M"*^ MARS
Mademoiselle Mars , dont la retraite a eu lieu au mois d'avril 1841 , a été pendant quarante ans l'actrice la plus parfaite qui ait paru sur le Théâtre-Français. Je ne crains pas d'embrasser le passé tout entier dans mon jugement , et pour cette actrice seule, seule, je me permets cette assurance et cette tranchante affirmation. Quel autre acteur fut sans défaut quelconque? Quel défaut eut m-ademoiselle Mars , pen-
dant cette périotie de succès et de supériorité?
Sa taille était justement ce qu'elle devait être pour son emploi soit d'ingénuité , soit dejeunepremière, soit déjeune femme, soit de jeune veuve. Pour les grandes coquettes seulement , l'ampleur manquait au corps et aux moyens ; et pour que les amateurs se confirmassent dans cette opinion , il a suffi que leur favorite essayât , après mademoiselle Contât, quelques uns de ses grands rôles ; et encore convenaient-ils que dans la Célimène du Misanthrope, son talent était si plein et si complet, surtout dans sa scène avec Arsinoé , que par autre personne au monde le rôle n'aurait pu être mieux joué.
La tête de mademoiselle Mars, qui n'eût pas été moins bien sur le col d'une femme plus grande, recevait une singulière lumière de l'éclat de son grand œil et de la blancheur des dents qui ornaient une bouche bien conformée , ni grande , ce qui eût été fâcheux, ni petite , ce qui eût été
un inconvénient, car rien ne nuit à l'expression de la physionomie comme une bouche en bouton , quand tout le reste du visage est richement épanoui. Or, mademoiselle Mars a le front , les yeux , le nez et les joues dans les proportions d'un dessin large et régulier.
On sait quelle grâce a toujours accompagné ses mouvemens , ses poses , toute son action, et que cette grâce était d'autant plus légère et fine que son charme se répandait purement et naturellement , comme l'eau limpide sort de sa source , s'écoule sans guide et s'épanche sans bruit.
Mais le don de nature par excellence qui communiqua une valeur inexprimable à tous les autres dons accordés à mademoiselle Mars, ce fut sa voix, ce fut son organe enchanteur. Cet organe était, est encore plein, doux, flexible, harmonieux. De là d'abord cette prononciation si chère au public. Cet instrument a rendu d'immenses services à l'actrice elle-même : celle-ci s'est
montrée envers lui sensible et reconnaissante , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'âme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a besoin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux, et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi l'injure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
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dame Cinti-Damoreau. Mais ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c'est par elles que se révèlent son intelligence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le rôle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenances de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence, dans les amoureuses par sa dér cence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pudique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin, même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
dans la situation que l'on sait , sous les yeux du public. Qui ne l'éprouve à la représentation? Il est vrai que madame Orgon se prête à un stratagème ; que le piège tendu à Tartufe a été concerté avec Orgon ; que celui-ci est là, et que s'il ne voit, il entend ; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que par la scène entière, l'honnêteté de la femme est assez tourmentée , et la dignité de l'épouse assez abaissée pour qu'une mère ne puisse aller, accompagnée de sa fille , à un pareil spectacle. Quelles que soient les libertés du jour, il y a gêne et malaise dans le public , et lorsque Tartufe va prendre ses sûretés en explorant les dehors de l'appartement, il est peu de spectatrices qui ne songent pas à se réfugier sous l'éventail.
Le rôle est donc une difficulté réelle et mademoiselle Mars ne l'ignorait pas , puisqu'elle appelait à son aide toutes les ressources de son talent. Elle ne négligeait rien pour sa défense : elle marquait sa répugnance pour l'emploi du moyen ; la résolu-
tion étant acceptée par elle comme une dure nécessité , on voyait tout l'embarras qu'elle lui causait ; elle se montrait violentée et humiliée. Le moment arrivait pour elle, d'être seule volontairement avec le pervers qu'elle évitait avant si chastement : elle était là, la pauvre dame ! pour redonner confiance à une convoitise que l'impétuosité de son beau-fils aviiit déconcertée. C'était dans ses mains qu'était remis le soin de substituer l'amorce au dédain et de conduire
perfidement le traître à sa perte Quelle
besogne pour une femme à qui l'honneur et la bonne foi sont chers ! Mademoiselle Mars exprimait son embarras et son dégoût de mille manières différentes ; et puis , quand arrivait l'audace qu'elle avait encourue , et le risque imminent de sa personne après l'abandon simulé de sa vertu , son tourment était dans sa voix , sa détresse dans ses regards vers la table au tapis vert ; et sur son front pâle de frayeur, on voyait monter la rougeur de la colère, parce qu'Or-
gon ne sonnait mot, quelque chose qu'il entendît ; et aussi les chaleurs de l'indignation, parce qu'il était affreux pour elle qu'un mari demeurât tapi et immobile tandis qu'il était tenu au courant, seconde par seconde, d u danger que son incurable prévention pour un misérable faisait courir à sa femme.
Qu'elle était amère, mademoiselle Mars, au moment où Orgon , se montrant enfln , elle lui disait , les lèvres frémissantes :
Quoi ! TOUS sortez si tôt! Vous vous moquez des gens : Renti'ez sous le tapis , il n'est pas encor tems. Attendez jusqu'au bout, pour voir les choses sûres. Et ne V0U3 fiez pas aux simples conjectures.
Je ferais une folie si je me donnais la tâche de rappeler notre charmante artiste dans tous ses rôles. Qui ne la sait par cœur dans Suzanne du Mariage de Figaro, où elle péchait par plus de décence que n'en comportait l'ouvrage ; dans V Épreuve Nouvelle, je crois; dans les Fausses Confidences , la Feinte par Amour, les Fausses Infidélités ,
le Jeu de V Amour et du Hasard, le Legs , la Gageure Imprévue, etc. ; et au nouveau répertoire , la Jeunesse de Henri F, l'École des Vieillards , Valérie , le Bal Masqué, et plusieurs autres dont les destinées lui ont été si heureusement confiées î
Mais pour moi qui puis , par cette langue chaîne de brillans succès, remonter jusques aux premiers anneaux qui datent de sa jeunesse et de la mienne, je demanderai à mademoiselle Mars si elle se souvient d'ellemême, dans le Bourru Bienfaisant, scène YUI du premier acte : « Approchez. — Monsieur. — Comment voulez-vous que je vous entende si vous êtes à une lieue de moi. — Excusez , Monsieur.^Qu'avez-vous à me dire ? — Marton ne vous a-t-elle pas dit quelque chose? — Venez ici : ne voudriez-vous pas vous marier? — Monsieur. — Oui ou non. — Si vous vouliez... — Oui ou non? — Mais... oui. » Comme tout cela était bien tremblé , bien simple , et dans la nature d'une bonne petite fille !
Et dans le drame du Philosophe sans le savoir., ne suivait-on pas cette pièce de Sedaine pour Yictorine, pour la fille d'Antoine, pour mademoiselle Mars toute seule? Quelle scène pour elle et pour ses enfantillages où, sans qu'elle s'en doutât, son cœur était intéressé, quand Vanderck fils lui confiait sa montre à répétition, enrichie de diamans , vraiment! pour vingt-quatre heures, mais sous la condition qu'elle ne la rendrait qu'à lui !
La chère petite n'entendait rien à cela , car le fils de la maison , en lui donnant ce témoignage de confiance ou plutôt de tendre afifection, ne la mettait pas dans le secret d'une absence qu'un duel rendait nécessaire, et rendrait peut-être éternelle.
Mais arrive le moment où Victorine a l'oreille frappée de ces mots échappés à son père : «Mort! mort! — Mort! s'écrie-t-elle, ch ! qui donc? qui donc? — Que voulez-vous, Victorine? dit M. Yanderck père. — Monsieur, on va servir. — Faites , Victorine ,
que madame ne s'aperçoive pas de mon absence, je serai peut-être... Mais vous pleurez.— Mort! — Et qui donc?— Monsieur votre fils? — Victorine ! — J'y vais , Monsieur. Non , je ne pleurerai pas , je ne pleurerai pas... »
Pauvre enfant, quelle était sa souffrance, et quelle était son obéissance ! Je n'ai jamais vu rien de plus pathétique que cette huitième scène du dernier acte. Pas un cri pour cela , pas un geste ; c'était quelques mots brisés par la douleur dans la bouche d'une ingénue. C'était peu de chose , c'était deux minutes , un éclair traversant un nuage pendant un orage de famille. « Je ne pleurerai pas, je ne pleurerai pas... » Mais, mon Dieu, c'était cent fois plus déchirant que des pleurs, cette promesse poignante de n'en pas verser. Au reste , le public n'entrait pour rien dans cet engagement , car tous les visages étaient baignés de larmes.
La belle chose qu'un aussi beau talent ! J'écris ces lignes le 15 novembre 1840, et
hier 14, je voyais mademoiselle Mars pour la dernière fois peut-être , dans le Misanthrope et dans la Gageure Imprévue. Célimène était couverte de diamans de la tête aux pieds ; ce ne fut pas l'habit qui jeta le plus d'éclat ; dans la Gageure, elle me parut ce qu'elle y fut toujours , actrice accomplie. Il y eut bien du mérite en elle , car pour ces mille riens que le bon goût et les belles manières font valoir, elle avait, trente ans plus tôt , l'aide d'un accord et d'un ensemble de talens qui , n'en déplaise à qui que ce soit , lui font défaut aujourd'hui. J'étais placé à l'orchestre , entre deux messieurs de fort bonne mine. L'un me disait qu'il arrivait de Suisse , pour n'y pas mourir sans avoir vu mademoiselle Mars; l'autre, qu'il était temps , car, née en 1778, mademoiselle Mars, à l'heure qu'il est, a plus de soixante-deux ans.
Eh bien ! que les jeunes actrices n'oubhent pas que c'était en parlant comme on parle dans un salon, que mademoiselle Mars
produisait ces effets. Jamais de déclamation, de cris , d'efforts , d'affectation : la nature , soignée dans ses œuvres sans doute , mais toujours la nature , c'est à dire le premier et le dernier terme de l'art de l'imitation. 11 faudrait plus de science et une autre plume pour rendre à mademoiselle Mars une complète justice. Mon article servira-t-il à quelque chose? plus tard, peut-être.... Mais , pour le monde d'aujourd'hui , je ne dis que ce quil sait comme moi, si ce n'est mieux que moi.