‹ Soixante ans de souvenirsChapitre 8 sur 16 · HORTENSE · texte numérisé non relu

HORTENSE

Eh bien donc, achevez ! . . .

DAIfVILLE

Eh bien! il a le vôtre !...

Jeune, on sent qu'on doit plaire! On est sûr du succès! Mais vieux ! Mais amoureux au déclin de la vie, Possesseur d'un trésor que chacun nous envie, On en devient avare, on le garde des yeux I Comment voir cet essaim de rivaux odieux Parés de leur jeune âge et des charmes funestes Dont chaque jour qui fuit nous vole quelques restes, Sans se glacer le cœur par la comparaison, Sans voir ses cheveux blancs, sans perdre la raison ! Votre duc 1 II m'offusque ! il me pèse ! il me gêne ! Je sens qu'à son aspect je me contiens à peine ! Je sens qu'un mot amer, qui va me soulager, En suspens sur ma langue, est prêt à me venger ! Je me maudis ! J'ai tort ! C'est faiblesse ou délire I C'est ce qu'il vous plaira... Je souffre !... et je désire, Non pas que votre amour, mais que votre amitié. Connaissant mon supphce, en ait quelque pitié.

Eh bien, de ces deux passages, lequel est le plus beau? J'oserai dire qu'ici Casimir Delavigne ne le cède en rien à Victor Hugo. S'il n'a pas trouvé un vers de haute envolée, comme :

Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme!

le morceau tout entier, dans son élégance soutenue, n'a pas moins de vérité que les vers brisés et recherchant le naturel, de Victor Hugo; j'y trouve même un accent d'émotion, de sincérité qui va peut-être plus au cœur que les regrets un peu dolents de don Gomez. Talma était inimitable dans cette tirade de Banville. Qui l'y a \u ne l'oubliera jamais ! J'entends encore, à soixante ans de distance, ce mot : Je souffre I Les derniers vers s'écoulaient de ses lèvres avec un tel charme de tendresse, d'abandon, qu'on ne pouvait se défendre de l'adorer. On se disait que si ce vieillard n'était pas aimé, c'est que la vieillesse était un vice irrémédiable en amour, et ainsi l'idée du poète se trouvait mise dans sa pleine lumière, grâce à l'acteur.

Talma fit plus. II releva la pièce, il la sauva peut-être au quatrième acte. Ce quatrième acte offrait un réel danger. Dans ce temps-là, un jeune homme entrant chez une jeune femme à minuit, et lui faisant une déclaration, c'était une grande hardiesse. L'auteur tremblait, et il avait raison. En effet, à l'entrée du duc, l'auditoire avait été comme saisi d'un de ces silences menaçants que nous connaissons tous : heureusement pour l'auteur, ses deux interprètes n'avaient pas peur de la lutte; c'étaient Mlle Mars et Armand.

Mlle Mars avait un don très particulier que je n'ai connu qu'à elle. Quoique sa voix manquât de puissance, elle est arrivée dans le drame moderne à des effets que nulle artiste après elle, n'a ni effacés ni peut-être, égalés. Comment? Le voici.

Elle choisissait dans la scène capitale le mot, la phrase, qui la résumait le mieux; puis elle concentrait sur ce mot toute sa puissance vocale, toute son intensité d'expression, comme avec un verre de lentille on fait converger tous les rayons sur un

seul point; elle en illuminait la situation tout entière! Ce n'est pas qu'à la façon de certains artistes elle' déblayât un rôle pour n'en faire valoir que quelques passages, l'école du déblayage n'existait pas encore. Mlle Mars ne négligeait rien et mettait chaque partie à sa place et à son juste degré de lumière, mais sur ce fond harmonieux et clair elle détachait quelques traits de flamme qui faisaient éblouissement. C'est ainsi que, dans iMademoiselle de Belle-Isley le fameux: (c Vous mentez y monsieur le duel » dans Clotilde : c^ Parce qu'il a tué Raphaël Bazas » ; dans Hernani :

Enfin on laisse dire à cette pauvre lemme Ce qu'elle a dans le cœur !,..

éclataient tout à coup avec une telle force qu'ils étaient comme l'image vivante et complète du personnage ou de la situation représentée. Eh bien, au quatrième acte de ÏÉcole des Vieillards, elle trouva un de ces accents profonds, et à ce vers,

Je vous dis que vous m'épouvantez I...

CASIMIR DELAYIGNE. 37

les bravos enthousiastes partirent de toutes les parties de la salle, tant ce seul cri avait en une seconde absous la jeune femme, etr corrigé son imprudence par l'évidence de son honnêteté.

Mais ce n'était pas Mlle Mars sur qui retombait dans cette scène la plus grande part de responsabilité, c'était le duc, c'était Armand. Armand n'avait ni le feu de Firmin, ni le charme de Brossant, ni l'ardeur communicative de Delaunay, mais son élégance de manières et de mise, sa jolie taille, sa figure aimable, sa façon de parler à une femme, le rendaient éminemment propre à ces rôles d'hommes du monde qui se font pardonner tout ce qu'ils se permettent.

Armand sut envelopper cette déclaration nocturne et périlleuse de tant de respect, de tant de goût, de tant de mesure, que quand Hortense , effrayée au bruit de l'arrivée de son mari, fait cacher le duc dans un cabinet, cette sortie, si difficile pour Tacteur, fut accompagnée de vifs applaudisse ments, et Casimir Delavigne, qui attendait, anxieux, dans la coulisse, sauta au cou d'Ar-

mand, en s'écriaiit : cr Vous m'avez sauvé! » Il allait trop vite. Le danger n'était pas passé, il commençait. A peine le duc caché, Banville entre. Son domestique Ta averti que le duc est venu. Est-il encore là? Où est-il? Sous le coup de ses soupçons, Dandlle interroge le trouble, la voix, les réponses embarrassées d'Hortense, et tout à coup, éclairé par un regard de terreur qu'elle jette sur le cabinet : ce II est là ! » dit-il tout bas.

Eh bien, supposez un poète dramatique de nos jours trouvant cette situation. Que ferait-il ? Évidemment Banville s'écrierait à haute voix : // est là I II irait droit au duc, renverrait violemment sa femme, et la scène entre lès deux hommes s'engagerait. Mais, du temps de Casimir Belavigne, on craignait les coups d'audace, parce qu'ils pouvaient amener des coups de sifflet. En face d'une situation périlleuse, on se préoccupait bien plus de la sauver que de l'aborder franchement. On était pour le système tournant. Banville se contient donc, engage Hortense à se retirer, et, devant son hésitation, se retire lui-même. Restée seule, la jeune femme fait un pas vers

le cabinet où est caché le duc, puis s'arrête et sort parle fond, en disant:

Il pourra s'échapper I

Oh! pour le coup, le public fut sur le point de se fâcher; et il n'avait pas tout à fait tort. La jeune femme était bien imprudente de se fier au hasard pour une telle évasion; cette imprudence fit chanceler un moment la pièce; mais, à peine Mlle Mars sortie, Talma rentra avec une telle impétuosité, appela le duc avec une telle rage, qu'il emporta tout dans son mouvement, et entraîna le public après lui dans cette scène admirable, que Corneille aurait pu signer. Tout y est tragique, et rien n'y est tragédien. Les répliques ardentes qui s'y croisent semblent un écho des vers du Cid^ mais avec quelque chose de familier qui sent la vie de tous les jours. C'est de la poésie héroïque en frac>

LE DJC

Cette lutte entre nous ne saurait être égale*

DÀNVILLE

Entre nous rolre injure a comblé rintcrvalle :

L'agresseur, quel qu'il soit, à combattre forcé, Tiedescend par l'offense au rang de l'offensé.

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