‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 26 sur 39 · M»^ SAINVAL AÎNÉE · texte numérisé non relu

M»^ SAINVAL AÎNÉE

Par ordre d'ancienneté dans mes souvenirs, je citerai mademoiselle Sainval aînée. Je ne l'ai vue jouer qu'en province et ne pense pas qu'elle ait tenu le premier emploi dans la tragédie à Paris , parce que de corps elle était si petite qu'il eût été difficile pour elle de paraître habituellement sur un premier théâtre encore tout glorieux des succès de femmes aussi belles et aussi admirées que les demoiselles Champmeslé et Lecouvreur. Celle-ci, superbe Cornélie dans son

deuil , serrant contre son cœur l'urne cinéraire de Pompée , était toujours présente aux spectateurs... Qu'eût été mademoiselle Sainval aînée comparée à ce type de la noblesse et de la grandeur ?

Si mademoiselle Sainval n'eût été que petite , le public n'eût eu qu'un sacrifice à faire à l'illusion , qui est son premier besoin ; mais , hélas ! cette petite femme ne montrait qu'au théâtre la figure qu'elle s'y composait , et tout le reste du temps qu'elle eût dû passer à la lumière du jour, elle s'y dérobait sous le voile noir et épais qui , à la ville, la couvrait toujours de la tête aux pieds. Etait-ce donc pour sa préparation , pour sa toilette, ou pour se pénétrer du personnage qu'elle allait représenter, qu'elle se rendait à trois heures dans sa loge et s'y tenait dans une rigoureuse solitude jusqu'à ce qu'elle sonnât ses femmes pour l'habiller?

Comment est-il arrivé que mademoiselle Sainval aînée, tenue physiquement à une

si grande distance des conditions requises pour la profession de l'art dramatique , l'a cependant embrassé ?

Que son génie tragique réponde, et que son âme, que cette question semble évoquer, paraisse dans toute sa puissance pour rappeler, à qui serait tenté de l'oublier, que c'est par l'âmequ'une actrice est grande, et que l'œil du spectateur n'est pas difficile quand son cœur est vigoureusement attaqué, et quand ses facultés sont placées sous le charme d'un grand talent.

C'est dans Sémiramis , c'est à Babylone que j'ai vu ce prodige ; c'est aussi dans 31érope , dans cette entrée triomphante de la mère d'Egiste :

Celui que yous voyez, c'est mon fils!.

Dans ces deux rôles , les seuls où je pus voir et juger mademoiselle Sainval aînée , elle me tint sous le joug pendant toute l'action , tant il y avait d'autorité dans son organe viril , et de hauteur dans son

jeu ; cet effet était général , et chacun disait : (( A quoi tient donc ce prestige exercé sur nos sens ? Ce petit être a plus de six pieds, et ce grand traître d'Assur et cet autre traître de Poliphonte ne sont que des enfans près d'elle. Quelle reine! quelle mère ! »

A cette époque (1788) il s'était glissé au théâtre une prétention qui touchait de près à l'abus, celle de produire un grand effet par la manière de jeter, appuyer ou accentuer les monosyllabes. Mademoiselle Sainval s'y préparait de loin : on s'en apercevait à la négligence ou à la mollesse de diction dont elle allait faire surgir, comme par surprise et contraste , le toi , le moi ou le vous, qui n'étaient , à vrai dire, qu'un son dont la justesse pour la situation faisait le mérite. Il y avait, dans Sémiramis, acte ii, scène vu :

La cendre de Ninus repose en cette enceinte , Et vous me demandez le sujet de ma crainte , Fous!.,..

Et dans la scène iv, acte iv, les donne, je le veux, d'où le tiens-tu? qui l'écrivit? que me dis-tu? qui étaient attendus comme on attend aujourd'hui, au Grand-Opéra, le « Suivez-moi » de Duprez , dans Guillaume-Tell.

Mademoiselle Sainval aînée avait fait d'immenses études qu'elle avait voulues trop fondamentales peut-être. Ce travail eût été plus heureux , à mon goût , s'il eût été plus ménagé pour être moins senti. Une forte nature n'a besoin que d'être réglée ; la main qui la guide doit être légère. Pourtant il faut, pour être juste envers mademoiselle Sainval, lui tenir compte de ce qu'il en a dû coûter à une intelligence humaine pour faire sortir une grande tragédienne d'une toute petite femme.

A côté de ce portrait de mademoiselle Sainval, et toute distance gardée, qu'il me soit permis de placer un pendant en l'honneur des petites femmes.

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