BAPTISTE CADET
Je n'ai pas eu ces remarques à faire quand j'ai vu jouer Baptiste cadet.
Pour lui, il s'est laissé glisser tout bonnement sur la pente du talent né et mort avec lui. Il n'avait qu'à se montrer pour être comique. Ce long corps, ces longues jambes, cette longue figure, ces bras qui ne finissaient pas, tout cela servait à en faire un niais ac-
compli quand il voulait être niais , ou plutôt le paraître, car il étaitmalin comme un singe, et on le voyait bien ; aussi n'y avait-il rien de spirituel comme sesbêtises. Sa voix douce, légèrement nasarde , et par cela même goguenarde , se pliait à tous les tons , et il ne se les épargnait pas. 11 faisait bien encore deux choses difficiles au théâtre, rire et pleurer. ^
Dans le vieil Harpagon des Fourberies de Scapin, il était dans une désolation qui, quoi qu'on en eût, excitait la pitié. Son
Diable! qu'allait-il faire dans cette maudite galère?
était bien le gémissement d'une âme avare torturée par un sacrifice d'argent. Et puis , lorsqu'à quelques jours de là on le voyait dans les Héritiers se tordre en riant du scandale de la petite ville et s'écriant : «Aie, aie, la rate... » ma foi, tout le public était transporté à Landernau , et ce n'était plus à Paris qu'on riait aux éclats.
Quelle figure avait Baptiste dans le Dandin des Plaideurs! Etait-ce là un magistrat en peine, une victime de la passion de juger tout le monde et toutes choses?
Rappelons-nous que quand il fallait parler raisonnablement, Baptiste s'y entendai:} fort bien. Ses intentions étaient justes , sa diction naturelle et pure. Pouvait-on mieux jouer les Déguisemens amoureux^ être plus sage , plus varié , plus consommé dans les quatre ou cinq transformations que subit l'acteur? S'est-on avisé de jouer la pièce lors et depuis? Oh! non. 11 faut donc dire que M. Eustache Baptiste fut un très bon comédien.
Pour les rôles dits à manteau , la comédie française avait à la fois Caumont , Lacave et Grandmesnil.
Les deux premiers étaient des hommes exacts etsages. Caumont était ferme et son intelligence pratique servait bien à l'ensemble d'une représentation. Lacave était le raisonneur par excellence : on peut demander à
M. Orgon du Tartufe si jamais homme du monde fût plus propre que Lacave à faire bouillir le sang des gens vifs.