier), affreux sans être vulgaire, et gardant même dans ses plus sombres férocités quelque chose du prince et de l'homme de cour. A la seconde représentation, il en donna une preuve frappante. 11 était en scène avec Alicia et l'accablait des menaces les plus effroyables, quand tout à coup le bracelet de l'actrice se détache par hasard et tombe. Talma immédiatement interrompt sa fureur, se baisse, ramasse le bracelet, le rattache avec une courtoisie de prince au bras d'Alicia...; puis il reprend sa colère et achève la scène avec l'impétuosité féroce d'un bourreau.
L'effet fut immense ; on demanda à Talma de recommencer ce jeu de scène le lendemain ; il s'y refusa. « Il y a dans notre art, dit-il, des hasards d'inspiration, qui deviendraient de vulgaires procédés si l'on en faisait des habitudes. »
La pièce n'obtint pourtant qu'un demisuccès, et disparut assez promptement de
l'affiche; mais Lemercier en fit bientôt jouer une autre, Christophe Colomb, qui donna lieu à un petit fait assez curieux.
A une répétition, un des acteurs s'approche de M. Lemercier, et lui dit timidement : ce Monsieur, il y a dans mon rôle un vers qui m'inquiète. — Lequel? — C'est celui-ci ;
Et quant à ces coquins, Il faut les envoyer au pays des requins.
-^ Eh bien! lui répond M. Lemercier, que craignez-vous?
— De faire rire; et je vous proposerai un petit changement.
— Dites.
— Je mettrais :
Et quant a ces brigands, Il faut les envoyer au pays des merlans.»
M. Lemercier sourit, et ne changea pas son vers.
D'où lui venait donc cette ferme et calme confiance en lui-même? Était-ce vanité puérile? Non. L'orgueil l'avait guéri de la
vanité, comme la passion de la gloire avait éteint en lui Tamour de la réputation.
Personne n'a jamais moins fait que lui pour la sienne. Les manèges, l'adresse, les intrigues, lui étaient plus qu'étrangères; même innocentes, elles lui étaient odieuses. Ses visées allaient plus haut. Il avait foi en lâ postérité! S'il dédaignait le succès du moment, c'est qu'il attendait du temps le succès durable. « Je n'écris jamais rien, disait-il, sans me demander ce qu'en penseraient Corneille, Sophocle, Shakespeare. » Il vivait sous l'œil des immortels et se sentait de leur race. Sa dédicace de la Panhypocrisiade en témoigne avec grandeur :
« Impérissable Dante, où recevras-tu ma « lettre? Je te l'adresse dans les régions « inconnues, séjour ouvert par l'immortalité « aux âmes sublimes de tous les grands « génies. Une messagère ailée, l'imagina- « tion, te la portera dans l'espace où tu « planes avec eux.
« Montre ce poème, quand tu l'auras ' lu ce tout entier, à Michel-Ange, à Shakespeare, « et même au bon Rabelais, et, si l'origi-
ce nalité de cette sorte d'épopée théâtrale ^ ieur paraît en accord avec vos inventions c( gigantesques et avec l'indépendance de <( vos génies, consulte-les sur sa durée. « Peut-être, se riant dans leur barbe des '^ jugements de nos modernes docteurs, ce augureront-ils qu'avant un siècle encore ce on l'imprimera plus de vingt fois, quoique ce étant hors du code des classiques. »
Ce dernier mot nous amène au problème littéraire posé au début de cette étude, et c'est le moment de chercher comment il se fait que d'un être si puissant, si admiré, si plein du sentiment de sa force, il ne reste presque rien qu'un nom. A quoi attribuer qu'il n'ait pas produit d'œuvres plus durables? A quoi? A la date de sa naissance. 11 est né trop tôt. C'est un homme du dixneuvième siècle égaré à la fin du dix-huitième. Son imagination, ses conceptions, sa nature d'esprit , sont d'une époque : son style est d'une autre. La Fable nous parle de ces êtres mythologiques, à moitié transformés en arbres, et se débattant sous l'étreinte de la rude écorcc qui envahit leur
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corps, qui emprisonne leurs membres et finit par éteindre leur voix. Telle est l'image du génie de Lemercier. Il a été étouffé dans le style de son temps. Ce libre esprit, fait pour le plein ciel, pour les horizons immenses, n'aurait pas eu trop pour exprimer ses idées de toutes les audaces de la poétique moderne, de toutes les indépendances réclamées par notre grande école poétique et historique, et il n'a trouvé d'autre outil sous sa main qu'une langue rhétoricienne et un art de convention. Sans doute, plus puissant, il aurait brisé le moule de ce style, comme il avait brisé le moule de ces idées, il se serait créé sa langue ! Mais il aurait fallu pour cela le génie de la forme, et il n'avait que le génie de l'invention. C'était un poète du premier ordre, qui ne possédait à son service qu'un versificateur du second. De là, dans son œuvre, un désaccord douloureux. II pense en révolutionnaire et écrit trop souvent en réactionnaire. En veut-on la preuve frappante? Quand il conçut l'idée d'un théâtre national, il ne se contenta pas, comme les écrivains de son temps, d'étudier
les historiens. Il se plongea dans les documents originaux, il dépouilla toutes les chroniques, il s'imprégna de la couleur et des passions diverses de ces époques; puis, le moment de l'exécution venu, comme si un mauvais génie lui avait jeté un sort, il revêtit ses personnages d'une noblesse uniforme; il leur prêta un langage vague ou déclamatoire; on dirait parfois Augustin Thierry écrivant avec la plume d'Anquetil. Il en est de son talent comme de son corps ; une partie seule est vraiment vivante. Mais que de puissance et d'originalité dans cette moitié de grand poète ! Pas une de ses œuvres où n'éclate quelque beauté neuve. Le troisième acte d'Agamemnon est digne d'Eschyle. L'apparition du jeune Oreste, au dénouement, ressemble à une création de Shakespeare. Pinto demeure une forme absolument nouvelle de pièce de théâtre : c'est la comédie de la tragédie. La Panhypocrisiade abonde en scènes saisissantes, en traits sublimes. Quoi de plus tragique que ce petit Charles VII épouvanté de la folie de son père, Charles VI, parce qu'il tremble d'en hériter ! Dans Fré'
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dégonde et Brunehaut, n'est-ce pas un trait de génie que la mise en regard de ces deux haines, haine de servante et haine de souveraine, haine d'en bas mêlée de rage, haine d'en haut mêlée de mépris ! Les œuvres de M. Lemercicr me font l'effet d'un minerai où le métal précieux abonde, mais souvent enfermé dans la gangue : brisez la pierre, et vous trouverez l'or.
Puis, ce qui complète son talent, c'est son caractère et son âme. La gloire et la vertu ont été les deux buts de sa vie; s'il n'a atteint le premier qu'à demi, il n'a pas manqué le second. Je n'en veux pour preuve que sa conduite avec l'empereur. Quand ils étaient jeunes tous deux, leur liaison avait été jusqu'à l'intimité. C'est M. Lemercier qui décida Joséphine à épouser Bonaparte. Elle se souciait médiocrement de ce petit officier, maigre, jaune, brusque et fort négligé de sa personne. Il lui faisait un peu peur. La journée de Vendémiaire et la façon dont il avait balayé l'insurrection sur les marches de Saint-Roch l'avaient placé très haut dans l'estime des militaires; mais Jo-
séphine, élégante, légère, femme du monde et de plaisirs, ne démêlait pas le grand homme derrière cet étrange personnage, dont la beauté sévère semblait presque de la laideur au milieu des grâces raffinées du Directoire. Lemercier la décida d'un mot : « Ma chère amie, croyez-moi, épousez Vendémiaire. » Bonaparte, à son tour^ avec sa puissance de coup d'œil, avait bien vite deviné Lemercier. Il l'aima autant qu'il pouvait aimer, et, chose plus rare chez lui, il l'honora. Son mépris natif et encore instinctif pour les hommes, ne rencontrait pas sans surprise une âme qu'il sentait inaccessible à toute tentation; et sa merveilleuse intelligence ne se lassait pas de fouiller dans cet esprit d'oii les idées jaillissaient inépuisables, comme un flot de source. Il l'emmenait à la Malmaison, et là, pendant des soirées entières, se faisait raconter par lui l'histoire de France. Lemercier se livrait avec enthousiasme à ces entretiens, tressaillant à la pensée d'être pour quelque chose dans la grandeur morale de celui qu'il croyait né pour la liberté de la France comme pour sa gloire.
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Plus tard, la liaison de M. Lemercier avec Bonaparte entra dans une seconde phase- J'en trouve la trace curieuse dans une conversation, rapportée textuellement (le mot est de lui) par M. Lemercier lui-même, et où le premier consul se montre sous un jour assez nouveau comme critique littéraire.
C'était en 1800, M. Lemercier avait envoyé au consul un exemplaire de son poème sur Homère et Alexandre. Il reçut le lendemain une invitation à dîner à la Malmaison. La réunion était nombreuse. Après le dîner, la conversation étant tombée sur les poèmes épiques et sur les poèmes didactiques, et un des convives soutenant la prééminence des derniers, Bonaparte qui passait à ce moment, dit : « Que pense Lemercier? — Je suis pour le poème épique. — Vous avez raison 1 Ce qu'on raconte est plus dramatique; les actions frappent mieux que les enseignements. Voyez! Alexandre a choisi Homère pour son poète. Auguste a choisi Virgile; moi, je n'ai euqu'Ossian, les autres étaient pris. » Le soir, à l'heure du départ, M. Lemercier s'apprêtant à se retirer avec
les invités : « Restez, lui dit Bonaparte, j'ai à VOUS parler. » Il resta donc dans le salon avec Mme Bonaparte et deux généraux. Le premier consul s'éloigna, puis reparut au bout d'un instant, tenant une brochure à la main, et riant ; cette brochure était le poème de M. Lemercier. Bonaparte avait rompu les dernières feuilles avec son doigt, n'ayant regardé que ce qui concernait Alexandre : ce Hé! hé! lui dit-il, les conquérants ne vous plaisent guère, à ce qu'il me paraît ; mais vous rendez pourtant justice à ce qu'ils ont fait de beau. Votre tableau des guerriers anciens et modernes est instructif. Revoyonsle ensemble. » Il s'assit et fit signe au poète de s'asseoir. Les deux généraux se placèrent sur un canapé et demeurèrent, durant la conversation, les jambes étendues et les bras croisés, insouciants, et comme dans un demi-sommeil. Mme Bonaparte, sur un siège voisin de la table, travaillait à l'aiguille, et plusieurs fois elle posa son ouvrage sur ses genoux, en levant ses regards sur les interlocuteurs, avec une curiosité inquiète. Lemercier prit la brochure pour lire au
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premier consul le passage indiqué; mais celui-ci la lui ôta des mains brusquement et dit : « Je vais lire moi-même, et voir. » Voici les endroits où il s'arrêta et fit ses remarques :
Et Salamine, écueil des flottes de Xerxès, D'un Ulysse nouveau signalant les essais...
« Qui désignez-vous là? Ah! oui, Thémistocle; il avait autant d'astuce que de force, comme Ulysse. »
La lecture l'ayant conduit à César, il lut tout haut le morceau attentivement, puis il s'écria : « Quelque jour, j'écrirai aussi mes Commentaires... Votre résumé des siens, dans vos vers, me semble des meilleurs. Voyons ce qui suit. » Il poursuivit, en s'arrêtant presque mot par mot à la bataille de Cannes :
Quand l'habile ennemi, dont il crut triompher, L'attendit dans ses bras qui devaient l'étouffer.
« C'est cela même, il fit rentrer son centre pour envelopper les Romains de gauche et de droite; je regrette que vous
n'ayez pas expliqué que ce reploiement s'opéra par la cavalerie. — Je présume, lui répondit l'auteur, l'avoir exprimé autant que la concision poétique me le permettait, en usant de ces mots, dans ses bras, pour figurer le mouvement des ailes de son armée. — En ce cas, cette figure est parfaite et, de plus, elle est courte et juste. Je n'ai pas de goût pour les descriptions en tirades. »
Il était temps enfin qu'un jeune homme invincible Fît tomber à Zama ce cyciope terrible.
c< Vous parlez de Scipion, qui a vaincu ce fameux borgne? Lui qu'on nomma VAfri' cain; comme moi V Italique... » Et il sourit en ajoutant « Oh ! je ne. m'en tiendrai pas là... — Je le pressens, lui répondit Lemercier ; on veut déjà vous donner le titre de Britannique; mais prenez-y garde. » Nous nous regardâmes en silence très fixement, écrit M. Lemercier. Lui, tout à coup, m'interpellant d'un ton grave : « Qui de ces grands hommes vous paraît le plus grand dans l'antiquité? — Annibal. — Je suis
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du même avis. Jl a^ous a fallu les contrepeser avec soin pour écrire un tel ouvrage ; mais je pensais que vous m'alliez désigner César... César, c'est le héros des poètes. — Ce n'est pas, selon moi, le premier des guerriers; je lui préfère... — Eh! qui donc?... Brutus, peut-être? le héros des démocrates... Est-ce que vous en êtes?. — Non, Brutus le jeune, ni Jules César ne sont mes héros; je ne les aurais aimés ni l'un ni l'autre parce que j'ai aversion des tyrans et des assassins. — Ah ! ce sont deux très bonnes raisons, » me répondit-il en me caressant de l'œil et en se colorant un peu; puis il reprit avec vivacité et du ton le plus affirmatif et le plus véhément : « Vous avez bien jugé militairement, vous qui n'êtes pas du métier, Annibal ; Annibal est le plus grand capitaine du monde! Votre morceau sur lui est magnifique!... Mais en quoi, par quoi, vous a-t-il paru le plus remarquable, à vous? — Parce que, abandonné, trahi de Carthage qu'il servait, il s'est maintenu toujours en pays ennemi par ses propres ressources, et qu'il sut se faire
des troupes nouvelles de tous les peuples étrangers qu'il rencontra sur son passage. Une note de ce poème vous prouvera que je n'ai même pas adopté l'opinion qui lui reprocha les délices de Capoue. — Je l'avais remarqué, et je vous approuve. Les bavards d'historiens décident trop à leur aise de nos affaires dans leur cabinet. »
Arrêtons-nous pour remarquer que M. Lemercier a été le seul de son temps qui ait placé Annibal à ce haut rang. Les délices de Capoue étaient devenues un lieu commun, un proverbe. Bonaparte, continuant la lecture, s'arrêta à Henri IV, sur lequel ii dit : « Ce pauvre Henri IV I En voilà un qui a bien remué aussi son misérable corps I Brave prince I les jésuites Vont fait tuer. »
Passant ensuite à Frédéric II : « Ce Frédéric, c'est Voltaire et les encyclopédistes ^ui Tout grandi, parce qu'il les avait favorisés. — Non, à ce qu'il me semble, répondit Lemercicr, c'est la guerre de Sept Ans et surtout le compte naïf qu'il en a rendu avec un vrai dédain de fausse gloire. Son pays s'est élevé avec lui et a décliné avec
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lui ; on pourrait donc le caractériser en le nommant VÉpaminondas des rois. — Belle expression; mais j'effacerai son royaume de la carte. — Vous ne nous ôterez pourtant pas, répliqua le poète, le souvenir de la philosophie sur un trône; c'est une rareté. — Ah! ah! je n'ai pas ce dessein, mon bon Lemercier. »
Il interrompit tout à coup sa lecture et lui demanda inopinément : « Vous m'avez dit votre préférence sur le premier capitaine parmi les anciens ; lequel des modernes vous paraît supérieur aux autres? »
J'avais là, dit M. Lemercier, une heureuse occasion de flatterie, mais : Nous ne songions ni l'un ni Vautre à nous-même, et je lui répondis : « C'est, je crois, le prince Eugène. — Pourquoi? reprit Bonaparte; j'ai cru que vous alliez me nommer Turenne... Quel dommage qu'il ait péri avant de livrer bataille à Montecuculli ! Deux vrais Fabius, l'un contre l'autre! Mais vous glissez vite sur Montecuculli, ajouta-t-il en parcourant toujours le livre; son nom sonne mal! Ohl avec vous autres poètes, on ne va pas à
l'immortalité quand on a un nom baroque. Mais enfin, pourquoi préférez-vous Eugène?» Lemercier répondit (et cette réponse est bien frappante dans la bouche d'un poète de ce temps-là; on croirait entendre M. Thiers) qu'ayant lu les mémoires, les traités militaires, examiné les cartes, les plans de campagne, et comparé les capitaines ensemble, Eugène lui avait paru à la fois le plus hardi et le plus prudent. « Vous avez raison ; c'est un modèle unique. — C'est de vous-même, repartit Lemercier, que j'ai appris le mieux à l'apprécier. — Comment? nous ne nous en sommes jamais parlé. — Vous avez suspendu et quitté le siège de Mantoue pour vous élancer au loin sur l'armée ennemie, que vous avez prévenue et battue, et vous n'êtes pas resté clos dans vos retranchements, ainsi que l'ancien général français que le prince Eugène vint si habilement surprendre et écraser dans les siens ; or, en évitant la faute de l'un, vous imitiez le génie de l'autre. Cette leçon m'éclaira. — Ah! ah! Je m'aperçois que vous n'écrivez rien au hasard. Ce sont là des choses que la
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plupart des gens qui sont dans mes camps ne saisissent pas eux-mêmes. » Il revint à l'article du roi de Prusse, ce Oui, Frédéric jouait de la flûte. Moi aussi, j'ai fait autrefois de la musique. »
Bonaparte, feuilletant toujours avec une certaine fièvre le volume, et s'arrêtant aux passages qu'il avait remarqués, tomba sur cet éloge du peuple français :
Inépuisable Antée, et vrai fils de la Terre, Pour vaincre en tous les temps ne quitte point ta
[mère.
c( Quelle idée vous a dicté ce vers? — Oh ! dis-je en souriant, il est dirigé contre vous. — Pourquoi? — Parce qu'on publie que vous méditez des descentes en Angleterre. » Il se mita rire fort gaiement.
Au paragraphe suivant, il se reconnut dans les portraits que j'avais tracés; les noms d'Arcole, de Rivoli, de Marengo, le flattèrent agréablement. «Il faut ici, me ditil, que je vous remercie et que je vous chicane. Vous me traitez fort honorablement et m'avez mis en bonne compagnie de héros;
mais VOUS terminez par deux vers qu'on trouve étranges. »
Sa physionomie en prononçant ces mots, écrit M. Lemercier, m'annonça qu'on m'avait nui dans son esprit par quelque insinuation maligne; mon édition n'était sous ses yeux que de la veille. — « Voici le premier vers :
Sache combler l*espoâr qu'ont donné tes hauts faits.
« Ce qui est moins une louange, qu'une injonction de votre part. Vous dites ensuite :
Moderne Miltiade, égale Périclès.
— Ce second vers, répondis-je, éclaircit le premier et vous marque notre espérance. La gloire de Périclès se rattache à celle des beaux-arts, de l'éloquence et du commerce, qu'il fit fleurir sous son gouvernement tutélaire. Son nom est devenu celui de son siècle, comme ceux d'Auguste, des Médicis et de Louis XIV ont été attribués au leur. Est-il donc inconvenant de lui assimiler le nom du premier consul de France? — J'entends; mais pourquoi Miltiade à côté? — Parce que Périclès s'illustra peu par les
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armes, tandis que Miltiade leur dut, ainsi que vous, sa haute renommée dans la République; et j'ai voulu témoigner, en vous les associant tous deux, que vous uniriez les qualités civiles à vos qualités militaires. Cette idée vous offense-t-elle? — Elle ne s'offre pas de même aux différents esprits; car, tournée dans un autre sens, elle indiquerait à nos Athéniens du jour, qu'il y a de la politique à jeter les Miltiades en prison... N'est-ce pas? Hein! Yous en devenez rouge. — Et vous, vous en devenez pâle; c'est notre couleur à chacun, quand une chose nous émeut; et celle-ci m'étonne, je l'avoue. — Cette pensée qui vous trouble, ajouta-t-il, n'est pas la mienne; mais on l'interprète ainsi, puisque M*** me le déclarait hier même. — Ah! repris-je impétueusement, je ne l'accuse que d'une erreur sur mon intention, ne voulant pas le soupçonner d'une méchanceté basse."» Le premier consul me prit la main affectueusement et changea de discours en ressaisissant le livre : ce Laissons les propos des beaux parleurs.,. Votre éloge de Desaix m'a touché.
J'ai un peu mâchonné vos vers en les lisant moi-même pour les examiner et les étudier : maintenant lisez-les-moi à votre tour pour m'en faire mieux jouir. » Il me remit l'ouvrage en main, je lui obéis; et dès que la lecture fut achevée, il se leva en me recommandant de venir bientôt le revoir.
Tel fut, ajoute Lemercier, l'un de mes entretiens avec l'homme historique qui, en renversant toutes nos libertés, me sépara de l'homme qui les avait glorieusement défendues ; car c'est Napoléon seul qui m'a brouillé avec Bonaparte.
L'inauguration de l'empire lui porta en effet un coup mortel. C'était son rêve qui s'écroulait. C'était son héros qui tombait! Appelé près de lui, il osa lui dire : ce Vous vous amusez à refaire le lit des Bourbons ; vous n'y coucherez pas », et, lors de la fondation de la Légion d'honneur, une des premières croix ayant été envoyée à Lemercier, il la refusa avec une lettre devenue historique.
Alors commença entre le souverain et le poète une lutte où le poète seul resta digne-
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L'interdit est jeté sur les œuvres théâtrales (le Lemercier; il se tait. On lui insinue qu'une prière de lui fera lever la défense; il refuse de l'écrire. Exproprié d'une maison qui composait tout son patrimoine, on lui en fait attendre l'indemnité pendant plusieurs années; il se tait! On lui dit qu'un mot de sa main à l'empereur couperait court à tout retard ; il refuse de l'écrire. Il se réfugie à un cinquième étage, pauvre, vivant dans le travail, et ne sortant de sa retraite et de son silence que par quelques répliques à la Corneille. Un jour de réception aux Tuileries, où l'Institut avait été mandé, l'empereur aperçut, dans un angle du salon, Lemercier confondu avec ses confrères. Il écarte tout le monde d'un geste, va droit au poète et lui dit : «Hé bien ! Lemercier, quand nous ferez-vous une belle tragédie? — J'attends, Sire », lui répond le poète. En 1812, à la veille de la campagne de Russie, ce mot ressemblait à une parole de prophète.
L'empire tombé, Lemercier poursuivit de ses sarcasmes l'alliance de l'impérialisme et du libéralisme. «Il y a des pactes, disait-il.
que la liberté n'a pas le droit de faire. Quand elle s'allie avec le despotisme, que ce soit avec celui d'en bas ou avec celui d'en haut, elle se souille. » Cette persistance d'austère républicanisme contrastait tellement avec l'adoration monarchique et impériale qui se partageait la France, qu'on ne voulut voir dans ce patriotique ressentiment qu'une petite haine personnelle. Un jour vint qui montra bien que tout était grand dans cette grande âme. Ce jour-là ce fut le 21 mai 1821, quand retentit dans Paris cette parole : c( L'empereur est mort! » A cette nouvelle, Lemercier, saisi au cœur, fondit en larmes. Que pleurait-il donc? Ce qu'il pleurait? Ce n'était pas le mort de la veille, c'était le mort d'il y avait vingt-cinq ans! ce n'était pas l'empereur, c'était le premier consul! ce n'était pas Napoléon, c'était Bonaparte! c'était son ami d'autrefois; c'était le grand homme qu'il avait espéré pour la France; c'était le Washington de génie qu'il avait rêvé! De telles larmes suffisent à peindre un homme. Il fut pendant toute sa vie l'homme de ces larmes-là. A toutes ses actions se me-
lait je ne sais quoi d'héroïque. Sa sincérité était absolue. Son dévouement était sans bornes. Son désintéressement touchait à la vertu. Il ne voulut jamais percevoir aucun droit de ses ouvrages, et tout ce qu'il a gagné, il l'a donné. « Je crois, comme Boileau, disait-il.
Qu'on peut sans crime Tirer de ses écrits un profit légitime;
mais, quant à moi, la pJume me tomberait des mains si je me disais, en écrivant, que ma pensée me rapportera quelque chose.
J'aurais toujours peur d'en arriver à penser pour gagner. » L'homme qui parlait ainsi a eu le droit de faire inscrire sur son tombeau cette simple et fière épitaphe :
]l fut homme de bien et cultiva les lettres»
CHAPITBF. V
Le jour où j'eus vingt et un ans, il m'arriva une chose que je ne croyais pas possible, et qui ne m'est jamais arrivée depuis; j*ai pleuré devant une addition.
Comment? Le voici.
Je perdis ma mère en 1809, j'avais deux ans et demi; mon père en 1812, j'en avais cinq. La maladie de mon père, absent de chez lui depuis plus d'un an, avait laissé la maison en grand désarroi. Sa mort changea le trouble en complet désordre. Mes grands parents, fort âgés, et se tenant à l'écart, à la suite de certaines dissensions de famille,
abandonnèrent la liquidation de la succession aux soins d'un homme d'affaires peu probe et encore plus négligent. Mon père laissait une bibliothèque admirable, qu'il eût été facile de me conserver; elle fut vendue en bloc et au rabais à un marchand de rencontre. Mon père laissait une correspondance et des papiers qui eussent été pour moi du plus haut intérêt; ils furent vendus dans la cour de la maison, au poids. Enfin, le résultat final de cette gestion, plus que malhabile, se traduisit par un déficit, qui fit tomber mon patrimoine à sept mille livres de rentes. Quelques années plus tard, cet homme d'affaires étant mort, mes parents pensèrent, pour le remplacer, à un vieil ami de mon père, qui avait la double réputation d'un homme de bien et d'un homme de talent. L'idée était excellente; mais on craignait fort qu'il ne refusât. 11 accepta, n'y mettant qu'une seule condition, c'est que cette ennuyeuse besogne ne lui rapporterait que la peine de la faire. Huit ans après, le 15 février 1828, c'était le jour de ma majorité, appelé par lui, j'entrai dans son
cabinet; il voulait me rendre ses comptes. Il alla prendre, dans un casier, deux cartons verts ; il en tira huit cahiers, recouverts en papier gris-bleu, attachés soigneusement par une ficelle rouge : chaque cahier contenait une année de sa gestion. Il me les fit lire Tun après l'autre, page à page, me montra l'emploi de chaque trimestre, les économies qu'il avait réalisées, les placements qu'il avait faits, les baux qu'il avait renouvelés, les changements de valeurs qu'il avait opérés; et toutes ces additions réunies se soldaient en un total définitif de vingt et un mille livres de rente. Mon patrimoine avait triplé. Les larmes me jaillirent des yeux. Oh! ce qui m'émeut ainsi, je puis le dire en toute sincérité, ce ne fut pas cet accroissement inespéré de fortune, tout agréable qu'il me parût, ce fut de voir de mes yeux, de toucher de mes mains ces huit ans de paternité volontaire, de penser à tout ce que cet excellent homme avait pris sur ses travaux d'homme de lettres, sur ses plaisirs d'homme du monde, sur ses devoirs de père de famille, pour reconstruire lentement le
petit héritage du fils orphelin de son ami. Il faut pourtant que je le nomme, cet être rare ! C'était M. Boaiily . J éprouve une grande joie à pouvoir parler de lui; mais qu'on ne craigne pas que je tombe dans le panégyrique; j'ai mieux à faire que de le vanter, c'est de le raconter. Il n'v perdra pas.
Chose étrange que la réputation ! Le nom de M, Bouilly a été dans son temps^ et est resté dans le nôtre, le symbole de la sensiblerie. Or, celui qu'on nommait le larmoyeur était le plus gai compagnon, le plus franc rieur, le conteur le plus amusant que j'aie connu. Quarante ans passés, à travers cinq ou six révolutions, dans le barreau, dans les fonctions publiques, au théâtre, lui avaient meublé la tête d'un tel répertoire de faits, de mots, de personnages typiques, tragiques, comiques, et il faisait revivre tout ce monde évanoui, avec une telle verve, qu'on se croyait au spectacle en l'écoutant. Faut-il le dire, ce qu'il aimait avant tout, c'était ce que nos pères nommaient les histoires salées! Plus il y avait de périls dans un récit, plus il s'y jetait résolument et plus il s'en tirait
gaillardement, surtout s'il y avait des femmes pour l'écouter. Comment? A force de gaieté communicative, de franc et bon rire. Oui, de rire! D'où venait donc sa réputation? Était-ce calomnie? Nullement. Il avait en effet les larmes très faciles; mais de ce qu'on pleure facilement, il ne s'ensuit pas qu'on soit un pleurard. Témoin Scribe et Sardou. En voilà deux qu'on n'accusera certes pas de sensiblerie! Hé bien, Scribe ne pouvait pas lire, raconter, faire une scène touchante, sans pleurer. Je le vois encore, à la lecture à' Advienne Lecouvreur, pendant le cinquième acte, essuyer dix fois ses verres de lunettes, parce que ses larmes les obscurcissaient. Un jour où nous étions lancés tous deux dans l'ébauche de je ne sais quelle situation pathétique, il se jeta à mes genoux et m'embrassa les mains en fondant en larmes. Quand Sardou entend un trait émouvant, il pleure ; quand il parle de gens qu'il aime profondément, il pleure; quand il lit un de ses beaux drames, il pleure. Scribe et Sardou sont-ils donc des larmoyeurs?
Nullement. Ce sont des appareils électriques.
Leurs nerfs ressemblent à des fils qui frémissent et font étincelle à la plus légère commotion. Tel était M. Bouilly. Du reste je ne puis mieux le définir qu'en lui appliquant les trois noms qu'il se donnait à lui-même. Il s'appelait le vieux libéral, le vieux charpentier dramatique, et le vieux conteur.
Son parrain politique fut Mirabeau. Jeune homme, il avait débuté par un acte héroïque. Dans une émeute à Chinon, il se jeta résolument au-devant d'une bande de massacreurs, et paya, d'une blessure au menton, le salut de vingt prisonniers. C'est cette générosité d'âme qui lui avait acquis l'amitié de Mirabeau; et l'impression qu'il avait gardée de cet être extraordinaire était toujours vibrante en lui. Une scène de la Constituante surtout lui était restée en mémoire. On avait contesté à Mirabeau le titre d'ami du peuple. Il s'élança à la tribune : «Ah! Mirabeau n'est pas l'ami du peuple! »
s'écria-t-il ; et il commença à énumérer un à un, fait par fait, chapitre par chapitre, pour ainsi dire, tous les services qu'il avait rendus à l'État, faisant précéder chaque
période de la phrase accusatrice qui partait de ses lèvres avec le sifflement d'une flèche! Puis, tout à coup, s'interrompant... « Eh bien, l'on a raison ! dit-il d'une voix tonnante! Non, Mirabeau n'est pas l'ami du peuple!... » Et alors, avec un geste d'une familiarité saisissante, il ouvre son gilet, il ouvre le jabot de sa chemise, et, frappant sur sa poitrine nue et velue. . , « Non ! s'écriat il, Mirabeau n'est pas rami du peuple y car il est le peuple lui-même L., » Quand M. Bouilly me racontait cette scène, ses lèvres tremblaient, ses joues frémissaient, ses yeux ruisselaient. Tout l'enthousiasme un peu déclamatoire, mais sincère, do cette époque, revivait en luil
Sedaine fut son parrain dramatique. C'est de lui qu'il tenait cet art de la composition, de la préparation et de la progression.
qui constitue une pièce bien charpentée. On se moque beaucoup aujourd'hui des charpentiers dramatiques ; on les appelle des carcassiers. Carcassiers, soit! Il me semble que le corps humain ne se trouve pas trop mal d'avoir une carcasse, et que les architectes n'ont pas absolument tort de n'élever une maison qu'après en avoir fait le plan. Racine disait : Quand mon plan est fait, ma pièce est faite; il comptait ses beaux vers pour rien, peut-être bien parce qu'il était sûr de les faire beaux, mais certainement aussi, parce qu'il savait que la beauté de son plan serait pour quelque chose dans la beauté de ses vers. Au théâtre, quand une situation est spirituelle, les mots les plus simples deviennent des mots d'esprit. M. Bouilly, grâce à ce talent de composition, fut applaudi à la fois sur les trois premières scènes de Paris : à la Comédie-Française , à l'Opéra-Comique et au Vaudeville : UAbbé de rEpée compte, dans les annales du théâtre, comme un des triomphes dramatiques de l'époque. Goethe écrit textuellement dans ses mémoires : « Je viens de lire un opéra-
comique, intitulé Les deux Journées, et signé d'un M. Bouilly, qui me semble une des pièces françaises les plus intéressantes et les mieux conduites que je connaisse. » J'ai souvent entendu répéter à Scribe que le renouvellement du vaudeville datait de Fanchon la vielleuse et de Haine aux femmes, de M. Bouilly. Enfin, de son tem'ps, on disait de lui, dans le- style de son temps : « Bouilly marche au temple de Mémoire, l'épée au côté, et il ne lui faut que deux journées pour y arriver. » Malheureusement , s'il n'y a rien de si brillant que les succès de théâtre, rien non plus n'est si éphémère. L'œuvre du vieux charpentier dramatique n'est pourtant pas encore tout à fait morte. J'en ai eu une preuve frappante. Il y a une quinzaine d'années, M. Ballande vint me demander une conférence pour une de ces matinées théâtrales dont il fut le créateur. J'acceptai, à une condition, c'est que la pièce jouée serait UAhhé de VÉpée, et que UAbbé de l'Épée serait le sujet de la conférence. Ainsi fut fait. Je n'exaltai pas l'ouvrage, je le décomposai. Sans phrases laudatives, sans
apologie, je me bornai à mettre en relief l'architecture du drame, ou plutôt à mettre l'architecte en action. Je tâchai de faire assister le public à la création de l'ouvrage dans la tête de l'auteur, laissant ensuite les spectateurs à leurs appréciations personnelles. L'effet produit fut considérable. J'eus la joie de voir une émotion profonde, unanime, accueillir l'œuvre de mon vieil ami. Plusieurs représentations n'épuisèrent pas la curiosité du public. La pièce retii son tour de France, et retrouva partout le même succès; d'où ma conviction, qu'il ne lui manque, pour être tout à fait durable, que d'avoir été écrite à une autre époque; c'està-dire dans un autre style. Si l'on débarrassait çà et là le dialogue, et ce serait chose facile, de la phraséologie sentimentale du moment, l'élève de Sedaine figurerait au répertoire comme son maître; UAbbé de l'Epée aurait sa place à côté du Philosophe sans le savoir.
Mais laissons l'ouvrage et parlons de l'auteur; il nous offre un utile exemple.
On parle beaucoup de professions meur-
trières; on énumère les métiers dont Texercice devient parfois mortel. Je n'en sais pas de plus plein de périls que la carrière dramatique. Ce n'est pas, comme dans les états manuels, le corps qui est en danger, c'est le caractère, c'est l'âme. L'atmosphère qu'on y respire est aussi malsaine que l'air vicié des manufactures, que l'air raréfié des mines, car on vit côte à côte avec les vices les plus ardents et les plus délétères du cœur humain, l'amour-propre, l'intérêt, l'envie. Ces terribles passions y régnent avec une telle violence, que les têtes les mieux faites ont besoin d'un effort de volonté pour s'en défendre. Les succès vous enivrent. Les revers vous humilient. Ce qu'il y a de public, de connu, dans les événements de théâtre, ajoute à ces alternatives quelque chose de particulièrement âpre et amer. Que d'auteurs se consument à suivre l'apparition et la disparition de leur nom sur Taffiche, à compter leurs recettes qui baissent et celles de leurs confrères qui haussent, à se repaître avidement des articles de journal qui les attaquent! Qui le croirait? Les plus applaudis
sont souvent les plus sensibles aux critiques. Les plus enviés n'échappent pas toujours pour eux-mêmes à l'envie. Rien de plus rare qu'un auteur dramatique vraiment heureux. M. Bouilly a été ce rara avis. Certes, ce n'est pas que les occasions de dépit et d'irritation lui aient manqué. La critique, sous sa forme la plus cruelle, la moquerie, l'a harcelé au milieu de tous ses succès; son nom même était texte à raillerie, on prétendait que ses œuvres ressemblaient à son nom. Eh bien, au milieu de ces malveillances, de ces jalousies, de ces agitations de toute sorte, il planait, lui, toujours souriant, bienveillant, serein et moqueur. Lui apportait-on quelque article dénigrant? Il allait à son secrétaire, en tirait un petit carnet de maroquin vert sur lequel étaient inscrits ses bénéfices de théâtre, il faisait le calcul de son année, et ajoutait: « Quand l'auteur de cet article en aura gagné autant, je le croirai; jusque-là, je m'en rapporte au public et au caissier du théâtre. Ce n'est pas de r^mour-propre, c'est de l'arithmétique. » Son caractère faisait vraiment de lui une
créature très particulière, et il vaut qu'on s'y arrête un moment.
Les contrastes les plus accusés s'y fondaient harmonieusement. Je n'ai jamais connu homme plus généreux, et plus ordonné; très optimiste, et nullement dupe; très sensible, et très pratique. Les petits cahiers gris de ses comptes de tutelle sont son véritable portrait; les chiffres et le cœur y marchent côte à côte. M. Bouilly avait toujours de quoi donner, parce qu'il ne gaspillait jamais. Jamais M. Bouilly ne montait dans un fiacre sans appeler le cocher mon brave et sans lui dire : « J'aurai soin de vous. » Et il en avait toujours soin. Un de ses goûts favoris fut la bâtisse. Propriétaire d'une petite maison avec un petit jardin, rue Sainte-Anne, n"" 67, il l'aimait doublement, d'abord parce que c'était le fruit de son travail, puis parce qu'il pouvait toujours y faire des changements. Ajouter une aile à son cabinet, construire un petit kiosque, élever un étage, étaient autant de joies pour lui. Qui le poussait? Le désir d'embellir son logis, de le rendre plus commode? Sans
doute; mais surtout le plaisir de faire travailler, de voir travailler. Ce qu'il aimait avant tout dans l'ouvrage, c'étaient les ouvriers. A peine les maçons, les menuisiers, les charpentiers, les peintres installés chez lui, il allait causer avec eux, il leur faisait apporter du vin, il s'informait de leur santé, de leur femme, de leurs enfants. Figurez-vous Don Juan avec M. Dimanche; mais un Don Juan sympathique, sincère, et ne cherchant que l'occasion de payer à M. Dimanche l'argent qu'il ne lui doit pas. Sans doute, sa curiosité d'auteur dramatique avait sa part dans son intérêt pour les ouvriers. Il les faisait parler pour voir comment ils parlaient; il les interrogeait sur leurs sentiments, sur leurs habitudes, pour enchâsser dans ses pièces leurs mots de nature, leurs traits saisis sur le vif; mais il leur payait des droits d'auteur, et la conversation se terminait toujours par quelque cadeau ou par quelque bon conseil.
Un autre charme de cette délicieuse nature, c'est qu'il mettait de l'imagination en lout et partout. Les actes les plus ordinaires
de la vie, les événements les plus simples, se transformaient pour lui en scènes, en dialogues, qui bientôt à leur tour passaient dans sa tête à l'état de réalités. Il croyait tout ce qu'il s'imaginait. J'entre un matin chez lui. — « T'ai-je raconté, me dit-il, la rencontre que j'ai faite l'autre semaine au musée du Louvre? — Non. — C'était le lundi, jour où le public n'est pas admis. Le conservateur, avec qui je suis lié, m'avait amené devant un tableau de maître, acquis depuis quelques jours. Tout à coup une porte s'ouvre, et je vois entrer... qui? Le roi Louis XVIII ! On le poussait dans une petite voiture roulante. Je me hâte de m'esquiver; mais l'aide de camp de service m'ayant reconnu, me nomma au roi, qui me fit de la main et de la tête le plus gracieux salut. — Cela ne m'étonne pas » , lui dis-je ; et je pars. Huit jours après je reviens. — « T'ai-je raconté, me dit-il, ma rencontre et ma conversation avec Louis XYIII, au musée du Louvre? — Votre rencontre, oui ; mais non vot^e conversation. — Elle a été courte, mais assez curieuse. L'aide de camp m'ayanl
nommé à lui, le roi me fit signe de m'approcher, et me dit un mot bienveillant sur UAbbé de VEpée, Moi, qui sais son goût pour Horace, je lui ripostai par un vers de son poète favori, qui se trouvait une allusion assez délicate à son goût pour les arts. Il sourit, et je m'éloignai avec un salut respectueux. » Quelques jours plus tard, je le trouve dans son cabinet, avec le sourire sur les lèvres. — « T'ai-je raconté, me dit-il, ma conversation avec Louis XVIII? — Quelques mots à peine. — Oh! nous nous sommes dit des choses... très intéressantes. Une citation d'Horace a engagé la partie. Puis, tu comprends bien qu'on n'a pas toujours un roi pour interlocuteur, et ma foi... le vieux libéral s'est lancé! Et je lui ai adroitement glissé quelques vérités qu'il n'est pas habitué à entendre! Il a répondu!... J'ai répondu à mon tour!... » Et là-dessus le voilà qui me raconte tout un dialogue, avec répliques, ripostes, interruptions; sur quoi, sa femme entrant, et écoutant : — « Mon Dieu ! Bouilly, lui dit-elle, que tu es donc cachotier! Tu ne m'as jamais dit un mot de
cette conversation. — Par une bien bonne raison, répondit-il en éclatant de rire, c'est que je l'ai arrangée ce matin, dans mon lit, en rêvassant, et que je viens de faire la scène pour Ernest. »
Il est pour les auteurs dramatiques un moment terrible à passer; c'est entre cinquante et soixante ans, à l'âge crépusculaire de l'imagination. Elle n'est pas encore éteinte, mais elle s'éteint. Ce qui était clarté n'est plus que lueur. On a encore assez de force d'esprit pour trouver une scène, pour écrire un dialogue ; mais inventer une pièce, en faire une œuvre vivante, l'exécuter dans toutes ses parties, voilà ce que l'âge vous défend. De là mille tiraillements douloureux. On s'épuise en essais avortés, en commencements qui n'aboutissent pas. Ces fragments de talent s'agitent en vous comme des tronçons encore vivants, qui travaillent à se reformer en un corps, et ne le peuvent plis. Eh bien, M. Bouilly eut le bonheur de trouver à utiliser ces restes d'imagination, grâce à un de ces hasards qui ne se rencontrent que sur le chemin des hommes de cœur. Il avait
une fille d'une douzaine d'années, spirituelle, vive, intelligente, mais qui se refusait absolument à apprendre l'orthographe. Il imagina de la faire venir tous les matins dans son cabinet, de lui dicter un conte qu'il improvisait en le dictant, et où il avait l'art de mêler au récit les principales difficultés grammaticales; puis, au moment le plus intéressant, il s'interrompait tout à coup, en lui disant : « Je te dicterai la fin du conte quand tu m'apporteras le commencement, recopié sans une seule faute. » Le résultat? on le devine... Non ! On ne le devine pas. Le résultat fut qu'à ce jeu, le père gagna encore plus que la fille... Car si la fille, au bout d'un an, avait appris l'orthographe, le père, lui, se trouva avoir fait une douzaine de contes charmants, marqués au bon coin de Pauteur dramatique, bien composés, contenant tous, non seulement des leçons d'orthographe, mais une fable intéressante, et, sous cette fable, une ingénieuse leçon de morale. Un libraire voulut absolument publier le livre. Succès immense. Le premier volume en appelle un second : Même effet*
Après les Contes à ma fille, viennent les Conseils à ma fille; après les Jeunes filles, les Jeunes femmes; après les Jeunes femmes^ les Jeunes mères; puis les Mères de famille, puis les Encouragements de la Jeunesse, son meilleur ouvrage, dédié aux jeunes gens. Une nouvelle carrière s'était ouverte devant lui. Le père avait fait une seconde popularité à l'auteur dramatique. On l'appelait non seulement, comme Berquin, l'ami des enfants, mais Pami des familles. Enfin, telle était sa réputation qu'elle le conduisit... jusqu'aux Tuileries ! La duchesse de Berry, vive, primesaulière, et qui rêvait toujours de réconcilier la monarchie avec la société nouvelle, eut l'idée de demander au conteur à la mode, des récits pour ses enfants. Voilà donc l'élève de Mirabeau, le vieux libéral, introduit au pavillon Marsan, mêlé familièrement aux jeux et aux études des deux enfants, devenu une sorte de précepteur amateur pour la petite fille qui devait être la duchesse de Parme, et pour le petit garçon qui devait s'appeler le comte de Chambord. A en juger par les résultats, l'élève ne profita pas beaucoup des
leçons; mais heureusement elles ne furent pas perdues pour le maître. D'abord, il y garda toute son indépendance; puis les Contes aux Enfants de France eurent un succès considérable... tous les courtisans les achetèrent : c'est ainsi que M. Bouilly tripla la dot de sa fille avec les Contes à ma fille.
Soudain, vers 1830, le malheur s'abattit, comme un oiseau de proie, sur cette vie si heureuse. En trois jours, à trente-trois ans, sa fille, mariée à un avocat de grand talent, mourut entre ses bras. Ce que fut pour lui un tel coup, on le comprend. Il était frappé en plein cœur; frappé deux fois... sa fille était à la fois son enfant et son œuvre; frappé à l'âge où les blessures ne se ferment pas; il avait soixante-huit ans. Quand on est jeune, on souffre peut-être plus; mais la vie vous ressaisit malgré vous; les occupations, les passions, les devoirs vous disputent à la douleur. Mais, septuagénaire, que lui restait-il? La ressource du travail lui échappait; sa plume de conteur lui tombait des mains comme sa plume d'auteur dramatique ;
le vide se faisait de tous côtés au(.our de lui. Heureusement, il y a en nous quelque chose qui survit à tout, qui se mêle à tout, qui marque de son empreinte nos sentiments comme nos idées, nos chagrins comme nos joies, c'est notre caractère. Nous ne souffrons pas seulement avec notre cœur, nous souffrons aussi avec notre caractère. Un caractère heureux, si tendre que soit le cœur qui lui est associé, ne ressent pas le chagrin de la même façon qu'un caractère malheureux. Le célèbre docteur Hahnemann, me parlant un jour du rôle immense que joue l'individualité dans les affections pathologiques, me dit ce mot profond : // n'y a pas de maladies, il y a des malades. On peut dire, dans le même sens : Il n'y a pas d'affliction, il y a des affligés. Certaines natures semblent faites pour les désespoirs mornes. Quand un malheur les atteint, elles s'y plongent, elles s'y enfoncent, elles s'y ensevelissent. Rien n'existe désormais pour elles que ce qui n'est plus. La douleur est dans leur âme comme une maladie mortelle qui ronge tout le reste. Elles ont un chagrin fixe, comme
on a une idée fixe. Leurs yeux, toujours attachés sur le même point, semblent toujours regarder au delà. J'ai vu des mères blessées de cette incurable blessure. Tel n'était pas M. Bouilly. Il avait dans le caractère une élasticité, un ressort, une faculté de rebondissement, qui le défendait contre ces chagrins farouches. Certes, il était bien profondément malheureux, le pauvre homme! Son corps même avait fléchi sous le coup; ses jambes pouvaient à peine le porter! C'était pitié de voir ce visage fait pour exprimer la bienveillance et la gaieté, bouleversé par les sanglots, de voir ces yeux d'où coulaient si doucement les larmes de la pitié et de la sympathie, tout brûlés par les pleurs. Eh bien, le croirait-on? ce fut cette sympathie même qui lui vint d'abord en aide contre le désespoir. Son cœur affectueux avait tellement besoin de se répandre, qu'il regrettait presque autant le sentiment perdu que l'être perdu; il avait soif d'amour paternel ! J'en puis citer deux témoignages bien frappants. J'ai, dans mon cabinet de travail,
i40 SOIXANTE ANS DE SOUVENIRS.
un portrait de lui, avec ces deux vers écrits de sa main :
Au fils de mon ami, par qui j*ai retrouvé L'illusion d'un père, au jeune Legouvé.
Sa pauvre âme éperdue se raccrochait à tous les semblants de l'affection ravie. A ce moment venait d'arriver à Paris une jeune artiste de génie, qu'il avait connue et protégée dans son enfance, Maria Malibran. Elle fut pour lui délicieuse de commisération et de tendresse. Il avait suspendu au pied de son lit, dans son alcôve, de façon à ce que ses yeux en s'ouvrant le rencontrassent tout d'abord, un portrait de sa fille par Robert Lefèvre. La Malibran, venant un jour chez lui sans le trouver, profita de son absence pour écrire sur le cadre de ce portrait :
Ne pleure pas ! Elle n'est qu endormie.
Qu'on juge de son émotion lorsqu'on rentrant, il vit... non, il entendit ce mot... car ce vers parlait ! C'était le son, c'était le cri de pitié de cette voix qui enchantait alors tout Paris ! Le pauvre homme courut chez
elle, et tomba dans ses bras en fondant en larmes et en s'écriant... « Ma fille! Ma fille! Vous me rendez ma fille! »
Hélas! il faut bien le dire, ce n'était là qu'une illusion qui ne trompait personne, pas même lui, un touchant mensonge qui abusait un moment sa douleur, mais ne la guérissait pas, et les années sombres s'approchaient ! C'est alors que, peu à peu, son heureuse nature lui créa une occupation nouvelle, lui révéla un talent qu'il ne se connaissait pas, lui rendit ce dont l'homme d'intelligence ne peut se passer, le travail, lui ouvrit enfin une sorte de dernière carrière, proportionnée aux forces et aux besoins d'esprit de son âge. Peu de chose nous suffit à soixante-dix ans pour remplir notre vie. Notre machine marche à moins de frais que dans la jeunesse; nous brûlons moins de charbon. Or, le talent nouveau que se découvrit M. Bouilly, fut le talent d'orateur; son occupation nouvelle, la franc-maçonnerie. La franc-maçonnerie est, pour les uns, un objet de terreur ; pour les autres, un objet de risée; pour ceux-ci, un prétexte
à mauvais dîners et à mauvais discours ; pour ceux-là, Toccasion d'excellentes œuvres de charité. Pour M. Bouilly, ce fut l'emploi de ses meilleures facultés naturelles : la sympathie d'abord ; il se trouvait du coup à la tête de vingt-cinq mille frères ! La générosité, il y avait toujours là quelque chose à donner; l'éloquence, il y avait toujours là quelque chose à dire ; enfin, son fond même de vieux libéral y avait sa place, la francmaçonnerie étant toujours de l'opposition. Les premiers grades étaient alors occupés par des hommes fort considérables : Philippe Dupin, Berville, Mauguin. M. Bouilly arriva facilement aux titres les plus élevés. Président de la loge des Amis de la vérité et membre supérieur du Grand-Orient, les réunions maçonniques, les cérémonies maçonniques, les banquets maçonniques, lui devinrent autant de sujets de discours, dont la préparation le mettait en verve, comme jadis ses premières représentations. Il les composait ainsi qu'une scène de théâtre, avec un plaisir de plus, celui de les agrémenter de citations latines. Le goût était
alors aux citations, aux inscriptions, aux devises. Scribe, dans sa terre de Séricourt, ne construisait pas un kiosque, un moulin, une laiterie, une vacherie, sans l'orner de quelque distique ou quatrain de sa façon. En voici un fort joli qui donnera l'idée des autres :
Le travail a payé cet asile champêtre : Passant, qui que tu sois, je te le dois peut-être.
M. Bouilly n'avait pas dans son cabinet un seul meuble qui ne portât quelque inscription latine. Sur le socle de sa pendule, un vers de Yirgile ; sur la frise de sa bibliothèque, un vers d'Horace; sous le portrait de Bossuet, une ligne de Tacite; sous le buste de Molière, un hémistiche de Juvénal. En outre, il avait rassemblé, sur un petit carnet, une foule de maximes, de remarques, de traits spirituels ou profonds, tirés de Sénèque, de Gicéron, de Quintilien; il se donnait ainsi l'innocente illusion de se croire un fort humaniste. C'est dans ce trésor qu'il allait puiser, les jours de discours maçonniques ; il appelait cela piquer la perdrix.
Je l'avouerai, quand, avec la gaieté quelque peu railleuse de mes vingt ans, j'assistais à un de ces banquets, car j'y assistais... Jl avait tenu absolument à m'enrégimenter dans le bataillon sacré; j'avais été reçu comme louveteau (fils de franc-maçon); j'avais juré sur une tête de mort, et sous peine de mort, de ne jamais révéler le secret de Tordre, et certes, jamais je n'ai mieux tenu aucun serment, n'ayant jamais pu découvrir en quoi consistait ce secret... Je l'avouerai donc, quand je me voyais assis à un de ces banquets, avec mon petit tablier d'apprenti, et mon petit marteau brodé en sautoir, quand je contemplais, au haut bout de la table, ces hommes graves, chamarrés de leurs insignes, de leurs emblèmes, de leurs rubans de souverain prince rose-croix, et prenant au sérieux leurs personnages, je ne pouvais m'empêcher d'abord de sourire un peu, tout bas, de moi et d'eux. Mais, quand M. Bouilly se levait et prenait la parole, ce tableau un peu étrange disparaissait pour moi. Je ne voyais plus que lui. Il parlait si bien ! Il avait tant de grâce et
d^ bonhomie! 11 avait tant de succès! Il savait si habilement tirer l'argent de la poche des autres, et il puisait si largement dans la sienne au profit de toutes les misères, que toute idée de raillerie s'en allait bien vite; et je ne pensais plus qu'à bénir cette institution, qui lui faisait un moment oublier sa douleur^ et lui rendait quelquesunes des meilleures heures de sa jeunesse. Qui le croirait cependant? Cette tête si bien faite, cet esprit si libre de toutes les petites faiblesses de l'artiste, faiblit un moment, et une blessure d'amour-propre avança la fin de sa vie. Le théâtre de l'Opéra-Comique avait repris avec un succès immense Richard Cœur de Lion de Grétry et d.e Sedaine. Cette reprise amena celle des Deux Journées, et M. Bouilly rêva le même triomphe pour Chérubini et pour lui. Mais Chérubini n'était pas Grétry; sa musique trop sévère et trop récente encore n'avait pas eu le temps de rajeunir... Elle n'était pas vieille, elle n'était que vieillie. Le succès fut honorable, mais sans éclat. A la dixième représentation, les Deiix Journées apparurent sur l'affiche un
dimanche, premier signe d'insuccès ; on les joua en lever de rideau à sept heures, second symptôme de déclin; la salle n'était qu'à moitié pleine, troisième blessure. Les auteurs dramatiques ressemblent à l'air, ils ont horreur du vide. M. Bouilly, qui avait amené à sa pièce une famille amie, fut touché au cœur. Il sortit après le premier acte, en disant : « Ces gens-là me feront mourir ! » Les émotions morales, dans la vieillesse, couvrent souvent le corps d'une sueur subite, qui prédispose aux refroidissements mortels. Rentré chez lui tout frissonnant, il se coucha pour ne plus se relever. Mais, dès que le danger se montra, sa force d'âme reparut. Les trois jours que dura sa maladie furent trois jours de calme et de sérénité souriante. Le dernier soir, en le quittant à minuit, je lui demandais : « Comment vous trouvez-vous? — Bien. — Vous ne souffrez pas? — De nulle part... » A six heures du matin il s'éteignait.
Quarante-trois années se sont passées depuis ce jour. Mon grand chagrin s'est apaisé, mais mon regret dure toujours. Pendant ces
quaranle-trois ans, il ne m'est jamais arrivé un seul bonheur que je ne me sois senti le cœur un peu serré de ne pouvoir le partager avec lui. Le jour de ma réception à l'Académie, en 1856, il me manqua beaucoup.
Je ne pus m'empêcher de regarder, avec regret, la place qu'il occupait trente-sept ans auparavant, à la séance où j'eus mon prix de poésie. Très souffrant ce jour-là, le corps plié en deux par une attaque de sciatique, il s'était traîné à l'Institut! Il était aussi heureux que moi. Je lui dis en sortant : ce Mon cher ami, vous m'avez rendu, il y a un an, vos comptes de tuteur ; je vous rends aujourd'hui mes comptes de pupille! » Cher et excellent homme ! Je ne sais pas ce que l'autre vie me destine; mais j'y regretterais toujours quelque chose, si je ne l'y retrouvais pas.
Mon prix de poésie m'ayant mis en relation naturelle avec tous mes juges, j'ai pu recueillir sur plusieurs d'entre eux quelques faits assez particuliers. Les deux premiers dont je parlerai sont deux hommes très différents de caractère, très inégaux de valeur, mais qu'unissent de singulières ressemblances, M. Andrieux et M. Villemain. Tous deux furent secrétaires perpétuels, tous deux professeurs de faculté, tous deux personnages politiques, tous deux moqueurs et mordants jusqu'au sarcasme, tous deux lecteurs admirables, tous deux enfin si laids que chacun
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d'eux eût certainement été rhomme le plus laid de Paris, si l'autre n'eût pas existé. Mais de ces deux masques plissés, ridés, grimaçants, il sortait tant d'esprit, de vie, de feu, de malice, que la physionomie empêchait de voir la figure.
Personne ne m'a fait mieux comprendre que M. Villemain la différence qui existe entre le regard et les yeux. Avait-il des yeux? Je n'ai jamais vu les siens. Ils s'enfouissaient sous une paupière clignotante et dépourvue de cils, qui se contractait, se plissait à peu près comme une bourse dont on serrerait les cordons, et réduisait le globe de l'œil à l'état d'un petit trou tout noir. Eh bien, de cet étroit orifice, le regard jaillissait si perçant, si vif, qu'on eût dit un jet de lumière. Même contraste entre sa personne et ses manières. La nature l'avait taillé à coups de serpe. Un corps court et massif, des membres lourds, un dos rond et bossue comme un sac de noix, une négligence de mise proverbiale! Qui de nous, les jeunes gens d'alors, ne se rappelle le bout de gilet de laine dépassant la manche de son habit, et
cette extrémité de bretelle qui apparaissait au bas de son gilet? Eh bien, ce même homme, quand il parlait à une femme, avait une grâce de gestes, une élégance de façons, un charme de voix, un mélange de courtoisie et de respect, qui sentaient la meilleure et la plus exquise compagnie, où il avait en effet vécu dès sa jeunesse. J'ai vu là que ce qu'on appelle les manières n'est pas chose purement matérielle, dépendant uniquement de la forme et des mouvements du corps. Non! cela vient aussi de je ne sais quoi d'intérieur, d'intime ; c'est une partie de notre personne morale. Les mots spirituels de M. Yillemain se citaient partout ; je n'en connais guère de plus joli que sa déclaration à une jeune dame qu'il courtisait très vivement, car il était fort galant et même entreprenant : « Aimez-moi, madame, lui disait-il ; personne ne le croira. »
M. Andrieux n'était pas moins spirituel que M. Yillemain. Le jour où j'allai lui faire ma visite de lauréat, il était fort question d'une tragédie de lui sur Brutus l'ancien, le fondateur de la Républiaue romaine, ira-
gédie défendue sous TEmpire, défendue sous la Restauration, et dont M. de Martignac venait, disait-on, de permettre la représentation. Je lui parlai naturellement de M. de Martignac et de Brutus.
« Oh! oui, me dit-il, M. de Martignac! le ministre libéral ! Oh ! il m'a fait venir ! il m'a demandé de lui lire ma pièce. Il m'a accablé de compliments... Mais il défend la représentation. Il trouve que je n'ai pas fait Brutus assez royaliste I ,» . »
Rien ne peut rendre le petit sifflement strident, mordant, insolent, dont il accompagna et prolongea cette dernière syllabe de a royaliste » ; c'était une note de Rossini sur un mot de Voltaire. Les traits de ce genre abondaient dans la conversation de M. Andrieux. Il en avait de très profonds, comme sa réponse à Napoléon, qui se plaignait de la résistance du tribunat : « Sire, on ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Il en avait d'incomparables de drôlerie et d'audace. En voici un quelque peu cru, mais que je ne puis résister au plaisir de citer. C'était chez mon père, à un grand dîner où figuraient
quelques hauts dignitaires de l'Empire, quelques hommes de lettres et plusieurs artistes distingués. Tout à coup, une odeur fétide, venant d'un tuyau de descente, se répand dans la salle à manger. Chacun de dire, tout bas d'abord, puis tout haut : « La singulière odeur ! Qu'est-ce que cela peut être? x Ma mère était au supplice. Son dîner était manqué ! Tout à coup, Andrieux, avec cette petite voix éraillée qui ne semblait pas une voix d'homme: « Madame Legouvé... je crois que ça sent la... >) et il lâche le mot proprel,.. ajoutant aussitôt d'un ton ingénu : ce Je ne sais pas si je me fais comprendre. )) On avait tressauté au premier mot, on éclata de rire au second ; le rire emporta tout, embarras, gêne, contrariété ; on ouvrit la fenêtre, l'odeur se dissipa, et le dîner s'acheva en pleine gaieté; ma mère appelait Andrieux son sauveur.
C'est à ce même dîner que se produisit un petit fait qu'on me permettra de citer comme un trait des mœurs et des habitudes du temps.
Parmi les convives figurait la célèbre Mlle
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Contât, dans le plein éclat de sa beauté. Le rôti mis sur la table, arrive la salade; Mlle Contât se lève, avec sa brillante toilette de soirée, sa belle poitrine découverte, ses beaux bras nus, puis, prenant le saladier, elle retourne bravement la salade, qui était tout assaisonnée, avec ses blanches mains. Ce fut un cri d'admiration parmi tous les convives, on déclara qu'elle n'avait jamais paru plus charmante dans aucun rôle, et les convives mangèrent la salade comme elle l'avait retournée, avec leurs doigts. Ce serait déplaisant aujourd'hui, c'était de bon goût alors. J'entends encore le vieux marquis de Vérac, un modèle accompli du vrai gentilhomme, nous dire avec un accent de persiflage : « Ah ça ! vous êtes donc bien sales, aujourd'hui, que vous n'osez pas prendre et manger une côtelette avec vos doigts? ))
M. Andrieux, comme je l'ai dit, joignait au titre de secrétaire perpétuel de l'Académie, celui de professeur. Il faisait au Collège de France, tous les mercredis, à midi, un cours de morale. Rien de plus singulier que ce cours. Il ne s'asseyait pas dans sa chaire,
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il s'y promenait, il s'y démenait. Le jour où j'y allai, il arriva un peu en retard, et nous conta comme quoi la faute en était à sa gouvernante. Elle avait laissé monter le lait de son café, et elle avait mis un quart d'heure à aller en chercher d'autre. Là-dessus, le voilà qui se lance dans mille détails d'intérieur, de ménage, de cuisine, d'armoires à linge, le tout mêlé à la peinture des vertus domestiques, à la façon des Économiques de Xénophon. Il nous entretint longtemps de sa chatte, et, à propos de sa chatte, d'Aristote, et, à propos d'Aristote, de l'histoire naturelle. Les faits amenaient les réflexions, les réflexions se liaient aux récits, et les récits étaient délicieux. Je croyais voir revivre, je croyais entendre ce charmant petit abbé Galiani, dont Diderot nous conte tant de merveilles ! Comme l'abbé, Andrieux mettait tous ses contes en scène ; comme l'abbé, il jouait tous ses personnages; comme l'abbé, il mêlait les mines les plus comiques aux mots les plus plaisants ; comme l'abbé, enfin, il s'amusait autant que les autres, plus que les autres, de tout ce qu'il
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racontait. Le jour où je l'entendis, il nous parla, je ne sais à propos de quoi, de ce monarque d'Orient, usé, blasé, malade, à qui ses médecins avaient ordonné, comme remède, d'endosser la chemise d'un homme heureux. Il fallait l'entendre nous peindre les vizirs, les ministres et les sous-ministres lancés à la poursuite de cet être rare que Ton appelle un homme heureux! Personne n'échappe à l'enquête : les millionnaires, les puissants, les illustres, tout le monde y passe. Peine perdue! Partout le mensonge du bonheur ! Partout quelque blessure secrète, quelque ver caché dans la fleur, et, à ce propos, Andrieux jetait, en passant, à sa façon, quelque petite maxime morale. Enfin, ajoutait-il, un jour les messagers, à bout de voie, rencontrent dans un village, au coin d'un cabaret, attablé devant une bouteille, un grand jeune gaillard qui boit à plein verre, qui chante à pleine gorge, qui rit à plein gosier. Etes-vous heureux ? lui demande-t-on. — Moi !... Absolument heureux ! complètement heureux! « On se jette sur lui, on l'entoure, on le déshabille. Ilélas! cet
homme heureux n'avait pas de chemise / » A ce mot, M. Andrieux partit d'un tel éclat de rire, si sonore, si prolongé, qu'il nous entraîna tous dans sa folle gaieté. Les murs du Collège de France n'en revenaient pas ! Sans doute, tout cela n'était ni très éloquent ni très élevé. Nous voilà bien loin des cours de Michelet et de Quinet; mais de ce bavardage, de ce racontage, il s'exhalait je ne sais quoi de sensé, de bon, de sain, de juste, de pratique, de gai, qui vous laissait le plus charmant et le plus utile souvenir. Puis, comme la fin couronnait la séance! La fin, c'était la lecture d'une fable de la Fontaine ou d'un passage de Boileau, surtout du Lutrin. J'ai entendu de grands lecteurs dans ma vie, mais d'égal à M. Andrieux, jamais ! car il lisait admirablement sans voix, h ne puis mieux comparer ce qui sortait de sa bouche qu'à ce qu'on appelle une pratique. C'était quelque chose d'enroué, de fêlé, de criard, de sourd, d'où il tirait des effets prodigieux. Comment? Par l'accent, par l'articulation, par l'expression, par l'esprit. Un jour, à l'Institut, en séance publique, il
lisait une satire sur les esprits détraqués, et les peignant d'un trait...
Au char de la raison attelés... par derrière !
Où alla-t-il chercher la note étrange qu'il mettait sur le dernier mot et sur la dernière syllabe du mot par derrière? Je ne sais. Mais la salle tout entière éclata en applaudissements. Ce portrait serait inachevé si je ne disais un mot de ses doctrines littéraires. Ce fut, de tous les réactionnaires classiques, le plus passionné, le plus intransigeant, le plus forcené. Il ne pardonnait même pas à Lamartine. M. Patin m'a souvent conte qu'il le trouva un jour se promenant comme un furieux dans son cabinet, un volume des Méditations kXdimdim. Il interpellait Lamartine! Il lui lançait imprécation sur imprécation! ce Pleurard !.. . Tu te lamentes!... Tu es poitrinaire!... Qu'est-ce que cela me fait? Le "poète mourant l le poète mourant l Eh bien, crève donc alors, animal! Tu ne seras pas le premier !... )> Qui le croirait, pourtant, ce blasphémateur de la poésie a été poète par moments, et, s'il survit, c'est comme poète.
Écoucliard Lebrun, qu'on appelait dans son temps Lebrun Pindare, a écrit sur Andrieux cette jolie épigramme :
Dans ses contes, pleins de bons mots, Qu'Andrieux lestement compose, La rime vient mal à propos Gâter les charmes de la prose.
On eût bien étonné Ecouchard Lebrun, si on lui eût dit que de ce poète, si dédaigné par lui, il resterait un chef-d'œuvre; et que de lui, il ne resterait rien. Ce chef-d'œuvre, c'est le Meunier Sans-Souci. On y trouve comme un écho de l'esprit de Voltaire et de la bonhomie de la Fontaine. Les jeunes gens qui nous ont précédés le savaient par cœur; nous l'avons appris comme eux, et nos enfants le répéteront comme nous. Avec ces cent vingt vers, Andrieux en a pour deux cents ans d'immortalité.
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Changeons de théâtre, changeons de chaire, changeons d'orateur. A la place de la petite salle du Collège de France, qui contient trois cents personnes, entrons dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, qui en contient deux mille, et, au lieu du spirituel causeur de la place Cambrai, abordons avec M. Villemain le grand critique et le grand professeur.
La critique est un des titres de gloire de notre époque. Si le dix-neuvième siècle égale les deux grands siècles qui le précèdent, c'est parce qu'il les surpasse en trois genres : la poésie lyrique, l'histoire et la critique. La critique marche de pair avec les deux autres. Les noms illustres et les talents supérieurs y abondent. Chacun a sa marque particulière, Sainte-Beuve introduit la psychologie dans l'examen littéraire et cherche l'homme dans l'écrivain. M. Nisard fait du génie français
une sorte d'être vivant, dont son histoire est le portrait. M. Patin, aussi spirituel qu'érudit, inscrit son nom sur un monument immortel, les Trois Tragiques grecs. Saint- Marc Girardin place son point de départ dans la famille et prend pour titres de chapitres, dans ses études théâtrales, non pas Sophocle, Eschyle, Racine, Corneille, Molière; mais le père, la mère, Vépouse, la sœur. Il suit, dans les chefs-d'œuvre de la scène, la marche et la transformation des affections de famille. Son cours de littérature dramatique est une histoire des sentiments naturels» Vitet fait une exquise œuvre d'art de la critique d'art. Ses articles sur la musique ressemblent à une symphonie d'Haydn ; tout s'y enchaîne et s'y déroule avec la même souplesse, la même grâce. Ampère crée une critique nouvelle, la critique voyageuse. Pour lui, étudier le génie des grands hommes seulement dans leurs œuvres, c'est regarder une fleur dans un herbier. Il veut cueillir la plante sacrée sur le sol qui l'a fait naître, sous le soleil qui Fa fait croître. Il ne veut lire Platon que sur rilvmctte, Dante qu'à Ravenne,
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les Niebelungen qu'en Scandinavie, les hiéroglyphes que sur les Pyramides! C'est un chercheur de sources du Nil, en littérature. A ces noms illustres de professeurs, il convient d'ajouter trois critiques éminents de la Presse : G. Planche, à la plume un peu doctorale, mais magistrale; S. deSaly qui a porté le goût littéraire jusqu'au dilettantisme, et Cuvillier Fleury, qui pendant de nombreuses années a soutenu, diux Débats, avec tant d'éclat et d'esprit la cause des lettres classiques.
Voilà certes un bien beau mouvement!
Eh bien, de qui est-il parti? De M. Villemain. Sans doute, il n'a eu ni la puissance d'analyse et la profondeur de recherches de Sainte-Beuve, ni la force de doctrine de M. Nisard, ni l'ingénieuse érudition de M. Patin, ni la variété d'aperçus de Saint- Marc Girardin, ni la poésie de Vitet, ni la grâce d'imagination d'Ampère, mais c'est lui qui, en introduisant dans la critique, l'histoire, la biographie et la comparaison des littératures entre elles, a ouvert à tous ses successeurs la route où chacun d'eux a marché plus avant et plus sûrement que lui.
En outre, il a, le premier, formulé et appliqué cette maxime nouvelle : La littérature est V expression de la société. C'est lui enfin qui a mis au service de ses innovations, deux armes également puissante^, la plume et la parole. Il a été un écrivain charmant et un merveilleux professeur de Sorbonne. Suivons-le à la Sorbonne.
Ce fut pour la Sorbonne une date mémorable, presque une ère, que le célèbre triumvirat Guizot, Cousin, Villemain. Lequel des trois l'emportait sur les deux autres? Aucun. Ils se valaient parce qu'ils ne se ressemblaient pas. M. Guizot était certainement le plus enseignant des trois ; sa forte érudition historique, qu'accentuait son rare talent de généralisation, son ton un peu dogmatique lui-même, donnaient à ses leçons une solidité, un sérieux, qu'augmentait encore sa belle voix grave. M. Cousin avait plus de
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verve naturelle, plus d'ardeur, plus d'imagination, et en même temps, chose singulière, plus d'artifice. On sentait toujours dans son attitude, dans ses gestes, quelque chose du comédien. Il était à la fois plein de spontanéité et plein de calcul. Le feu sombre de ses yeux, ses cheveux noirs et incultes, ses traits fortement accusés, son visage maigre, lui donnaient naturellement un air inspiré dont il avait conscience et dont il tirait profit. Personne n'a mieux joué l'improvisation. Il avait soin, comme un grand nombre d'orateurs, de préparer d'avance certains passages à effet. Eh bien, quand il en arrivait là, on le reconnaissait facilement, A quel signe? A l'abondance et à la facilité de sa parole? Au contraire, à ses hésitations. Il avait l'air de chercher ses mots. Il semblait tourmenté par sa pensée comme s'il eût été sur le trépied ; on assistait, on s'associait à tout le travail d'une inspiration intérieure, c'était une sorte de crise d'enfantement; et, quand arrivait enfin l'explosion, elle vous frappait d'autant plus vivement qu'on avait souffert et travaillé avec l'orateur.
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on croyait y être pour quelque chose.
Le cours de M. Villemain était de beaucoup le plus éclatant. A quoi devait-il cet éclat? D'abord, au sujet même de son cours, les lettres ont toujours quelque chose de plus brillant que la philosophie et l'histoire ; puis, à sa voix; je n'en ai pas connu de plus belle; c'était un pur timbre d'or; enfin, à son talent de diseur, et, ce qui est plus rare, de lecteur.
Je m'explique. Tout professeur de littérature dans une faculté, a besoin d'être un habile lecteur, car les citations font partie de son discours, et citer c'est s'interrompre de parler pour lire. Or, rien déplus difficile que ce mélange de la lecture et de la parole. C'est un art dans un art. Un membre éminent du Sénat, qui est en même temps un des plus illustres maîtres du barreau, me disait un jour que sur vingt avocats et sur vingt orateurs politiques, on n'en trouvait pas deux qui sussent bien lire une citation ; ce ceux même qui parlent bien, ajoutait-il, « lisent mal. Il semble que ce soit un autre c( homme qui paraisse subitement à la tri-
ce bune ou à la barre. L'orateur avait une c< diction vive, vraie, naturelle ; le citateur « a un débit froid, monotone, et parfois (c faux; ce changement de ton refroidit « non seulement l'auditeur, mais l'orateur ce même ; sa citation finie, il ne revient pas ce sans effort à son mouvement personnel ; il ce a autant de peine à reconquérir sa propre ce émotion que celle de l'assemblée ».
Rien de pareil chez M. Villemain. Ses citations, loin d'interrompre le mouvement de sa parole, s'y mêlaient pour l'animer et l'accentuer. Elles faisaient partie de son éloquence. Etait-il donc, comme Andrieux, un lecteur de premier ordre? Non; une qualité essentielle lui manquait : la vérité. Son débit avait quelque chose d'un peu déclamatoire. Il se faisait de la musique à lui-même avec son bel organe. Mais ici l'inconvénient se tournait en avantage. Un professeur qui lit, n'est pas seulement un lecteur, c'est un critique, un commentateur. Il ne se met ni à la place du poète, ni à celle du personnage qui parle ; il a son rôle à lui dans cette récitation. Sa voix, ses inflexions doivent faire sentir
qu'il approuve, qu'il admire; le fragment qu'il cite, est une leçon qu'il donne; souvent même, à sa lecture, se mêlent de courtes exclamations qui sont des jugements; il répète deux fois un même vers pour en faire comprendre toutes les beautés. M. Villemain excellait à intercaler ainsi ses propres impressions dans ses citations, à mêler le professeur au lecteur ; les vers de Lamartine ne m'ont jamais paru si beaux que dans sa bouche précisément parce qu'il les déclamait en les lisant, et que, si je puis parler ainsi, les déclamer, c'était les acclamer.
Le succès de M. Villemain tenait encore à une cause plus intime. Elle venait d'une passion profonde, puissante, d'autant plu? puissante qu'elle était unique en lui, la passion du beau littéraire, je dis littéraire, car tel est le trait distinctif de cet homme éminent. Montaigne l'aurait appelé un homme livresque. Les arts, autres que la poésie et l'éloquence, n'existaient pas pour lui. Il n'entendait rien à la musique, il ne goûtait pas la peinture; sa myopie l'empêchait d'aimer la nature; sa conformation le rcn-
dait peu propre aux exercices du corps. Il ne connaissait qu'une chose, les livres; mais les livres comprenaient pour lui le domaine entier du génie. Pas de limites de temps, de pays, de langue, de genre; tout ce qui s'appelle chef-d'œuvre lui appartenait, et quand il en tenait un entre les mains, quand il le lisait, l'analysait, l'interprétait, une telle chaleur, une telle sincérité d'enthousiasme se dégageait de sa parole, de ses gestes, de sa physionomie, qu'il vous emportait avec lui. Nous sortions de son cours, enfiévrés, frémissants, fiémissants du désir de savoir. Ce qu'il nous apprenait nous touchait encore moins que ce qu'il nous donnait envie d'apprendre. C'était un grand allumeur d'esprits.
Une de ces leçons m'est restée en mémoire.* Je voudrais en donner une idée, mais, hélas! la parole se fige sur le papier. Enfin, essayons. C'était dans le plein de la grande bataille littéraire, alors que les uns insultaient Racine et que les autres traitaient Shakespeare de sauvage. Un jour, M. Villemain prit bravement pour sujet la
comparaison entre la Mort de César, de Voltaire, et le Jules César, de Shakespeare. Trois heures avant l'arrivée du professeur, la cour était envahie comme la salle. On eût dit un jour d'émeute. Les deux écoles littéraires s'étaient donné rendez-vous là, comme sur un champ de bataille. On allait voir le grand procès poétique, transporté tout à coup en pleine audience, avec la Sorbonne pour tribunal, et le plus illustre des lettrés pour juge. M. Villemain commence par la Mort de César, Que de prudence ! Que de gravité! Quelle appréciation profonde et sympathique, mais mesurée, des beautés nobles de l'œuvre française! Il en fait valoir le caractère à' la fois sévère et pathétique. Il lit les tirades un peu pompeuses, mais grandioses, de la première scène, il fait ressortir la force tragique de la situation du troi sième acte, où Brutus, se jetant aux 'pieds de César qu'il sait être son père, le supplie avec des larmes de renoncer à la couronne, car, si César se fait roi, il est mort! Enfin, après avoir suivi, pas à pas, toutes les phases de la marche dramatique, M. Villemain en
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arrive au dénouement, au discours de Cassius au peuple et à la réponse d'Antoine :
Contre ses meurtriers je n'ai rien à vous dire. C'est à servir l'État que leur grand cœur aspire. De votre Dictateur ils ont percé le flanc ! Couverts de ses bienfaits, ils sont teints de son sang ! Pour forcer des Romains à ce coup détestable, Sans doute il fallait bien que César fût coupable. Je le crois ! Mais enfin César a-t-il jamais De son pouvoir sur vous appesanti le faix ? A-t-il gardé pour lui le fruit de ses conquêtes? Des dépouilles du Nord il couronnait vos têtes ! Tout l'or des nations qui tombaient sous ses coups, Tout le prix de son sang fut prodigué pour vous 1 De son char de triomphe il voyait vos alarmes ; César en descendait pour essuyer vos larmes !
Il faut en convenir, ce sont là de bien beaux vers, d'un autre goût que notre goût actuel, mais vraiment beaux. L'effet produit fut considérable. Les romantiques étaient consternés, les classiques triomphaient, et leurs bravos enthousiastes se prolongèrent jusqu'à ce que M. Villemain, étendant la main, comme pour réclamer le silence, dit avec un demi-sourire que je n'ai jamais oublié: « Prenez garde, messieurs! Ce que
VOUS applaudissez dans ces vers de Voltaire, ce n'est pas le génie de Voltaire seul, car ce passage est imité de Shakespeare ».
Ce fut comme un coup de théâtre. Les applaudissements changèrent de mains et de côté, et furent accompagnés, cette fois, d'acclamations ironiques et d'interruptions moqueuses ; mais M. Villemain, toujours semblable au Neptune de Virgile, apaisa de nouveau, d'un geste, le tumulte des flots, et entra dans l'analyse de Jules César, Même prudence, même sérieux dans le jugement. Dès le début, il alla droit à la différence fondamentale de composition qui sépare les deux œuvres, ou plutôt les deux systèmes, le système français et le système anglais.
Tandis, en effet, que Voltaire, à l'imitation du dix-septième siècle, n'a cherché dans le fait historique, que le développement d'un fait dramatique, Shakespeare nous présente un tableau d'histoire, une peinture de caractères. M. Villemain, prenant donc tour à tour les personnages principaux du chef-d'œuvre anglais, Brutus, Porcia, Cassius, les montra tels que Shakespeare les
a créés, non plus comme des rôles de théâtre conséquents à eux-mêmes, et parlant tous la même langue noble, mais comme des êtres vivants, complexes, contradictoires; il lut par fragments la scène de Brutus et de Porcia ; de Brutus et de son esclave ; de Brutus et de Cassius ; puis une fois ces types caractéristiques fortement imprimés dans notre esprit, il descendit au forum avec Shakespeare, mit en scène le cadavre de César, le testament de César, le duel de harangues d'Antoine et de Brutus, le Sénat, les soldats, et enfin le peuple ! Le peuple devenu tout à coup le personnage le plus puissant du drame! Quel changement! Nous n'avions plus devant les yeux, comme dans le Cassius et l'Antoine de Voltaire, deux avocats plaidant, en une sorte de cour d'assises, le coupable ou non coupable. C'était Bome tout entière évoquée devant nous, dans le plein jour de la place publique! C'était la multitude, prenant corps, prenant vie, houleuse et mugissante comme la mer dans les coups de rafale les plus violents, s'indignant» s'attendrissant, acclamant ce qu'elle vient
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d'insulter, insultant ce qu'elle vient d'acclamer, voulant faire un roi de Brutus parce qu'il vient de tuer un roi, et, l'instant d'après, voulant massacrer Brutus parce qu'il a frappé César! Je ne connais, quant à moi, dans aucun théâtre antique ou moderne, grec ou français, une scène comparable à cette apparition terrible et stupéfiante de la versatilité populaire, mais jamais non plus je n'ai vu dans aucune représentation dramatique, un spectacle plus captivant qu'une telle scène commentée par un tel homme, dans une telle salle, devant un tel auditoire. Le drame se jouait, ce semble, à la fois, dans l'amphithéâtre, dans l'œuvre du poète, dans la tête du professeur et dans le cœur du public. L'impression fut prodigieuse, le triomphe de Shakespeare inénarrable! L'agitation se prolongea longtemps après la séance, dans les couloirs, dans la cour, dans les rues avoisinant la Sorbonne. M. Villemain n'a pas connu dans toute son éclatante carrière de professeur, un jour pareil ! Ce fut comme une sorte de préface de Cromwell, en action. Entendons-nous bien cependant! M. Ville-
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main n'était pas un renégat de la gloire nationale. M. Villemain n'était pas un déserteur de ce qu'on appelait alors les autels de Racine et de Corneille. Personne n'a trouvé d'accents plus profonds que lui pour célébrer leur génie et interpréter leurs chefs-d'œuvre. Mais, dans sa vaste compréhension de tout ce qui était beau, il voulait une place pour Shakespeare à côté de nos grands hommes, comme il la voulait pour Dante, comme il la voulait pour Eschyle, comme en regard de Démosthène et de Cicéron il plaçait Pitt et Fox, comme en regard de Fox et de Pitt il mettait saint Chrysostome et saint Basile; c'était un polythéiste en poésie.
Ce personnage tout nouveau et tout personnel d'arbitre entre les deux systèmes littéraires, entre les deux écoles, M. Yillemainle continuait en dehors de ses cours. Tous les dimanches, un dîner de quinze à vingt personnes réunissait chez lui, boulevard Saint- Denis, n° 12, des représentants de l'un et l'autre parti, tout étonnés de se trouver côte à côte, et plus étonnés encore de se trouver si différents de ce qu'ils s'imaginaient. On
ne déteste souvent les ouvrages que parce qu'on ne connaît pas les auteurs; la personne corrige souvent les œuvres, la conversation complète les écrits : on reste adversaires, mais on n'est plus ennemis. M. Villemain fut ainsi un charmant faiseur de traités de paix littéraires. Son plaisir et parfois sa malice était de prendre au milieu de la soirée, quand les visiteurs de toute sorte commençaient à affluer, quelque passage nouveau d'un poète moderne, une Méditation de Lamartine, une ode de Victor Hugo, un fragment de poème de de Vigny, voire même des vers de Sainte-Beuve, et à force d'art, de grâce, il se plaisait à acclimater à la poésie nouvelle les plus rebelles oreilles académiques. C'était sa manière de recueillir des voix pour les futurs candidats. Avec cela, plein de bonté et de sollicitude pour les débutants comme moi, les gourmandant avec une malice paternelle s'il leur trouvait la mine un peu pâle, leur indiquant des lectures, leur faisant des critiques ingénieuses et toujours vraies. « Que je vous gronde, me dit-il un jour, à propos d'un
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passage de votre pièce couronnée. En comparant aux révolutions antiques produites soudainement par la parole, les révolutions du monde moderne produites lentement par les écrits, vous dites :
Ce tonnerre tardif, et gros de tant d'orages, Emporte et détruit tout dans ses brûlants ravages.
Votre premier vers est excellent, c'est un mot trouvé que le tonnerre tardif, mais le second vers est commun et déclamatoire. Il me fait l'effet d'un chapeau de vieille femme mis sur la tête d'une jeune fille. Changezmoi ce vers-là pour la lecture publique. »
Ses conseils se résumaient parfois en un précepte court et profond. « Dans l'art, me disait-il, il s'agit moins de corriger les défauts que de développer les qualités. C'est le système des grands médecins : ils guérissent les organes faibles en fortifiant les organes forts. Ils chargent la santé de combattre la maladie. De même dans l'art, c'est à la vie à tuer la mort, c'est aux qualités à étouffer les défauts. »
Tout à coup, ce rôle charmant de M. Ville*
main auprès de la jeunesse cesse brusquement. 1830 arrive. La révolution éclate. Une nouvelle carrière s'ouvre pour lui. Aux fonctions littéraires succèdent les fonctions politiques. Il quitte la Sorbonne, il quitte sa chaire. Il devient député, il devient conseiller d'État, il devient pair de France, il devient ministre! Il monte enfin!... Monta-t-il, en effet? Il y a là un fait psychologique, bien curieux et que nous allons tâcher d'étudier.
L'avènement de M. Villemain aux grandes fonctions politiques et aux luttes parlementaires, semblait la consécration naturelle de son talent, le couronnement de sa vie. Eh bien, c'en fut presque le découronnement. Sans doute sa position personnelle fut toujours considérable. Il resta un des hommes illustres de la France. N'importe! Il ne retrouva pas sa première fleur de renommée.
DEUX SECRÉTAIRES PERPETUELS. 177
Il perdit en gloire ce qu'il gagna en honneurs. Il perdit en autorité ce qu'il gagna en pouvoir. Pourquoi? Pourquoi ce professeur si éloquent ne fut-il qu'un orateur politique de second ordre? Pourquoi ce modèle de l'esprit universitaire figura-t-il sans éclat à la tête de l'Université? Que lui a-t-il manqué? Est-ce le talent, le sens pratique, l'intelligence des affaires, l'amour du bien? Non! ce qui lui a fait défaut, c'est la qualité qui seule nous permet de gouverner les hommes et de conduire les choses, c'est le caractère, et, dans le caractère, cette force spéciale que les phrénologues appellent la combativité, le goût de la lutte. M. Villemain était fait pour triompher, il n'était pas fait pour se battre. Je demandais un jour à M. Guizot, qui a su si bien passer, lui, de la chaire à la tribune, et de la Sorbonnc au ministère, quelle différence séparait le professeur de l'orateur politique. « C'est, me dit-il, que « le professeur parle de haut en ce baSy et que l'orateur politique parle de c< niveau. Quand le professeur monte en c< chaire, il n'a en face de lui que des dis-
« ciples ; quand l'orateur monte à la tri- « bune, il n'a devant lui que des adversaires, ce Parfois, ses amis même triomphent tout ce bas de ses défaillances, ils rient de ses ce échecs; chaque discours est une victoire à ce remporter. Le professeur s'appuie sur tout ce le monde, l'orateur ne doit compter sur ce personne, et il doit compter sur luice même. » Ce mot explique l'infériorité de M. Villemain, même au Parlement. Il avait besoin de sympathie pour être tout lui-même. L'hostilité, au lieu de l'exciter, le déconcertait. Ce moqueur ne pouvait supporter la moquerie. Il échoua un jour à la Chambre des pairs devant l'unanimité du silence. Assailli d'interruptions, il se plaignait avec amertume de ne pas même être écouté; soudain, par une de ces inspirations, de ces conspirations de gaminerie qui éclatent parfois dans les assemblées publiques, comme dans les classes d'écoliers, part des rangs de l'opposition un formidable chut ! chut ! chut!... Le silence s'établit. M. Villemain recommence: chut! chut!... Il lance une première phrase... chut! chut! chut! Il la
reprend... chut! chut! chut! Troublé, décontenancé..., il cherche quelques mots de représaille, il ne les trouve pas, et pâle, balbutiant, il descend de la tribune, écrasé par cette ironique attention, et dévorant ses larmes.
Même impuissance comme ministre. Ne sont faits pour le pouvoir que les hommes qui en aiment non seulement les joies, mais les amertumes, non seulement l'éclat, mais le fardeau. C'est le mot charmant du docteur Véron, à qui un de ses amis reprochait d'avoir vendu trop cher le Constitua tionnel dont il était directeur : « Et mes chers soucis! s'écria-t-il, mes chers soucis que je perds! Il faut bien qu'on me les paye! » Eh bien, pour M. Villemain, les soucis du pouvoir étaient de mortelles et incurables douleurs. La responsabilité l'accablait! Il avait peur de tout! Le moindre article de journal le mettait hors de lui, ou l'épouvantait. J'en eus une preuve singulière. Un de mes plus chers amis, Goubaux, chef de la pension Saint-Victor, devenue depuis le collège Chaptal, venait de rompre nette-
ment avec Téducation universitaire et d'inaugurer en France l'éducation professionnelle. Son ambition était de pouvoir substituer pour son établissement le titre de Collège au titre d'Institution. L'autorisation du ministre était indispensable. Sachant mes relations avec M. Yillemain, il me pria d'aller la lui demander. J'y vais. A mon premier mot, voilà un homme qui part en invectives.
Toutes ses convictions et tous ses préjugés d'universitaire se révoltent ; cette éducation nouvelle, cette éducation sans grec et sans latin lui semble un sacrilège, et il termine son dithyrambe par cette parole significative : ce Un collège français I... Jamais! — Au fait, lui répondis-je froidement, en France I cela me paraît juste ». A ce mot il s'arrête court! Il pâlit..., et marchant vers la porte, comme pour couper court à l'entretien : ce Ah! c'est la guerre, me dit-il.. • Eh bien, soit!... Vous écrivez dans le journal le Siècle, eh bien, attaquez-moi ! Attaquez-moi ! » Et il me congédie. Je reviens chez Goubaux, la tête fort basse, et je lui conte le triste succès de mon ambassade. Le
lendemain, à dix heures, il recevait du ministère l'autorisation de changer le titre de pension Saint-Yictor contre celui de collège François P^ M. Villemain avait reculé devant un article que je n'aurais jamais fait.
C'est vers ce moment que les envahissements des jésuites firent éclater ce formidable toile d'où sortit, comme par une sorte d'évocation, le diabolique et terrible personnage de Rodin, dans le Juif errant d'Eugène Sue. Troublé par cette effervescence générale, M. Yillemain fut saisi d'une terreur étrange : la terreur des jésuites. Il en voyait partout. Il se croyait l'objet de leurs persécutions. S'égarait-il un papier dans son cabinet, c'étaient les jésuites qui le lui avaient dérobé pour s'en armer contre lui. Les garçons de bureau, les employés, les chefs de service même, lui semblaient autant d'espions mis auprès de lui par les jésuites pour le dénoncer; si bien qu'un jour, après le conseil des ministres, le roi Louis-Philippe dit à M. Guizot, de qui je tiens le mot : « Ah! çà, mon cher monsieur Guizot, vous ne vous apercevez pas d'une
chose, c'est que voire ministre de l'instruction publique devient ibu 1 »
Dès lors sa démission s'imposait, il la donna, et comme son intelligence n'était pas réellement atteinte, quelques semaines de repos suffirent pour le rendre au bon sens, au travail, aux succès littéraires et académiques; mais le caractère resta malade. Toujours ombrageux et inquiet, ses amis mêmes lui inspiraient défiance. J'arrive un matin chez lui. « Que venez-vous me demander? me dit-il brusquement. — Rien, répondisjc, je viens vous voir. — Ah ! je comprends, reprit-il avec amertume, vous doutez de mon amitié, vous ne voulez rien de moi. » Tel était l'homme, et il allait s'enfonçant chaque jour davantage dans la misanthropie et les idées sombres, quand tout à coup, à soixante ans passés, éclata en lui un réveil
dévie, de/eunesse, de gaieté, d'esprit! J'ai vu peu de faits plus extraordinaires. Au choc d'un grand événement politique et SOUS le coup d'un sentiment nouveau, le Villemain d'autrefois reparut avec toute sa vivacité et toute sa verve. Quel était cet événement? Le coup d'État de 1851. Quel était ce sentiment? L'indignation. Le second empire lui inspira une horreur profonde, implacable! Ces massacres dans la rue, ces déportations en masse, cette confiscation de la liberté, cette spoliation des biens de la famille d'Orléans , cet écrasement de la classe bourgeoise, ce triomphe du sabre, ce dédain pour les lettres, le blessaient dans ses plus profonds sentiments! Il ne tarissait pas de sarcasmes, de moqueries indignées contre ce nouveau César et contre cette nouvelle cour. Tout en lui se retretapa au feu de cette haine. Il redevînt amoureux! Il redevint poète! Quand j'allais le voir, il me comptait ses passions tout idéales, et me montrait ses vers. Ressaisi en même temps par le démon du travail, il écrivit alors son dernier livre, qui est un de ses plus beaux,
PiJidare. Je ne saurais dire si, comme le prétendent les hellénistes, la connaissance de la langue grecque n'y est pas assez approfondie, mais, ce que je sais, c'est que M. Yillemain y a mis le meilleur du génie athénien, la fleur et la flamme. Pour achever son œuvre, il se levait avant le jour, et, pour se mettre en train de travail, il commençait par faire des vers. Je l'entends encore me dire un matin, au moment où j'arrivais : c< Tenez! voilà la première ligne que j'aie ce écrite aujourd'hui :
Quatre heures du matin!... Allons! debout , vieil-
[lard! »
Et il me déclama tout un morceau de poésie plein d'éloquence et d'élévation.
Ce beau mouvement ne pouvait durer.
L'espérance de voir la chute de l'Empire soutint quelque temps M. Yillemain, mais le régime nouveau en se prolongeant, fit tomber son ardeur et ne laissa subsister que son animad version. Un hasard singulier lui donna l'occasion de la montrer en plein palais des Tuileries. C'était au printemps de
1859, quelque temps avant la déclaration de la guerre d'Italie. M. de Laprade, élu à la fin de 1858, avait été reçu le 7 mars 1859. Le secrétaire perpétuel demanda, selon l'usage, audience à l'empereur pour lui présenter le nouvel académicien, qui devait offrir au souverain son discours enveloppé et relié dans une belle feuille de papier d'or. L'audience est accordée pour onze heures, et nous voilà partis tous les quatre, dans le grand carrosse académique, M. Flourens directeur, moi chancelier, M. Villemain secrétaire perpétuel, et Laprade avec son beau discours. On nous introduit dans un salon d'attente, en nous disant que l'empereur va nous recevoir. Un quart d'heure se passe, pas d'empereur. Une demi-heure, pas d'empereur. Trois quarts d'heure, pas d'empereur. Villemain, furieux, se promenait à grands pas dans le salon avec mille invectives, et voulait à toute force s'en aller. M. Flourens, qui avait préparé un petit compliment où il avait adroitement glissé une petite requête, faisait tous ses efforts pour le contenir et le retenir. Laprade
se taisait, et quant à moi, quoique mes sentiments fussent de tous points ceux de Villemain, je me joignais à M. Flourens, moins , je l'avoue, par respect pour la dignité du maître que par esprit de curiosité. L'empereur, au dire même de ses ennemis, était un parfait gentleman ; il avait, assurait-on, la prétention et le droit de compter comme un des hommes les mieux élevés de son empire. Je me creusais donc la cervelle à chercher le pourquoi de cette impolitesse gratuite faite à un des premiers corps de l'Etat, quand enfin la porte s'ouvrit, et le souverain vint à nous, en se balançant, selon son habitude, sur ses deux hanches, et avec ce vague sourire perpétuellement esquissé dans ses yeux et sur ses lèvres. Était-ce gêne de nous avoir fait attendre? Je ne sais, mais son embarras était visible. Il ne trouvait pas un mot à nous dire, et il fallut que M. Flourens rompît le silence, qui devenait assez embarrassant : « J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté notre nouveau confrère M. de Laprade. — M. de Laprade? Ah! très bien », répondit l'empereur; puis
se retournant vers Laprade de Tair le plus gracieux : « Quand prononcerez-vous votre discours, monsieur? )> Stupéfaits à ces mots, nous baissâmes la tête; mais Yillemain, avec un accent indicible de raillerie contenue, s'inclina profondément : « Votre Majesté me permettra-t-elle de lui faire observer que M. de Laprade a été reçu il y a huit jours, et que c'est précisément son discours que nous apportons à Votre Majesté? — Ah ! très bien, répondit l'empereur sans sourciller, je le lirai. » Puis il reprit du même ton calme : c< Y a-t-il une autre vacance? — Celle de M. Brifaut, Sire. — M. Brifaut; c'était un homme de talent, n'est-ce pas? — Nous avons tous du talent, Sire, répondit M. Villemain, toujours en s'inclinant profondément. » M. Flourens plaça son petit compliment quelque peu intéressé, que l'empereur accueillit avec une bienveillance distraite qui prouvait clairement qu'il n'en écoutait pas un mot, puis, après quelques phrases insignifiantes, il nous congédia avec un salut plein de grâce et de bonne grâce. A peine sommes-nous réinstallés dans la voiture
académique, que Villemain éclate en rires sardoniques, triomphant, persiflant M. Flourens et tout consolé de l'impolitesse du malappris par la bourde du maladroit.
Quelques jours plus tard, les journaux nous apprirent le mot de Ténigme. A cette même heure où l'empereur nous avait fait attendre, il était en conférence avec M. de Cavour, et c'est dans cet entretien qu'il décida la guerre d'Italie. Franchement il avait le droit d'être inexact et distrait.
Ce qui me reste à dire de M. Villemain est aussi douloureux que touchant.
M. Yillemain était ce que les Anglais appellent a domestic man. Il avait le culte des sentiments de famille. Jeune homme et homme, il avait adoré sa mère, vieille femme spirituelle, passionnée, fière de lui, jalouse de lui, mais si follement, qu'elle lui fit manquer un mariage très avantageux, parce
qu'elle trouvait son fils trop amoureux de sa fiancée ! Eh bien, M. Yillemain, malgré son poignant regret, garda pour cette mère cruelle un respect, une tendresse et une déférence bien rares chez un homme placé aussi haut dans les fonctions publiques. Marié depuis à une aimable jeune femme et père de trois jeunes filles, il se reposait enfin de tant de secousses au milieu des sentiments paisibles et tendres qui convenaient également à son caractère faible et à son âme affectueuse, quand il se vit soudainement frappé au cœur, frappé à mort par un malheur qui avait quelque chose de tragique. Le fléau qui ne l'avait atteint, lui, qu'à moitié, tomba comme un coup de foudre sur sa famille : sa femme perdit la raison. Il essaya d'abord, dans Tespoir d'une guérison rapide, de la garder à la maison ; et, pour dissimuler au monde cet affreux secret, les jours où il recevait à l'Institut, on parait la malheureuse femme, on la faisait descendre dans le salon et on la cantonnait à une table de travail, entourée de ses amis les plus intimes; mais bientôt partait de ce coin un
petit rire strident et nerveux qui révélait ce qu'on voulait cacher. La séparation devint inévitable ; maisperdre^a mère, c'était perdre en même temps les enfants! Elles étaient trop jeunes encore pour qu'il pût les conserver près de lui ; il fallut les mettre au courent, et le pauvre homme demeura tout seul dans ce sombre appartement, entre ces deux spectres, entre ces deux folies, celle de sa femme dont elle ne pouvait pas guérir, et la sienne qui pouvait le reprendre. Après quelque temps, ne pouvant pas supporter cette solitude, il tâcha de se reconstituer une famille en reprenant ses filles, et en leur attachant, comme gouvernante, une dame d'origine anglaise qui sortait de chez le duc d'Harcourt.
Cette dame était d'une laideur rare, ce qui faisait dire à M. Villemain, avec une ironie qui tenait encore de l'ombrage : « Je crois que je peux la montrer à mes amis et à mes ennemis. — Dites surtout à vos ennemis, » lui répondit M. Viguier. Cette dame parlait un français assez original pour le salon d'un secrétaire perpétuel de l'Acadé-
mie; elle dit un jour d'un jeune homme qu'il lançait des œillettes aux jeunes filles, et d'un beau fruit qu'il était en pleine mûrisson.
M. Villemain avança timidement qu'il valait mieux dire : œillades et maturité, sur quoi la dame reprit avec aigreur, hauteur et dédain : c< Je ne sais pas comment on parle à l'Académie, mais chez M. le duc d'Harcourt on disait œillettes et mûrisson ».
Les mots de la gouvernante étaient une des rares distractions de la famille. Heureusement la consolation venait d'ailleurs et de plus haut. L'aînée de ces jeunes filles était une personne d'une rare distinction d'esprit et d'un cœur admirable. Quoique bien jeune encore (elle avait à peine dix-huit ans), elle s'éleva sans efforts jusqu'à ce type charmant^ plus fréquent qu'on ne le croit dans les familles nombreuses, celui de sister mother^ comme aurait dit Dickens, sœur-mère. Plusieurs propositions de mariage kii ayant été faites, elle les refusa toutes : <r Ma vie n'est pas la, répondit-elle; j'ai, moi, trois devoirs à remplir : marier mes sœurs, rester
avec mon père et, si j'avais le malheur de le perdre, allar m'enfermer avec ma mère pour la soigner. » Elle réalisa à la lettre cet admirable programme, veillant à tout, suffisant à tout, s'associant à tous les travaux de son père, allant chaque semaine passer une demi-journée avec sa mère, que sa présence seule pouvait calmer, et finissant par trouver pour ses deux jeunes sœurs deux maris tout à fait dignes d'elles. Cette joie n'alla pas sans quelque regret; les deux jeunes femmes quittèrent la maison, quittèrent Paris ; Mlle Caroline redoubla autour de son père de soins, d'ingénieuse sollicitude, de tendresse vigilante, pour combler le vide de ces douloureuses ab-sences. Elle lui copiait ses manuscrits, elle lui traduisait des passages d'auteurs anglais, elle se multipliait, pour lui être comme trois filles à elle toute seule; et le père, touché, consolé, l'adorant comme on adore son enfant et la vénérant comme on vénère sa mère, entrait dans une sorte de tranquillité émue qui était presque du bonheur, quand une nouvelle catastrophe tomba sur cette malheureuse
maison. Une des deux jeunes femmes fut frappée comme la mère ; et voilà ce père el cette fille restés en face l'un de l'autre dans ce sombre appartement, sous le coup de ce malheur qui était une menace, chacun d'eux tremblant pour l'autre et tremblant peut-être pour lui-même ; c'était navrant. En les voyant, on pensait avec épouvante à tout ce qu'ils ne se disaient pas. Je n'entrais jamais dans cette chambre sans être saisi au cœur par je ne sais quel souvenir à'IIamlet et du Roi Lear. Devenu le confrère de M. Villemain, j'allais assez souvent le voir,-poussé par une commisération profonde, j'allais causer avec lui du beau temps où j'étais son élève. Ce retour vers l'âge d'or de sa vie le ranimait un peu ; je le faisais sourire en lui racontant notre enthousiasme pour lui, la passion de lecture qu'il nous soufflait au cœur, et tous deux nous redevenions presque jeunes en nous rappelant ce 1830 dont il a été un des plus brillants représentants, et qui nous a laissé un si ineffaçable souvenir. C'est que 1830 est plus qu'une date historique dans le dixneuvième siècle, c'est une date morale. Les
liommes de 1830 sont marqués d'un cachet particulier, comme les hommes de 89. Celait le même fonds d'enthousiasme sincère, d'illusions généreuses et souvent fécondes; l'amour du bien nous remplissait le cœur, et tout ce temps peut se résumer en un seul adjectif: LibéraL Libéral! un des plus beaux mots de la langue française, puisqu'il veut dire à la fois libéralité et liberté.