M-^ VESTRIS
J'ai fait attendre les reines et les princesses ; ce n'est pas bien. Je reprends et parle d'abord de madame Vestris.
Cette dame, selon moi, était froide ; elle coupait ses rôles , sur la scène , trop exactement sur la mesure qu'elle en avait prise
chez elle. Je ne la vis pas s'élever par l'inspiration du moment , par les saillies soudaines , traits distinctifs des cœurs chauds et des âmes élastiques , au delà de la portée ordinaire, et en quelque sorte alignée de ses facultés. Madame Vestris était sage et régulière, même dans la passion.
Que dire du jeu d'un artiste qui n'a jamais d'inégalités, d'écarts et même un certain désordre? La nature n'a-t-elle pas ses agitations et ses repos, l'onde ses flots qui changent, l'air sa température qui varie ? Le cœur de l'homme enfin peut-il être sans mouvemens quand tout y passe et rien ne s'y fixe? Oh î non, l'actrice ne possède pas véritablement son art , quand elle a le malheur d'entendre dire d'elle qu'elle se possède toujours.
Madame Vestris , d'une taille ordinaire , était blanche comme ses vêtemens étaient blancs : il n'y avait pas assez de vie dans cette chair, assez de sang dans ces veines. Cet ensemble mat avait quelque chose de
statuaire comme le marbre ; et le spectateur, après avoir porté les yeux sur cet objet , semblait attendre qu'il en sortît une voix pour dire : « C'est une femme î » Quel chemin cette actrice avait donc à faire pour que l'on ajoutât : « Cette femme est bien le personnage héroïque et passionné que je suis venu chercher ici. »
Madame Vestris me laissait inanimé ; son organisation glaçait la mienne. La faute en était-elle à moi ?
Si les personnes qui l'ont connue et goûtée réclament contre la peinture que j'en fais , je vais , pour les aider à me contredire, leur donner une arme. Je leur fais la confidence qu'ayant vu cette actrice dans la tragédie de Macbeth . l'apparition nocturne de Frédégonde quittant sa couche et traversant la scène , un poignard dans une main, un flambeau dans l'autre , pour assassiner un vieillard, ce spectre effrayant m'a pesé toute ma vie sur la poitrine comme un cauchemar; je conviens encore que madame
Yestris n'est demeurée dans ma mémoire que telle qu'elle était dans cette scène muette et terrible , et que c'est peut-être sous cette impression que je la vois, que je crois l'avoir vue partout , et qu'il m'arrive d'en parler aujourd'hui.
J'accepterai volontiers cette explication , et serai assez poli pour ne pas répondre que mon opinion sur madame Vestris était formée avant qu'elle me fît cette peur dans Macbeth. Après cela , si je me trompe , je ne demande pas mieux que de ne tromper que moi. J'ai déjà dit que des jugemens d'amateurs sont prononcés en premier ressort et toujours sujets à l'appel ; que je ne raconte pas des faits que tout le monde est obligé d'accepter, mais que je suis l'historien de mes sensations personnelles, et conséquemment sans autorité sur les sensations et décisions d'autrui. Que ceci soit toujours chose entendue entre mes lecteurs et raoi.
M"^ RALCOLRT.
Mademoiselle Raucocrt s'est présentée à la scène française avec des garanties de succès bien moins contestables.
Je ne l'y ai pas connue dans sa jeunesse ; quand je la vis, cette actrice était dans la force de l'âge et du talent, et, jusques à sa retraite , elle conserva sa haute stature , ce beau corps plein , sans pesanteur, auquel étaient attachés des bras ronds et une main petite et légère, tandis que , sous la tunique et ornés du cothurne, se faisaient remarquer une jambe gracieuse et un pied presque mignon, support trop délicat peut-être d'un ensemble mâle et majestueux.
Sur un col bien détaché des épaules, mademoiselle Raucourt portait haute, mais sans affectation ni raideur, une tête expressive, héroïque , à laquelle on eût désiré un œil plus grand et moins enchâssé sous le sourcil,
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si l'on eût ignoré que dans un visage conformé comme le sien , la coupe antique qui s'y reconnaissait , n'admettait guères d'autres yeux.
Sa voix n'était ni légère ni timbrée.
Celle qu'elle tenait de son organisation était sans doute dure et rauque , car malgré l'assouplissement qu'un long travail avait dû faire acquérir à cet organe , instrument de l'art où a excellé mademoiselle Raucourt , celui-ci conserva toujours une rudesse un peu gutturale qui ne disparaissait que lorsque le vent impétueux des passions dispersait çà et là ses énergiques paroles.
Mademoiselle Raucourt ne laissait rien à désirer pour l'illusion ou l'imagination quand elle représentait uneimpératrice, une reine; quand elle portait une couronne , combattait pour la défendre , ou conspirait pour l'usurper; quand elle avait une ambition à satisfaire , un outrage à venger, ses enfans à protéger.
Il fallait la voir dans Mérope défendant
Egiste, dans Sémiramis couronnant Arsace, dans Clytemnestre couvrant de ses ailes de mère sa chère Iphigénie.
Les rôles du grand répertoire dans lesquels on citera toujours mademoiselle Raucourt, sont principalement l'Agrippine de Britannicus, la Cléopâtre de Rodogune , Sémiramis , la Jocaste à'OEdipe, la Frédégonde de Macbeth , Athalie et Médée.
Qui ne se rappelle Britannicus et la magnifique exécution de ce chef-d'œuvre quand elle était confiée à Talma , à Saint- Prix , à Michelot, à mademoiselle Raucourt et à mademoiselle Bourgoin.
C'était à mes yeux le triomphe de mademoiselle Raucourt. Toutes les parties de son talent se développaient largement dans cet admirable drame. L'autorité souveraine, pour la possession de laquelle elle n'avait rien épargné , va lui échapper : Néron veut porter seul la couronne et secouer le joug de la mère qui la lui a fait placer sur la tête par une intrigue habile, persévérante , au-
dacieuse, ayant pour but d'épouser Claude, de lui donner pour gendre le fils qu'elle a eu d'Enobardus, son premier mari, d'arracher à Britannicus son légitime héritage , et de demeurer , sous l'usurpateur qui lui devra l'empire et la vie, maîtresse de Rome, comme elle l'avait été sous Claudius.
L'ambition de Néron s'allume au foyer de l'amour violent qu'il éprouve pour Junie : il veut être maître parce qu'il veut être satisfait; et c'est comme rival, bien plus que comme compétiteur que Britannicus périra. Burrhus le gêne , Agrippine l'importune, et c'est sur cette situation nouvelle que celle-ci a ses combinaisons à faire, un orage à calmer, une victoire de femme politique et ambitieuse à remporter.
C'est cette femme toute entière qu'était mademoiselle Raucourt à la scène. Son caractère était empreint sur son front altier et soucieux. Avant d'engager sa lutte avec Néron, elle disposait les esprits à la cour en défendant les droits d'Octavie , en encou-
rageant la résistance de Junie à Néron , et l'amour de cette jeune fille pour Britannicus ; en plaignant celui-ci , qu'elle avait dépouillé de ses droits, peur ce Néron qui devenait un ennemi commun pour leurs intérêts et se détachait de la direction de sa mère pour ne plus prendre de conseils que de Narcisse, son affranchi et son confident. S' étant ainsi rendue nécessaire à ces prince et princesse infortunés qu'elle attirait à elle par un langage extrêmement affectueux , mademoiselle Raucourt s'attaquait impérieusement à Burrhus, lui reprochait sa faiblesse pour son élève et ses passions , et travaillait soit à l'ébranler par la menace , soit à le gagner en le flattant, soit à l'intéresser à son autorité en lui en promettant les faveurs.
Arrivait enfin sa grande explication avec Néron qu'elle regardait d'abord assez longtemps fixement et en silence ; qu'elle accusait vivement d'indifférence, d'hostilité et d'ingratitude; entrant, pour le prouver.
dans le récit de tout ce qu'elle avait fait pour lui , et opposant à ce tableau , qu'elle animait par une action inimitable , celui de tout ce que Néron avait fait , faisait ou méditait contre elle. Cette scène est la deuxième du quatrième acte :
Approchez-vous , INérou , et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse; J'ignore de quel crime on a pu me noircir : De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir. Fous régnez!
Que de choses dans ces deux mots!
Agrippine , sa politique , ses crimes , son succès ; l'indignité de la conduite de son fds envers elle , au moment où ils sont proférés ; tout cela était dans ces mots : Vous régnez , tant il y avait d'amertume et d'accusation dans la signification que par sa voix, sa pose et sa profondeur d'expression, mademoiselle Raucourt y attachait.
En réponse à cette imputation de Néron :
Vous voulez présenter mon rival à l'armée : T)éjî> jusques an ranip le bruit on ^ couru.
Comme elle répondait :
Moi le faire empereur ! ingrat! l'avez-vous cru?
J'ai détourné ma vue
Des malheurs qui , dès-lors, me furent annoncés». J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez ! c'est assez.
Et enfin , comme la couronne qu'il lui semblait avoir reprise, rayonnait sur son front orgueilleux, quand, ayant quitté son fauteuil , debout, de toute sa hauteur, aussitôt que Néron , plus lassé que ramené, finissait ce vers :
Ué bien donc , prononcez : que voulez-vous qu'on
fasse ?
Mademoiselle Raucourt se hâtait de répondre :
De mes accusateurs qu'on punisse l'audace ; Que de Brilannicus on calme le courroux ; Que Junie k son choix puisse prendre un époux ; Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure: Que vous me permettiez de vous voir à toute heure ; Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter, A votre porte, enfin, n'ose plus m'arrêter.
Je m'arrête , moi , car il faudrait écrire tout le rôle d'Agrippine pour y citer les constantes beautés du talent qu'y faisait admirer mademoiselle Raucourt.
Et dans Rodogune, trouvait-on dans l'actrice cette Cléopâtre , reine de Syrie , s'annonçant par cette entrée si connue :
Sermens fallacieux, salutaire contrainte, Etc.
débarrassant son chemin au pouvoir suprême en faisant périr son époux , en enfonçant un poignard dans le sein de l'un de ses fils , et en présentant à l'autre et à la princesse à laquelle il s'unit, une coupe empoisonnée , que la révélation de ses crimes , au moment même , la force de reprendre et de vider ! Elle se tue en buvant ; elle le sait, l'horrible femme ! pourtant elle se croit plus puissante que son poison : elle le récèle , le domine d'abord ; puis , viennent la lutte , les déchiremens , les raouvemens convulsifs. .. Mais elle ne veut mou-
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rir que dans la fureur d'une imprécation contre le seul enfant qu'elle laisse à regret, et cette imprécation , avec sa vie , finit par ces vers dignes d'elle et de Corneille :
Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble , Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
J'ai VU mademoiselle Raucourt deux fois dans ce rôle , il était bien impossible que j'en perdisse le souvenir. Personne n'ignore que le cinquième acte de Rodogime est considéré comme une merveille de création et de génie; qu'il faut , en son honneur, ne pas se montrer rigoureux sur le surplus de l'ouvrage, et même garder pour soi, quand on a assez le goût de ces compositions pour s'en apercevoir, la réflexion que le grand Corneille s'est mis au dessus des règles devenues depuis communes , en faisant cette reine de Syrie toute horrible, et en ne laissant rien trouver en elle qui puisse adoucir la haine qu'on lui porte.
Je n'entrerai pas dans plus de détails sur mademoiselle Raucourt. Les amateurs de son époque la trouvaient parfaite dans Jocaste et dans la scène des confidences qu'elle faisait à OEdipe en recevant les siennes, et en voyant s'élever entr'eux l'inceste du fils avec la mère , secouant les dépouilles sanglantes de Laïus.
Les spectateurs n'étaient pas moins frappés de terreur par cette grande femme qui , dans Macbeth , allait d'une chambre à l'autre pour assassiner son fils. Mais cet effet, qui était dans la situation, n'était rien à côté de la vigueur de talent que déployait l'actrice pour faire prévaloir sa cruelle ambition sur l'horreur dont son époux était rempli, quand, arrêté devant l'énormité du crime à la consommation duquel il est poussé , il mesure l'abîme , la bouche béant€ , les cheveux hérissés , le front couvert de sueur, et s'écrie : « C'est de mon roi , de mon maître , de mon bienfaiteur que l'on me demande le sang... Oh ! Dieu,
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si toute autre main l'attaquait, son premier cri serait : à moi , Macbeth ! »
Je ne rapellerai pas mademoiselle Raucourt dans Athalie ; ses questions à l'enfantroi , son songe , ses pressentimens , ses terreurs; et j'aurais trop à dire pour compléter un simple article sur elle , si j'entreprenais de la peindre , ressemblante et telle qu'elle était, outragée, jalouse, vindicative, terrible , et enfin bourreau de ses enfans et d'elle-même dans Médèe.
J'ai consacré bien des pages à cette grande tragédienne; je l'ai fait parce qu'elle fut digne de cet hommage; et j'ai dû le faire pour que l'on sût bien , plus tard , à quelle distance sont demeurées au dessous de ce talent les actrices qui sont entrées dans la même carrière après elle.
A mademoiselle Raucourt succédèrent mademoiselle Georges et mademoiselle Duchesnois.
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