‹ Soixante ans de souvenirsChapitre 9 sur 16 · DANVILLE · texte numérisé non relu

DANVILLE

Le ridicule cesse où commence le crime,

Et vous le commettrez ; c'est votre châtiment.

Ah ! vous croyez, messieurs, qu'on peut impune'ment.

Masquant ses vils desseins d'un air de badinage,

Attenter à la paix, au bonheur d'un ménage!

On se croyait léger, on devient criminel :

La mort d'un honnête homme est un poids éternel.

Ou vainqueur, ou vaincu, moi, ce combat m'honore ;

11 vous flétrit vaincu, mais vainqueur, plus encore :

Votre honneur y mourra. Je sais trop qu'à Paris

Le monde est sans pitié pour le sort des maris ;

Mais lorsque le sang coule, on ne rit plus, on blâme.

Vous ridicule? Non! non ! vous serez infâme!

Oii trouver dans le théâtre contemporain, même chez Eo Augier, des vers plus solides,

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mieux trempés, plus vrais? Talma y produisait un effet immense, et quand à la fin de la scène, à ce mot du duc :

Je vous attends !

il répondit:

Vous n'aurez pas l'ennui de m'aUendre longtemps,

la terrible familiarité de son accent et de son geste fit courir un frisson dans toute la salle, et l'acte s'acheva au milieu d'une explosion d'applaudissements. Au cinquième acte, la charmante scène de comédie entre Banville et Bonnard fit monter le succès jusqu'à l'ovation, et j'en trouve l'écho dans deux témoignages éclatants.

Lamartine, avec sa naturelle générosité d'âme, salua le triomphe de son rival de renommée dans cette épître charmante :

Grâce aux vers enchanteurs que tout Paris répète, Ton nom a retenti jusque dans ma retraite, Et le soir, pour charmer les ennuis des hivers, Autour de mon foyer nous relisons ces vers Où hrille en se jouant ta muse familière, Qu'eût enviés Térence et qu'eût signés Molière. Comment peux- tu passer, par quel don, par quel art,' De Syracuse au Havre, et du Gange à Bonnard?

Puis, soudain déplayant les ailes de Pindare, Sur les bords profanés de Sparte et de Mégare, Aller d'un vers brûlant tout à coup rallumer Ces feux dont leurs débris semblent encor fumer? Franchissant d'un seul trait tout l'empire céleste, Le génie est un aigle et ton vol nous l'atteste.

Après Lamartine, Alexandre Dumas :

<f^ Le rôle de Banville, dit-il dans ses Mémoires, est doux, noble, charmant, complet d'un bout à l'autre. Comme ce cœur de vieillard aime bien à la fois Hortense en amant et en père ! Jamais le déchirement d'une âme humaine ne s'est fait jour avec plus de force que dans ce sanglot :

Je ne l'aurais pas cru ! C'est bien mal ! C'est affreux !

(( Ce qu'il y a de vraiment beau dans V École des Vieillards, c'est cette profonde, cette sanglante souffrance d'un cœur déchiré ! C'est cette situation qui permettait à Talma d'être grand et simple a la fois, de montrer tout ce que peut souffrir cette créature née de la femme, et enfantée dans la douleur pour l'ivre dans la douleur, qu'on appelle l'homme. »

Alexandre Dumas ajoute que le rôle d'Horîense ne vaut pas celui de Danville. Il raison, et Mlle xMars était de son avis. Ten eus la preuve bien des années après. En 1838, me trouvant alors en relations de travail

avec Mlle Mars, je lui parlai un jour de ce rôle dllortense et sa réponse me montra à quel point la composition de son personnage Toccupait toujours. c< J'ai joué peu de rôles plus difficiles, me dit-elle ; savcz-vous pour quoi? C'est qu'il n'a pas le même âge pendant toute la pièce. Au premier acte, Ilorlense a vingt-cinq ans ; au cinquième, elle n'en a plus que dix-huit. C'est une grande coquette dans l'exposition, et, au dénouement, c'est une ingénue. Vous ne sauriez croire combien il est malaisé de donner de la vérité à un rôle quand toutes les parties ne s'en tiennent pas bien. Heureusement, ajouta-t-elle gaiement, le public ne s'en est pas aperçu et pas un critique n'en a fait la remarque. — A qui la faute ? lui répondis-je, à vous!... — Et aussi au rôle, ajouta-t-elle vivement... Car enfin, malgré mes réserves, c'est un très beau rôle ! Ce qu'il a d'un peu contradictoire disparaît devant ce qu'il a de brillant, de sincère, d'aimable, et la lecture de la charmante lettre qui fait le dénouement est à elle seule une bonne fortune pour une artiste. — Eh! bien, lui dis-je alors, savez-

VOUS riiistoire de cette lettre? — Non. — Elle est curieuse. Casimir Delavigne était fort embarrassé pour faire tomber dans les mains de Banville cette lettre qui justifie Hortense. Il confie son embarras à Scribe, à qui il confiait tout, et Scribe lui dit : « Je crois que je peux te tirer d'affaire; je fais en ce moment une pièce en un acte, Michel et Christine^ qui renferme une situation identique à la tienne, et j'ai trouvé, pour en sortir, un moyen assez ingénieux. Prends-le. Personne ne s'en doutera. Comment s'imaginer qu'une grande comédie en cinq actes emprunte quelque chose à un pauvre petit vaudeville? Et je m'applaudirai deux fois de ma trouvaille, puisqu'elle te sera utile à toi comme à moi. )> Scribe avait bien deviné; nul critique ne reprocha cette légère imitation à Casimir Delavigne, et son triomphe fut un événement pour toute la jeunesse des écoles*

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C'était sous le coup de mon enthousiasme que j'avais fait mon envoi d'écolier à Casimir Delavigne. On devine avec quelle anxiété j'attendis la réponse. Je ne l'attendis pas longtemps. Six jours plus tard je recevais cette lettre, que je suis bien heureux de pouvoir transcrire textuellement :

ii. Monsieur,

(( Vous portez un nom bien cher aux muses. C'est un honneur dangereux dont vous promettez de vous rendre digne. J'ai lu vos vers avec un réel intérêt, et je désire les relire avec vous. Choisissez l'heure et le jour. Je suis entièrement à votre disposition. Il m'est honorable et doux de pouvoir donner au fils les conseils qu'il me serait encore si utile de recevoir du père.

Agréez l'assurance de ma parfaite estime.

« Casimir Delavigne.

r Ce 23 décembre 1823. »

Cette lettre est tout le portrait de Casimir Delavigne. Écrire ainsi à un garçon de dixsept ans, le lendemain d'un triomphe, c'est

presque aussi rare que le triomphe même. Que de simplicité, de bonté, de modestie ! Quelle grâce dans ce souvenir de mon père, si délicatement rappelé! J'arrivai chez lui, aussi touché de sa réponse que tremblant de son arrêt. Je le trouvai dans son très simple salon de la rue d'Hauteville, en petite redingote noire, en pantalon noir, avec des bas blancs et des chaussons de lisière. Sa fenêtre était ouverte et le soleil y entrait à pleins rayons. Il vint à moi, me prit la main, et, me montrant ces larges traînées de lumière : c< Voilà un beau temps pour la poésie, me dit-il, nous allons pouvoir causer. » Je balbutiai quelques mots inarticulés; le cœur me battait au point de me couper la voix. Je me sentais aussi surpris que troublé : surpris d'abord de le trouver si petit; il me semblait qu'un' grand poète devait être grand; plus surpris encore de le voir si jeune d'asçect, de physionomie. Pas de l)arbe ; un sourire charmant, mais un sourire d enfant; an bas de visage très mince, mais le haut de la ligure superbe. Un Iront très large et très découvert, des yôux étincelants de lumière!

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Il vit mon embarras et me dit: « J'ai donc lu vos vers; j'y ai trouvé des qualités, mais, avant d'en causer avec vous, permettez-moi une question très prosaïque : Avez-vous de quoi vivre? — Mon tuteur m'a dit que j'aurais, sinon de la fortune, du moins de l'aisance. — Alors, prenons votre manuscrit. » Comme mes regards exprimaient l'étonnement: « Ma question vous intrigue un peu, me dit-il en riant. En voici l'explication. J'ai remarqué dans vos vers de la facilité, des dons heureux, peut-être même des trouvailles d'expression originale; mais de là à un talent qui puisse fournir à toute une carrière, il y a loin encore. Or, à moins d'une vocation évidente, d'une supériorité déjà incontestable, je détournerai toujours un jeune homme de chercher dans la poésie un gagnepain. On peut vivre pour faire des vers ; il ne faut pas faire des vers pour vivre. Mais, maintenant que je suis tranquille pour vous et en règle avec ma conscience, lisons vos trois morceaux. » La lecture dura une demiheure. J'en appris plus dans cette demi-heure de conversation que dans tous les livres de

rhétorique. C'était de la critique vivante. Il me fit toucher du doigt toutes mes fautes, me montra toutes mes défaillances, et me signala, en même temps, ce qui pouvait être pronostic heureux. La lecture finie : « Mon cher enfant, me dit-il, je suis ici tous les dimanches matin. Venez me voir tant que vous voudrez. Apportez-moi ce que vous aurez fait, ou ne m'apportez rien, comme il vous plaira. Si vous arrivez les mains pleines, nous lirons vos vers ensemble, et quelquefois aussi les miens. Vous vous vengerez de mes critiques en me les rendant, ajouta-t-il en riant. C'est dit; au revoir! »

Je sortis touché, éclairé, le cœur aussi pris que l'imagination. L'autographe de Casimir Delavigne courut dans tout le lycée, le récit de ma visite devint le sujet de toutes nos conversations ; mes camarades furent émus comme moi de tant de sincérité unie à tant d'affectueuse sollicitude.

Quelques semaines après, je lui apportai une grande ode ayant pour titre : le Génie^ et en tête: A Casimiî^ Delavigne.

A peine le papier ouvert: « Oh! oh! me

dit-il, voilà une grosse faute au début. — Laquelle donc ? — La dédicace. Mon cher enfant, je ne doute pas de votre sincérité ; c'est avec une pleine bonne loi que vous avez écrit, à côté Tun de l'autre, le mot génie et mon nom ; mais cela prouve, ajouta-t-il gaiement, que vous ne vous y connaissez pas encore. Songez donc! Le génie! Le nom que Ton applique à Corneille, à Racine, à Sophocle, à Shakespeare! Vous êtes un imprudent d'avoir écrit cette ligne-là, vous allez me rendre très sévère pour votre ode. Lisez-la moi. » — Pendant toute la lecture, il ne donna aucun signe ni d'approbation ni de blâme. La lecture finie, il garda un moment le silence, puis me dit : « Voilà qui est grave! Votre ode ne vaut absolument rien. Si l'exécution seule était défectueuse, je n'y ferais pas attention. Les défaillances de plume sont affaire de jeunesse. Mais, ce qui m'inquiète, c'est la faiblesse de la pensée même. J'augurais mieux do vos premiers vers. Voulez-vous m'en croire? Vous êtes dans un moment de crise. Il faut prendre un parti héroïque. Restez un an sans faire un vers. Laissez là la

forme. Vous la retrouverez toujours. Travaillez le fond! Forgez votre esprit! Instruisez-vous ! Voyagez dans les chefs-d'œuvre des autres pays ! Vous savez Corneille, Racine et Molière presque par cœur? C'est bien, mais ce n'est pas assez. Joignez-y Sophocle et Shakespeare. Attaquez-les dans le texte, si vous pouvez. Noubliez pas nos grands prosateurs. La prose est la nourrice de la poésie. Enfin, cherchez- vous vous-même en étudiant les autres. Dans un an, nous verrons. »

Bien des années se sont écoulées depuis cette conversation, et plus j'ai vieilli, plus j'en ai senti la profondeur et la justesse. Ce mot ; Cherchez-vous vous-même en étudiant les autres, ressemble à un paradoxe, et c'est toute une poétique. Autrefois, on disait volontiers, et Ton avait peut-être raison de dire: Pour rester soi, il faut s'enfermer en soi. Mais aujourd'hui, où l'on ne peut s'enfermer en soi, aujourd'hui où tout vous dispute à vous-même, où les idées ambiantes vous entrent dans le cœur et dans la tête par tous les pores, où les cours, les journaux, les revues, les livres, les expositions, les con-

versalions, les voyages, établissent en dedans de nous un grand courant perpétuel des opinions les plus contradictoires, la personnalité ne peut plus être la naïveté. Pour se trouver, il faut se retrouver. Pour se reconnaître, il faut se comparer. La seule manière de n'imiter personne, c'est d'étudier tout le monde. Le commerce assidu avec les maîtres divers, substitue l'enthousiasme réfléchi aux engouements aveugles et vous apprend, par la sympathie ou la répulsion, à quoi vous êtes propre et ce que vous pouvez devenir. Dismoi qui tu aimes, je te dirai qui tu es» Le génie n'a peut-être que faire de ces règles, mais le talent ne peut pas s'en passer.

Un autre mérite de ces sages paroles, c'est leur sévère franchise. Que nous voilà loin de ces illustres qui distribuent des brevets de poète au premier petit rhétoricien qui les flatte, et sèment des admirations pour récolter des admirateurs ! C'est un rôle très difficile que celui de poète consultant. La sincérité y court de grands risques. Lamartine s'en tirait à force d'hyberbole. 11 vous faisait de tels éloges qu'il était impos-

sible de le croire. Béranger était sincère. Je l'ai vu pourtant un jour, bien spirituellement moqueur, avec un ennuyeux qui l'assommait sans cesse de ses confidences poétiques. A peine le manuscrit entre ses mains, Béranger, avant de Tavoir lu, dit à l'auteur : « C'est charmant! — Mais, monsieur Béranger, vous ne l'avez pas lu ! — Je n'ai pas lu celui-là, mais j'ai lu les autres. Et je vous connais ! Je suis sûr que celui-là est tout pareil. — Faites-moi cependant l'honneur de le lire, et je reviendrai savoir votre avis dans huit jours. — C'est inutile ! je vous dirais dans huit jours ce que je vous dis aujourd'hui... C'est charmant! Ainsi, remportez-le, et ne m'en rapportez plus. Quand, comme vous, on a une valeur personnelle, quand on fait des vers qui ne ressemblent à rien, il ne faut pas consulter, de peur d'altérer son originalité. — Ah ! cher maître, vous me comblez!... » Et if partit radieux.

Les conseils de Casimir Delavigne ne furent pas perdus pour moi; j'employai mon année de jeûne poétique à traduire VAgamemnon d'Eschyle et Roméo et Juliette de Shakespeare ;

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je lus, le crayon à la main, nos chefsd'œuvre en prose, et j'arrivai chez lui au bout d'un an, avec une étude d'observation intime qui lui plut, un plan de tragédie qui ne lui déplut pas et une idée qu'il approuva complètement. Cette idée était de concourir pour le prix de poésie, à l'Académie. « Le sujet proposé, lui dis-je, est un peu sévère, mais il n'est pas banal : c'est l'invention de l'imprimerie; puis, ce qui me touche, c'est que ce prix, si je l'obtenais, créerait, ce me semble, un lien de plus entre mon père et moi. — Concourez! me dit-il vivement, vous avez raison. Moi aussi, j'ai débuté par un concours académique. — Et vous n'avez pas été couronné, repris-je en riant. — Non ; et c'était juste. Nous avions pour sujet : les Avantages de Vétude; et la fantaisie me prit de faire un paradoxe à la Jean-Jacques. J'attaquai l'étude dans une épître railleuse... — Pleine de vers charmants, restés proverbes. — Vous les connaissez? — Je pourrais vous les citer; témoin celui-ci :

Les sots depuis Adam sont en majorité.

Et je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous n'aviez pas eu le prix. — Oh ! il y eut grand débat parmi mes juges. Lemercier tenait fortement pour moi. Mais on me reprocha d'avoir quelque peu manqué de respect au docte corps en ne prenant pas le sujet au sérieux, et on me préféra la pièce de Pierre Lebrun, qui, somme toute, valait mieux que la mienne. Ne faites pas comme moi, n'attaquez pas l'imprimerie et allez voir Lemercier ; allez le voir pour trois raisons : il était l'ami de votre père, il vous recevra bien; c'est un esprit de premier ordre, il vous guidera bien ; c'est un des plus écoutés à l'Académie, il vous défendra bien. — Avec vous, j'espère. — Ah! ne comptez pas sur moi, reprit-il gaiement. Je suis un fort mauvais académicien, je ne gagne pas mes quatrevingt-trois francs par mois. Je n'y vais presque jamais. J'ai tort, car le peu de fois que j'y vais, je m'y amuse. Mais le travail, les répétitions, et surtout le mauvais pli pris, m'en détournent. C'est affaire de routine. Mes pieds n'ont pas l'habitude de se diriger le jeudi vers le pont des Arts. Je n'y

vais pas parce que je n'y vais pas. Quand vous en serez..., car il faut que vous en soyez, vous devez cela à votre père, soyez exact. Nous nous y retrouverons peut-être, ajoutat-ilen riant, car je serai vieux alors, et j'irai. L'Académie a un grand avantage. Grâce à elle, quand on n'est plus quelqu'un, on est encore quelque chose. Allez chez Lemercier. »

Telles lurent mes premières relations avec Casimir Delavigne. Aucun nom n'était alors plus éclatant que le sien. Aujourd'hui l'école du Dédain transcendant, c'est ainsi qu'elle se nomme elle-même, le traite comme Béranger, comme Chateaubriand, comme Scribe, comme Lamennais, comme Lamartine; elle le jette avec les autres à l'oubli. Je me trompe; elle n'oublie pas! Elle ressuscite de temps en temps ceux qu'elle a enterrés, pour accoler à leur nom quelque épithète

méprisante. Qu'importe? Casimir Delavigne n'en reste pas moins un des esprits les plus brillants de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Que de dons divers et charmants! Les chœurs du Paria peuvent se relire à côté de ceux à'Esther et à'Athalie; Don Juan d'Autriche a été et est encore une des plus amusantes comédies de notre temps ; U École des Vieillards renferme deux rôles d'homme excellents, outre les belles scènes que j'ai signalées. Louis XI compte parmi les drames qui passionnent encore la foule; et le succès éclatant qu'il obtint récemment à l'Odéon, proteste contre l'abandon que le Théâtre-Français a fait de tout le répertoire de Casimir Delavigne. Une anthologie du dix-neuvième siècle ne sera complète que si l'on y met au premier rang VAme du Purgatoire^ les Limbes, les Adieux à la Madeleine. A. de Musset citait toujours avec admiration ces vers d'une Messénienne :

Eurotas 1 Eurotas ! Que font tes lauriers-roses Sur ton rivage en deuil par la mort habité î Est-ce pour insulter à ta captivité

Que ces nobles fleurs sont écloses ?

Pour moi, je l'avoue, je ne puis parler froidement de Casimir Delavigne, tant son nom se lie pour moi aux plus chers souvenirs de ma jeunesse, tant Tâme et le talent, l'homme et le poète, formaient en lui un rare assemblage. C'était vraiment une nature exquise. La simplicité va bien avec la gloire. Casimir Delavigne était plus que simple, il était ingénu, ingenuus selon le beau mot latin. Il avait la grâce candide de l'adolescence. Regard, sourire, physionomie, tout en lui était lumière! Sa vie était patriarcale. Son père, sa mère, sa sœur, les enfants de sa sœur, un de ses frères, tout cela demeurait sous le même toit que lui ; je pourrais dire sous son toit, car son travail comptait pour beaucoup dans la fortune de la communauté. Seulement, comme son enfance avait été délicate, comme sa santé était toujours faible, comme son corps frêle avait toujours réclamé beaucoup de soins, il était resté l'enfant de cette maison dont il était le soutien. Figurez-vous quelque chose comme Benjamin et Joseph, Joseph en Egypte, ne faisant qu'un. Il n'entendait rien

à la pratique de la vie. Je le vois encore un jour sur la place de la Bourse, fort éperdu au milieu de toutes les voitures qui se croisaient, et soutenu par ses deux frères, très occupés, eux aussi, à l'empêcher de se laisser écraser; avec cela, l'âme courageuse, gênéreuse, enthousiaste, vibrant d'émotion pour les héroïsmes de toute sorte.

S'il vivait de notre temps, un seul de ses succès d'autrefois suffirait à le rendre riche ; vingt ans de triomphe lui assurèrent à peine une modique aisance et de quoi acheter, à la fin de sa vie, une petite maison de campagne dans sa chère Normandie, la Madeleine, où il espérait mourir et qu'il fut forcé de revendre peu d'années après. Pour se consoler de l'avoir perdue, il allait s'asseoir... Mais j'aime mieux le laisser parler lui-même, en citant quatre strophes de cette élégie charmante qui fut une de ses dernières œuvres :

Adieu, Madeleine chérie, Qui te réfléchis dans les eaux Comme une fleur de la prairie Se mire au cristal des ruisseaux.

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Ta colline, où j'ai vu paraître Un beau jour qui s'est éclipsé.

J'ai rêvé que j'en étais maître.

Adieuj ce doux rêve est passé.

Assis sur la rive opposée, Je te vois, lorsque le soleil Sur les gazons boit la rosée, Sourire encore à ton réveil.

Doux trésors de ma moisson mûre, De vos épis un autre est roi !

Tilleuls dont j'aimais le murmure.

Vous n'aurez plus d'ombre pour moi.

Cette fenêtre était la tienne,

Hirondelle, qui vins loger

Bien des printemps dans ma persienne

Où je n'osais te déranger !

Dès que la feuille était fanée,

Tu partais la première, et moi

Avant toi je pars celte année ;

Mais reviendrai -je comme toi?

Adieu, clicrs témoins de ma peine, Forêt, jardin, flots que j'aimais 1 Adieu ! ma fraîche Madeleine !

Madeleine, adieu pour jamais!

Je pars, il le faut, je te cède; Mais le cœur me saigne en partant !

Qu'un plus riche, qui te possède, Soit heureux où nous l'étions tant I

Ces vers sont vraiment exquis; mais ce qui m'y touche le plus peut-être, c'est de penser que probablement je les apprendrai à ceux qui me liront.

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