‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 31 sur 39 · M"' DUCHESNOIS · texte numérisé non relu

M"' DUCHESNOIS

Que mademoiselle Duches>ois était loin d'être aussi bien de figure ! Ce fut grand dommage , car pour la taille et les formes elle avait à peu près ce qui convenait à son emploi.

Ce fut là un talent tragique pour lequel, dans mes entretiens d'amateur, je rompis bien des lances.

On me disait : cette femme a eu trop à faire pour donner noblement des ordres après en avoir assez long-temps reçus ; on ne passe pas ainsi de la sujétion à la royauté sans qu'il en paraisse quelque chose; on ne se dépouille jamais en plein des habitudes prises

pend^int vingt-cinq ans; et certains plis, contractés à quelques pieds de terre , ne se redressent pas au commandement pour n'être plus une gêne pour soi et un défaut aux yeux d'autrui quand, tout à coup, on veut prendre son essor vers les régions les plus élevées de la société.

Mademoiselle Duchesnois , ajoutait-on , est la preuve vivante de l'exactitude de ces observations : elle manque de dignité dans son emploi des reines et des princesses; son action n'a pas de mesure. Quand elle s'abandonne à sa nature , elle est familière , parfois même populaire ; sa voix est sans harmonie , sa diction sans unité , ses mouvemens sans grâce , sa pose et ses bras au hasard et comme il plaît à la fièvre chaude qui l'agite. On sait, continuait-on, que pour les fortes passions il est des tourmentes pendant lesquelles les convenances sont comme emportées par la violence ; mais on sait aussi qu'une femme de haut rang n'a pas la fureur aveugle et désordonnée d'une petite

bourgeoise; et que l'habitude de sa noblesse et de l'estime de soi ne s'ellacent jamais, à quelque degré que soient portés l'égarement des sens et la tempête du cœur; qu'enfin la naissance et l'éducation des reines et princesses ne les rendent pas impassibles sans doute, mais les protègent du moins contre des excès de sensibilité qui les abaisseraient , et des colères roturières qui les dégraderaient.

Et moi de répondre : Doucement, Messieurs. En vous reportant à la première condition , au passé de mademoiselle Duchesnois, comme s'il appartenait au public, qui ne doit avoir de juridiction sur une artiste dramatique que du jour où elle se produit à lui , vous ne parlez pas de ces facultés innées qui percèrent, dès sa plus tendre jeunesse, l'obscurité de position que vous semblez lui reprocher. Vous ne dites pas que les personnes, dites comme il faut , prenaient grand plaisir à l'entendre répéter des scènes entières ot que ce fut pour ré-

pondre à une vocation déjà éprouvée et encouragée dans des salons de bonne compagnie, que mademoiselle Duchesnois embrassa la carrière théâtrale et chaussa le cothurne.

Parmi les milliers de spectateurs qu'elle attira aux représentations pendant douze à quinze ans à partir de ses débuts , en est-il un seul dont les entrailles soient restées calmes quand celles de cette tragédienne étaient profondément émues?

Qui donc , en entrant avec elle de gré ou de force dans les passions qu'elle avait à peindre dans ses rôles, ne s'est pas rendu compte que le défaut d'aplomb du corps de cette femme était l'inévitable effet de l'ébranlement qu'il recevait d'une âme de feu qui secouait violemment son enveloppe, et y jetait, par son irrésistible puissance, le désordre que les critiques reprenaient dans cette actrice ?

Je ne dirai pas pour mademoiselle Duchesnois qu'un désordre souvent est un ef-

fet de l'art, non ; l'art, synonyme ici de combinaison , ne fut jamais ni son maître ni son guide : la nature l'avait faite tragédienne ; elle s'y abandonna avec une confiance téméraire peut-être; mais, pour les organisations en sympathie avec la sienne , il était évident que dans chacun de ses rôles elle n'avait foi que dans les inspirations qui sortiraient des situations du personnage et du moment. C'est ainsi que sa diction était plus ou moins hée; sa voix plus ou moins réglée; ses mouvemens plus ou moins mesurés ; la délicatesse de la partie du public sensible aux grâces et à la noblesse de laction, plus ou moins ménagée. Ces inégalités, ces écarts, ces retours brusques et passagers à l'instinct naturellement grossier de l'homme quand il est le jouet ou la proie de ses passions , n'avaient rien de blessant pour ceux qui aiment assez la vérité pour lui souffrir ses rudesses , et la dispenser de réserve et d'apprêts quand la situation n'en comportait pas.

Oh oui ! c'était bien une âme naturellement et misérablement en peine, que l'âme de mademoiselle Duchesnois, quand elle brûlait pour Hippolyte du feu que l'on sait; quand , risquant sa vie pour Bajazet , elle découvrait qu'une autre vie était bien plus chère à ce prince ; quand les dédains de Pyrrhus lui faisaient mettre aux mains d'Oreste un poignard que son désespoir tournait contre ce malheureux amant après son obéissance ; quand , victime de l'abandon de Thésée , tu périssais, Arianne , au milieu de ta honte et de tes imprécations ; lorsqu'enfin, dans Cinna, elle bravait Auguste ; dans les Horaces , Rome et son frère ; et dans Athalie, la foudre du dieu de Joad.

J'ai parlé de l'écueil des plus beaux talens, de \'à Phèdre , de Racine; eh bien! rappeler mademoiselle Duchesnois sans rappeler Phèdre c'est chose impossible. Ce fut une entreprise digne de sa vigueur , de son énergie, et, si je l'osais, je dirais de ses

éruptions volcaniques , d'attaquer franchement cette difficulté , de la vaincre et de planter là son drapeau à la face de ses censeurs et de ses partisans.

Pour moi , je me prononce hautement sur le succès de mademoiselle Duchesnois dans Phèdre. C'est peut-être la femme qui a pénétré le plus avant dans les profondeurs de ce rôle ; et je déclare que je suis sans mémoire et sans parole pour lui opposer ce que des amateurs autrement inspirés, appellent ses défauts, lorsque je me sens reporté par le souvenir seul , à mes émotions et exaltations de cette époque.

Ce feu créateur de grands effets devait , par l'inexorable action du temps, s'amortir et s'éteindre ; cette manière quelquefois exorbitante, j'en conviens, assise sur la force et l'irritabilité des nerfs , devait s'allanguir par l'affaissement et devenir traînante ; c'est ce qui est arrivé. Le public qui n'a vu mademoiselle Duchesnois que pendant cette période de décadence , ne peut

pas partager la haute estime que je porterai toujours au talent éminemment pathétique qu'elle a eu.

Dans les deux ou trois années qui ont précédé sa retraite , quelques uns de ses éclairs ont été aperçus dans Jeanne d'Arc , quand elle déroulait prophétiquement les destinées de la France ; et on disait : « Ah î voilà encore mademoiselle Duchesnois ! »

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