‹ Soixante ans de souvenirsChapitre 14 sur 16 · CAÏN · texte numérisé non relu

CAÏN

Allez-vous m'exalter la douceur de mon frère? Du soin de le vanter rien ne peut vous distraire !

Sur ces éloges vains que vous lui prodiguez Vous revenez sans cesse ! Et vous m'en fatiguez ! Eh bien, si je n'ai pas son mérite en partage, Si j'ai mille défauts enfin, c'est votre ouvrage 1 Je serais vertueux si vous n'aviez péché ! Vous pleurez

kDAM (avec un cri de douleur)

0 père misérable !

0 d'un triste avenir image épouvantable 1 Ainsi dans mon forfait les hommes confondus, Tous, du premier pécheur qui les aura perdus, Chargeront la mémoire et de haine et d'outrage ! Et leurs cris contre Adam s'élevant d'âge en âge, Si de l'âme après nous luit encor le flambeau, Troubleront ma poussière au fond de mon tombeau !

Celte terreur d'Adam, cette vision effroyable, ces siècles d'anathème et de remords dont il sent le poids tomber tout à coup sur sa tête, sont d'un grand poète

Même nouveauté dans sa seconde tragédie, Épicharis et Néron. Le succès en fut immense. Le succès eut-il tort? Un seul fait

pour réponse. Le cinquième acte de ChriS" Une à Fontainebleau^ d'Alexandre Dumas, fut salué comme une grande hardiesse dramatique. Or, sur quoi repose la première partie de ce cinquième acte, la partie la plus originale, selon moi? Sur la peinture' saisissante d'un des sentiments les plus bas et les plus puissants de notre pauvre cœur humain : la peur. Le poète nous montre Monaldeschi pâlissant, frémissant, pleurant, reculant, suppliant devant l'épée qui le menace. C'est la dernière heure d'un condamné lâche. Eh bien, sur quoi porte le cinquième acte i'Épicharis et Néron? Sur la même situation. Mettez Néron au lieu de Monaldeschi, mettez un poignard au lieu d'une épée, mettez le peuple implacable et rugissant au dehors; au lieu de l'exécuteur présent et implacable, mettez les souterrains du palais des Césars au lieu d'une salle du palais de Fontainebleau, et vous aurez le même spectacle, d'un lâche fuyant devant la pointe d'acier, avec le même mélange d'affolement, d'espérance, de rage, auquel viennent se joindre quelques accents plus tra-

giques encore, car ce sont des cris de bourreau sortant de la bouche de la victime. C'est Talma qui jouait Néron. Il y fut sublime. Il osa, dans ce cinquième acte, entrer en scène pieds nus.

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