SCÈNE PREMIÈRE ]SÉRON (seul, dans l'habillement le plus misérable
Je fuis, seul, les pieds nus, le front enveloppé, Caché sous les lambeaux de l'obscure indigence, Maudit, et poursuivi des cris de la vengeance. Enfin j'entre en rampant sous ces sombres caveaux, Comme un vil criminel jeté dans les cachots.
0 ciel! oh! si jamais je reprends ma puissance. Que de torrents de sang rempliront ma vengeance ! Que d'échafauds dressés me paîront mes douleurs I Il faut une victime à chacun de mes pleurs !
Après la rage, le tremblement. L'esclave qui l'a suivi dans ce caveau, est allé chercher des nouvelles au dehors. Il rapporte l'an et du sénat.
NÉRON (lisant)
....Décret du sénat qui condamne Néron.
Je ne puis achever, je n'y vois plus qu'à peine.
(a l'esclave :)
De Néron condamné lis-moi quelle est la peine !
l'esclave
Affreuse ! La loi veut qu'expirant par degré, Vous tombiez sous le fouet, sanglant et déchiré.
Dieux ! mille morts dans une ! Effroyable supplice I Est-ce là le trépas qu'il faut que je subisse?
l'esclave
....Le sénat partout vous fait chercher. Des soldats....
NÉRON (éperdu)
...Ah! par grâce, empêche d'approcher !
Que je dispose au moins de mon heure suprême !
(il tire son poignard.)
Un poignard !... Voilà donc, dans sa chute profonde,
Ce qui reste à Néron de l'empire du monde !
Il est plus d'un proscrit qui ne l'a pas, encor I...
Ah, sachons profiter de ce dernier trésor !
Je l'ai ! Je suis armé !... Frappons-nous... Oh! je n'ose!
Quoi ! tout souillé du sang des malheureux humains,
Ton sang, làclie Néron, épouvante tes mains !
Le tien est-il le seul que tu n'oses répandre?
De mon bras seul encor mon destin peut dépendre,
Et ce bras, ce vil bras n'ose me secourir 1
Je n'aurai pas su vivre et ne sais pas mourir l
(On entend un grand bruit dans la coulisse.)
De quel bruit effrayant mon oreille est saisie I
(A l'esclave :)
Esclave, aide ma main à m'arracher la vie l Phaon, guide ce fer !
Il n'osait pas se frapper lui-même.... Néron, comme dit Ducis dans une belle épître adressée à mon père,
....Néron, sur son sein qui recule,
Essaye, en tâtonnant, un poignard ridicule'
N'y a-t-il pas une analogie réelle entre cette scène et le point de départ de celle de Monaldeschi?
A Dieu ne plaise que j'accuse Alexandre Dumas d'imitation et d'emprunt ! Un inventeur comme lui prête, il n'emprunte pas. Épicharis et Néron avait disparu depuis longtemps du répertoire; on dédaignait trop les tragédies de l'Empire pour lire celle-ci; Alexandre Dumas ne la connaissait certes pas. Il a simplement eu la même idée à quarante ans de distance. Mais n'est-ce pas une gloire pour mon père d'avoir inventé en 1794
une situation dramatique qui a passé pour une hardiesse en 1830?
Ajoutons que cette tragédie faillit coûter la vie au poète. Quand elle fut donnée, la lutte entre Robespierre et Danton était à son moment le plus aigu. Les deux chefs de la Montagne assistèrent à la représentation. Robespierre occupait une première loge d'avant-scène; Danton était à Torchestre, et derrière lui s'échelonnaient tous ses amis. A peine le mot de Mort au tyran I fut-il prononcé, que, sur un signal de Danton, ses amis, éclatant en bravos frénétiques, se tournèrent vers Robespierre, et debout, les poings tendus, lui renvoyèrent ce terrible cri de vengeance. Robespierre pâle, agité, avançait et retirait sa petite mine d'homme d'affaires (je tiens le mot de M. Lemercier, témoin de la scène) comme un serpent allonge et rentre sa tête plate et irritée. La pièce finie, tous les amis de mon père coururent à lui, en lui disant : ce Sauvez-vous 1 cachezvous! vous êtes perdu! Robespierre ne vous pardonnera jamais cet effroyable anathème. » Mais on n'abandonne pas volontiers un
succès pareil, on ne fuit pas devant un triomphe. Mon père resta, et son acte de courage lui réussit comme son cinquième acte. Robespierre pensait trop à Danton pour penser au poète. Il ne fut pas inquiété.
Vient enfin la Mort de Henri IV. La Mort de Henri IV fut presque un événement littéraire et un événement politique. Quand mon père fit part à ses amis de son projet de tirer une tragédie de la mort de Henri IV, ce fut un toile universel. « Vous ce n'y pensez pas ! Un sujet de tragédie doit « avoir au moins sept ou huit cents ans de « date! La mort d'Abcl, à la bonne heure! « Cela remonte assez loin! Voyez ce que c< dit Racine dans sa préface de Bajazet, 11 c( ne s'est permis de traiter un sujet conc( temporain que parce que c'était un sujet a lointain. Si l'action ne remontait qu'à
cf quelques années, elle se passait à mille ce lieues. L'espace remplaçait le temps. Mais ce faire représenter à Paris, en 1806, une ce tragédie en cinq actes et en vers, qui ce s'est passée en prose à Paris en 1610! à ce peine deux siècles d'intervalle! c'est plus ce qu'absurde, c'est impie! Vous rabaissez ce Melpomène! Et puis quel héros de trace gédie! Un héros qui jure! Un héros qui ce dit : Ventre Saint-Gris ! Un héros qui parle ce de la poule au pot! Voilà un mot histo- « rique que nous vous défions bien de ce citer. »
ce Eh bien, j'accepte le défi, dit mon ce père. Et je mettrai Henri IV sur la. scène! ce et je ferai applaudir la poule au pot! Et ce dans six mois je vous convoque à la lecce ture de ma pièce ! »
Au bout de six mois la pièce était faite. Mais survint alors un obstacle plus redoutable. A l'annonce de cette tragédie, tout le monde gouvernemental était entré en grand émoi. Cette apothéose d'un roi, d'un Bourbon, révolta tous les fonctionnaires, petits ou grands, comme une insulte à la gloire de
Tempereur. La censure défendit l'ouvrage. Les ministres consultés y ajoutèrent un veto indigné. L'ouvrage était perdu. Heureusement mon père avait à côté de lui une femme spirituelle, distinguée, d'humeur vaillante, qui jura, elle, que la pièce serait jouée, et jouée au Théâtre-Français, et jouée par ordre de l'empereur; cette femme était sa femme.
Comment s'y prit-elle? Bien simplement. Mon père était très habile lecteur; elle lui fit lire trois fois sa tragédie devant si nombreuse et si haute compagnie, que le bruit du succès arriva jusqu'à Saint-Cloud, et un matin, pendant le déjeuner, on entendit dans la cour de la maison habitée par mon père et que j'habite encore, on entendit le piaffement d'un cheval, les éclats de voix d'un cavalier. Qu'était ce cavalier? Un soldat d'ordonnance. Qu'apportait-il? Un ordre de l'empereur. Mon père était mandé le lendemain à dix heures, au château de Saint- Cloud, pour lire au souverain sa tragédie de la Mort de Henri IV. Quoique sûr de luimême comme lecteur, il emmena Talma et le chargea de lire à sa place. Il voulait, luîf
rester libre d'yeux et d'oreilles, pour observer son royal spectateur.
L'empereur l'attendait dans un petit salon, avec rimpératrice Joséphine et deux généraux.
Tout le temps que dura la lecture, Napoléon se levait à tous moments, marchait dans la chambre, donnait des signes de contentement, hissait échapper des mots de sympathie, répétant fréquemment : Le pauvre homme I Le pauvre homme I Un vers seulement amena une objection de sa part.
Henri IV, dans une scène avec Sully, disait : ce Je tremble ! »
c< Ce mot est impossible, monsieur Legouvé, dit vivement l'empereur, il faut le retrancher.
— Sire, répondit le poète, les craintes de Henri IV sont historiques.
— Peu importe! H faut couper le mot. Un souverain peut avoir peur, il ne doit jamais le dire. »
Tel fut le seul changement demandé par l'empereur.
La censure fut blâmée, le veto levé, la
pièce rendue aux comédiens, et le soir de la première représentation ressembla presque à une veille d'émeute. Une foule immense assiégeait le théâtre, quatre heures avant le lever du rideau. Elle avait reflué jusque dans les rues environnantes. On s'attendait à une manifestation royaliste. Tout le personnel de la police était sous les armes. Les ministres blâmaient hautement l'empereur comme trop libéral. L'événement prouva une fois de plus que la liberté n'est pas une si mauvaise conseillère. Il n'y eut pas d'autre tumulte que le bruit des applaudissements, et les acteurs, excités par l'attente fiévreuse et par le succès, se surpassèrent.
En ce temps-là, la règle des emplois était très rigoureuse, et la distribution des rôles avait donné lieu à quelques difficultés. Talma avait exprimé à mon père un vif désir de représenter Henri IV, mais on objecta au théâtre que les personnages odieux et sombres étaient le partage de Talma ; à quoi il répondit : « C'est précisément pour cela que je ce demande le rôle de Henri IV. Il y a assez « longtemps que je joue les monstres, je
ce veux jouer un bonhomme. J'y serai d'autani ce meilleur que je suis habitué à jouer les aucc très, et je reviendrai aux autres d'autant ce meilleur que j'aurai joué celui-là. On ne ce progresse dans notre art qu'en se renonce vêlant. Se confiner dans un seul genre de ce personnages, c'est se condamner forcéce ment à l'exagération et à la manière. Mon ce cher Legouvé, fiez-vous à votre Néron pour ce bien jouer Henri IV. »
L'événement lui donna raison. 11 corrigea plus d'une fois, par la vérité de l'accent et du geste, ce que le style avait de trop soutenu dans l'élégance, et l'on m'a souvent parlé de la mélancolie pénétrante de sa voix, dans ces beaux vers de la scène des pressentiments :
Il est, il est des jours de sinistre présage
Où l'homme dans son cœur cherche en vain soi?
Ils me tueront, Sully ! [courage!
Lafon sauva le personnage difficile de d'Épernon, à force de noblesse et de belle tournure; Damas porta dans le rôle de Sully la brusquerie incisive de son talent; quant
à Marie de Médicis, elle revint de droit à Mlle Duchesnois, élève de mon père.
C'était une singulière artiste que Mlle Duchesnois, et qui mérite de nous arrêter un moment. Mon père avait consenti à lui donner des leçons, sur les prières instantes du ministre de l'intérieur, M. Ghaptal. Un matin, il voit arriver chez lui une grande fille laide à faire peur, avec une bouche fendue jusqu'aux oreilles, maigre, noire de peau, et grelottant, au mois de décembre, dans une petite robe d'indienne, collée sur son corps.
« Vous êtes mademoiselle Duchesnois ?
— Oui, monsieur.
— Dont m'a parlé M. le ministre de l'intérieur ?
— Oui, monsieur.
— Eh ! mon enfant, qui vous a donné l'idée de jouer la tragédie?
— C'est moi, monsieur. Mon père est aubergiste à Valenciennes. Une troupe de comédiens a passé dans notre ville. J'ai été les voir. Ils ont joué une tragédie nommée Phèdre f et depuis ce temps-là je me suis dit
que je ne ferais jamais autre chose que de jouer la tragédie.
— Est-ce que vous savez quelques vers de Phèdre?
— Je les sais tous, monsieur.
— Ah ! Eh bien, dites-moi la grande scène du troisième acte avec Œnone. »
Au vingtième vers, il l'arrêta :
ce Cela suffit, mademoiselle. Revenez tous les jours à midi. Je vous ferai travailler. »
Qu'avait-il donc trouvé en elle pour compenser tant de disgrâces physiques? La voix! Une voix admirable, sonore, pleine, riche, une voix qui avait naturellement tant d'émotion, que Tactrice aurait pu se dispenser d'en avoir- Quelques mois plus tard, on lisait sur l'affiche du Théâtre-Français : « Débuts de Mlle Duchesnois, élève de M. Legouvé. » Oui! Un membre de l'Académie française, un poète dramatique applaudi, consentait à figurer sur une affiche de spectacle, comme professeur d'une tragédienne. L'oserionsnous aujourd'hui? je ne le crois pas. La tragédienne ne fit pas honte à son maître. Son succès fut un triomphe ! Triomphe d'au-
tant plus glorieux qu'elle avait pour rivale, dans remploi des grands rôles tragiques, une jeune fille d'une beauté admirable et dont les débuts avaient été éclatants, Mlle Georges. Ajoutez que Mlle Georges était protégée, elle, non par un simple ministre, mais par le Maître suprême. On prétendait même, je tiens le fait de M. Brifaut, fort au courant de toutes les choses de ce temps, qu'après son début, elle fut si remarquée par l'impérial spectateur, qu'il lui fit donner des leçons de toute sorte, comme M. Chaptal avait fait donner des leçons de déclamation à Mlle Duchesnois. On voit que les questions d'éducation n'étaient pas négligées sous le gouvernement impérial.
Le jour des débuts de Mlle Duchesnois fut un jour de bataille. On échangea des cartels à l'orchestre. La salle était partagée en deux camps. Le parti de la laide contre le parti de la belle! Qui le croirait? Ce fut la laide qui l'emporta. Il est vrai qu'elle monta sur la scène, transfigurée. La pauvre fille n'était si maigre et si noire que parce qu'elle ne mangeait pas assez. Six mois de
bonne nourriture, développant sa superbe taille, lui donnèrent un air de déesse mar-chant sur les nues. Si sa bouche était affreuse, ses yeux étaient admirables ! Elle n'avait, il est vrai, nulle instruction, nulle éducation, mais une âme, un emportement qui remplaçait tout. Avouons-le cependant, son ignorance dépassait les limites de la vraisemblance. C'est elle qui, entendant une de ses camarades parler de son voyage à Troyes, lui dit vivement :
« Troie IVous connaissez Troie! Que vous êtes heureuse! Moi qui en parle dans tous mes rôles, je n'y ai jamais été ! »
Au sortir d'une représentation de Bajazet, elle demanda ce que c'était que ces muets dont elle parlait toujours. Enfin, un jour, chez mon père, à table, où elle était toute songeuse, elle sortit de sa rêverie pour dire tout haut :
« Monsieur Legouvé, ce pauvre Henri IV ! Quand je pense que si Ravaillac ne l'avait pas tué, il vivrait peut-être encore ! »
Tout le monde éclata de rire, ce qui ne l'empêchait pas chaque soir d'enlever la salle
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dans le rôle de Marie de Médicis. Tant il est vrai, qu'au théâtre, à côté des artistes complets comme Talma, chez qui l'inspiration et la réflexion s'unissent pour faire le génie, il y a les acteurs de tempérament, que la scène, la rampe, le public arrachent à euxmêmes et emportent dans les plus hautes régions de l'art. Leurs défauts ne comptent pas! Il suffit qu'ils aient assez de qualités pour les faire oublier. Telle était Mlle Duchesnois. Elle chantait, elle psalmodiait, elle avait un hoquet tragique qui est resté attaché à son nom, et dont mon père ne put jamais la corriger. N'importe! dès qu'elle avait posé le pied sur les planches, s'emparait d'elle une sorte de passion inconsciente, qui se communiquait au public comme une traînée de poudre. Personne n'a joué et ne jouera comme elle le troisième acte de 3Iarie Stuart. Quand elle sortait de sa prison, éperdue de joie, folle d'ivresse, les bras tendus, les regards comme noyés dans le ciel, et sa voix se répandant en flots d'or dans l'espace, elle avait l'air de vouloir s'emparer des arbres, des nuages, de la lumière!
Entin, il me revient en mémoire un mot qu'elle m'a dit à moi-même, st qui prouve combien, chez ces natures tout instinctives, le sentiment arrive parfois jusqu'à la finesse et à la profondeur. Nous causions de Talma :
v< 11 est plus beau que jamais, n'est-ce pas? lui dis-je. Vous qui jouez avec lui depuis longtemps, vous devez trouver qu'il fait toujours des progrès?
— Oui, me dit-elle, il est plus complet, mais au quatrième acte d'Hamlet, dans la scène avec sa mère, il ne me fait plus aussi peur. »
J'arrive enfin au point le plus délicat de cette étude. La Mort de Henri IV avait eu un plein succès. Ce succès fut-il légitime? Restet-il quelque chose de cette œuvre? J'aborde là une question d'art très complexe. J'avouerai d'abord en toute franchise que la Mort
de Henri IV, malgré de très réelles beautés, ne m'a pas autant plu qu'Epicharis et que la Mort d'Abel. Cette tragédie est trop fille de la Henriade; Henri lY y est trop ennobli. La périphrase sur la poule au pot :
Oui, je veux que le peuple ait par ma bienfaisance Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance,
mérite, j'en conviens, la critique de Victor Hugo. Mais en même temps, il est juste de dire que cette périphrase, qui était une concession au mauvais goût du temps, était un progrès sur le goût du temps. Cette timidité était une audace. Le poète a déguisé le mot pour le faire descendre sur la scène, mais il l'y a fait descendre. H a altéré la figure de Henri IV pour l'introduire dans une tragédie, mais il l'y a introduite. Le sujet était nouveau, la tentative périlleuse, et ce qui était une hardiesse alors, doit lui compter aujourd'hui encore comme un titre d'honneur. Je m'explique.
H y a dans les Deux Pigeons un passage qui m'a toujours beaucoup frappé :
Un vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle,
Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, Semblait un forçat échappé.
Eh bien, tout novateur est un forçat plus ou moins bien échappé. Il traîne toujours après lui un bout de ficelle, les morceaux du lacs qui l'avait attrapé; ces morceaux sont les restes du goût de son temps. Son œuvre en demeure toujours un peu empêtrée. Que faut-il donc faire, en la lisant? Remarquer la ficelle? Non. Penser au coup d'aile qui l'a brisée à moitié. Nous ne faisons jamais que de demi-progrès. Le progrès est un mot qui s'épelle lettre à lettre; l'un dit 4, Tautre B; nul ne prononce le mot tout entier. En veut-on une preuve éclatante? Prenons André Chénier. Certes, s'il est un nom qui soit synonyme d'innovation, de révolution, c'est le sien. L'école nouvelle a salué en lui un de ses précurseurs! Eh bien, ce premier des poètes du dix-neuvième siècle^ n'en reste pas moins, en maint endroit, un versificateur du dix-huitième. Un de ses chefs-d'œuvre, la Jeune Captive^ en offre la démonstration évidente. L'idée en .est neuve,
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mais l'exécution en est vieille. Le sujet en est charmant, les traits de vérité et de sentitiment exquis, comme :
Je ne veux pas mourir encore !
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Ces traits y abondent, et sont autant de cris de nature qui dépassent de beaucoup la poétique de son époque. Mais en même temps, quel abus de périphrases ! Quel amas de ces élégances métaphoriques et mythologiques qui semblent le cachet du style de l'Empire 1
L'épi naissant mûrit, de la faux respecté. Sans crainte du pressoir le pampre, tout l'été,
Boit les doux présents de l'aurore; Et moi comme lui jeune, et belle comme lui...
Que dire de cette jeune fille qui se compare à un pampre, à un épi, et qui compare l'échafaud au pressoir! Où trouver plus d'horreur du mot propre que dans ces trois vers?
Échappée au réseau de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel, Philomèle chante et s'élance 1
Philomèle ne s'est jamais élancée aux campagnes du ciel. C'est Talouette. Mais Talouette n'a pas paru à André Chénier un mot assez noble. Il n'a pas osé l'employer! Il n'a même pas osé dire le rossignol. Il Ta déguisé mythologiquement en Philomèle.
La dernière strophe porte toute vive la marque de l'époque.
La grâce décorait son front et ses discours, Et comme elle craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle.
Ne dirait-on pas un vers de Dorât? Qu'en conclure? Que la Jeime Captive n'est pas une œuvre délicieuse? Non! Qu'André Chénier n'est pas un novateur? Nullement! Mais que dans tout novateur, il y a l'homme du présent et l'homme de l'avenir. Que pour être juste, il faut lire les ouvrages du passé, tout ensemble avec l'esprit d'aujourd'hui, et l'esprit d'autrefois ! Qu'il faut remettre l'œuvre et l'auteur dans leur cadre, et faire, dans ce qui reste d'eux, la part de la mort et la part de la vie. Ainsi lit-on et doit-on lire
André Chénier ; ainsi devrait-on lire, même cette littérature de TEmpire, si décriée aujourd'hui, et dont je me chargerais bien de tirer un ou deux volumes charmants.
Ainsi, enfin, ai-je relu mon père, et grâce à cette méthode, je suis sorti de cette lecture, armé d'un principe littéraire qui, selon moi, constitue la véritable critique, et qui depuis cinquante ans fait ma règle et ma joie.
Oui ! si j'ai réagi énergiquement contre le dénigrement systématique, si j'ai rejeté le dédain trayucendant pour la sympathie tramcendantej si je comprends dans mon admiration tout ce qui est digne d'être admiré, à quelque époque, à quelque littérature, à quelque école, dans quelque écrivain que je le trouve; si mon enthousiasme pour Shakespeare n'ôte rien à mon culte pour Racine ; si j'ai vu attaquer et détrôner tour à tour Chateaubriand, Lamennais, Déranger, Casimir Delavigne, Scribe et même Lamartine, sans que ces attaques m'aient inspiré un autre sentiment, que le besoin de ramasser les débris de ces statues renversées et de leur
donner place dans le petit Musée de Cluny que je me suis construit. en dedans de moi; si j'ai applaudi du même cœur Hernani et Bertrand et Raton; Antony et VÉcole des Vieillards; les Effrontés ^ ou le Demi-Monde^ et la Camaraderie; si j'emmagasine côte à côte dans ma mémoire, les Vieux de la vieille de Théophile Gautier, et VÉpître à mon petit logis de Ducis; si enfin aujourd'hui, après tant d'années passées dans ce monde, j'ai pris un état, si je me suis fait anthologiste, si je vais parcourant avec une ardeur infatigable le domaine tout entier de l'art, pour chercher, pour trouver dans l'antiquité et dans les siècles modernes, dans les poètes et dans les prosateurs, dans les romanciers et dans les moralistes, dans les pièces de théâtre et dans les sermons, dans les classiques et dans les romantiques, quelque page, quelque phrase, quelque ligne, quelque parole vraiment exquise, que je savoure, que j'apprends par cœur, que je m'exerce à bien dire, et qui devient pour moi tout ensemble un foyer où je me chauffe et un flambeau où je m'éclaire... à qui le
dois-je? à qui dois-je ce qui reste de jeunesse à ma vieillesse? A mon père ! Avais-je raison de dire, dans ma conversation avec Sainte- Beuve, que j'clais réièvc de mes aflcctions?