GRANDMESNIL
Mais Grandmesnil était un acteur supérieur , aussi remarquable dans sa sphère que pouvaient l'être dans la leur les premiers sujets de son temps.
Grandmesnil avait pris la comédie par goût ; on peut même dire par passion. On le voyait au chaleureux empressement qu'il apportait dans l'étude de ses rôles. Sa famille était distinguée , dans l'aisance , et luimême avait une belle fortune.
L'indépendance est l'âme des arts sans doute ; mais lorsque le choix que l'on fait exige de la résolution contre certains préjugés, le public admet tout d'abord qu'une forte vocation a déterminé la volonté , et il
prend confiance dans le talent qui se produit aussi spontanément.
Cet acteur dès ses débuts a fait juger, à la vérité de son action , qu'il obéissait à la nature , et que , comme une plante vigoureuse , il produirait ses fruits sans les devoir à de grandes préparations.
Grandraesnil était grand, maigre; avait la tête longue, osseuse, et le nez aquilin. Sa voix était aigre et criarde , et il paraissait être à plein dans les conditions morales de son organisation , quand il était de mauvaise humeur, fâcheux et grondeur.
Les œuvres de Molière étaient bien placées dans ses mains. L'École des Femmes , l'École des Jlahs , les Fourberies de Scapin , l'Avare , et aussi les Folies amoureuses et le Grondeur de Bruéis, étaient autant de représentations dont il faisait les frais avec honneur.
Dans VA\:are surtout le comédien s'effaçait complètement : c'était le personnage ou plutôt la passion toute nue et dans sa lai-
deur et son abjection. Quelle sentinelle , bon Dieu , pour garder un trésor ! L'âme et le corps n'avaient pas un moment de repos ; sa vigilance était tendue sans relâche, sans acception de personne : tout était ennemi , danger, conspiration , convoitise , attaque , effraction, escalade, bris de serrure, vol et
escamotage autour de lui Voyons les
mains, voyons les poches ; ôtez ce chapeau, deshabillez-vous pièce à pièce ; parlez-moi pour que je sache que vous n'avez rien de caché dans la bouche. Voilà ce qu'il disait, ou exprimait , ou pensait assurément, à en juger par cette inquiétude , ce tourment, ce tremblement qui agitaient le corps amaigri et desséché par le vice impitoyable dont il était la proie.
Lorsqu'un acteur fait voir et entendre tout cela par la force de son jeu , tous les traits de l'auteur portent à fond. C'est de Mohère tout entier, sans réserve et sans faiblesse, dont la jouissance est donnée au spectateur. Il y a association et fusion de
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deux génies, et l'on ne voit, pour ainsi dire , qu'une main à l'œuvre , maniant le pinceau et saisissant l'homme sur le fait. C'était chose ravissante que la comédie de l'Avare jouée par Grandmesnil.
Je connais pourtant une dame, douée de beaucoup de sens et d'esprit qui , pour rien au monde , ne serait revenue à une de ces représentations de l'Avare. Dans le monologue qui termine le quatrième acte , après l'enlèvement de la cassette aux dix mille écus , le désespoir de cet acteur , cette âme en peine , ce vice ignoble subissant la torture et se tordant dans ses douleurs de cent manières différentes ; ce tragique misérable, car il était vraiment tragique, apostrophant le public : « Que de gens assemblés ! je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur ! Hé ! de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce , si l'on sait des
nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est- il pas caché parmi vous? Ils se regardent tous et se mettent à rire : vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons , vite , des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes , des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde, et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moimême après eux... » — a Toute cette scène d'une vérité horrible m'a trop cruellement persécutée, disait cette dame. Comment ! me voir soupçonnée , menacée et presque pendue parce qu'un cancre n'a trouvé qu'un démon dans l'or dont il s'était fait un Dieu ! ( Ce sont ses paroles. ) Oh î non , de ma vie je ne m'exposerai à souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui. » La dame a tenu parole.
Que faut-il de plus pour rappeler Grandmesnil et réveiller bien des souvenirs ?