‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 37 sur 39 · TALMA · texte numérisé non relu

TALMA

Pendant les vingt dernières années de sa vie d'acteur, Talma a été l'objet de l'admiration des nationaux et des étrangers. Il y a maintenant un bien petit nombre d'amateurs qui puissent, comme moi, re-

monter par leurs souvenirs aux débuts de Talma.

La première fois que je le vis , il y a de cela près de cinquante ans, il jouait le jeune rôle de Gusman dans Alzire , et , si ma mémoire me sert bien , c'était Gramont de Rozelli qui était chargé du personnage de Zamore. La voix sourde de Talma se traînait assez pesamment alors ; il était déclamateur à la manière de cette époque, et surtout monotone dans les longues tirades; son organe avait besoin d'être allégé et assoupli par l'exercice incessant qu'il lui opposa comme le moyen de le réduire à une docilité qui ne lui était pas naturelle. Je remarquai dès-lors que tandis que le péruvien Zamore était ridiculement empanaché , Talma portait avec goût un habit espagnol riche , mais simple et favorable à sa taille moyenne. Je remarquai aussi que la voix de Gusman, qui m'avait fatigué pendant les fureurs de sa jalousie, m'avait flatté l'oreille et touché le cœur, lorsque, frappé par Zamore

et excité à la vengeance, ou plutôt à faire justice, car il était gouverneur, ce prince tournait son regard mourant vers la clémence , et offrait avec douceur à son assassin le pardon du chrétien.

J'ai dit alors que ce jeune homme était ' tout-à-fait dans le vrai quand il se bornait à parler ; qu'il apercevrait cet effet là , et que le jour n'était pas éloigné où il parlerait comme le fait un roi dans son palais ou un général dans son camp , et laisserait là la dépouille du comédien s'éloignant de la nature pour enfler ses poumons sur un théâtre.

Je revis Talma à quelque temps de là , c'était au mois de janvier 1795. De l'armée du Nord je me rendais à Rennes avec le général dont j'étais l'aide-de-camp. Passant quelques jours à Paris , j'allai au spectacle, et c'était le Timoléon de Chénier que l'on jouait. Je me tromperais sur le titre si dans Timoléon il n'y a pas une délibération , car ce fut dans une scène de ce genre que

— iSO —

Talma , parlant à son tour, fixa mon attention et me surprit par l'étrangeté de sa manière; c'était comme une protestation brusque et heurtée contre l'affectation des préopinans', et quant à la question controversée , sa discussion fut vive , libre et évidemment républicaine. Lorsque cet acteur se fut assis après s'être rapidement drapé, je demandai à un militaire qui était près de moi : « Citoyen , quel est cet acteur? — Comment, » me répondit-il en haussant l'épaule, « tu nele connais pas ? c'est Talma... Qui veux-tu donc que ce soit?.... » Oh! c'était du progrès déjà, et j'emportai de Paris, en m'en éloignant le lendemain, la conviction qu'il y avait tout un grand avenir dans la boutade que je venais d'entendre.

Deux ans plus tard , l'estime du public avait grandi avec le talent de l'acteur ; il avait tenu les promesses de Charles IX l

Dans cette tragédie , Talma avait révélé pour la première fois le don tout particulier

qu'il avait reçu de la nature , de reproduire avec une étonnante vérité les caractères faibles et irrésolus qui font le bien ou le mal selon l'impulsion qui leur est donnée. Tel était bien dans cette pièce le fils de Henri II, nourri par sa mère dans la crainte des protestans, et familiarisé par le cardinal de Lorraine avec la pensée que s'il n'abattait d'un seul coup les ennemis de sa religion , sa foi , tout l'État , sa famille et lui-même périraient par eux; le jeune roi croit à la réalité et à l'imminence du danger, mais l'horreur du moyen d'y échapper le retient sur le bord de l'abîme. C'est dans ce combat que Talma , heurté de çà et de là par des émotions contraires, les faisait si intimement partager par le public, qu'objet misérable de la haine du spectateur, mais aussi de sa pitié , il mourait dans la tragédie , comme dans l'histoire , en expiation d'une cruauté qui n'avait pas été évidemment la sienne. 11 fallait, comme je l'ai dit , un talent tout particulier pour exciter ces mou-

vemens divers , et ce talent était extraordinaire dans ïalma.

C'est au même point de vue qu'il était admiré dans Macbeth et dans Manlius-CairUoIinus.

Dans le premier de ces drames , l'amour du pouvoir, l'espérance de régner sont inspirés à Macbeth par son ambitieuse épouse.

On voyait l'acteur fléchir progressivement sous la main forte qui pesait sur sa faiblesse. Cependant il se haïssait parce qu'il était ingrat, avide d'un reste de sang royal, lui sujet! Sa femme, le menaçant, le pousse au crime; la victime, lui souriant sous son propre toit , ce jour, comme la veille, comme toujours, l'arrête, et il lui semble qu'une main défaillante cherche la sienne pour en faire tomber un poignard... Cette lutte entière et ses divers accidens étaient en action sur la figure de Talma : les alternatives du combat s'y démêlaient sans peine et sans qu'il dît un mot; seulement pendant l'attention qu'il prêtait à

Frédégonde , sa coMtention d'esprit était si lorte, ses nerfs si tendus , et sa puissance physique si évidemment excédée par l'épreuve à laquelle son triste cœur était soumis, que son cou était gontlé, ses yeux pleins de sang, et que la sueur inondait son visage.

Dans Manlius, c'était encore de la faiblesse , mais une autre faiblesse , celle de l'amitié.

Talma,bien moins accablé par les reproches de Rutile, encore qu'il se fût envers lui porté le garant de Servilius , que par l'ignominie encourue par l'objet de sa tendre affection , entrait en scène, au quatrième acte , dans un état déplorable : tout son corps était affaissé sous le poids de cette simple lettre dont il était armé ; arrivé péniblement à peu de distance de Servilius , les yeux baissés vers cette terre qui les porte encore l'un et l'aulre, il lui tend la main qui tient la preuve , et lui dit :

Lis :

— IHU — l'observe en frémissant , et lui dit encore :

Qu'en dis-tu?

Il n'étaitpas un cœur de spectateur que les traits de l'acteur ne perçassent ; mais ce qui pouvait échapper à quelques uns ; ce qui , pour d'autres, comme pour moi, était le sublime de ce peintre des cœurs faibles et subjugués , c'était le mouvement machinal de Manlius vers son ami d'hier ; cette prière, hautaine sur les lèvres, mais suppliante dans les regards , qu'il lui adressait d'essayer une justification quelconque; cette main caressante qu'il portait d'abord sur ses vôtemens, après sur son bras, enfin sur sa poitrine , comme s'il voulait s'assurer que le cœur du malheureux battait autant que son propre cœur gémissait pour leur ancienne et impérissable amitié. Que cela était beau î

C'était dans ces admirables momens que Talma déployait ce talent qui, dans cette partie de son art , en a fait l'acteur le

plus complet et le plus vrai que l'on ait jamais vu.

Les personnes qu'il a attachées à ses représentations ont sans doute remarqué que si le langage de l'amour était une difficulté pour lui, rien ne lui était naturel, doux et facile comme celui de l'amitié. Je viens de citer Manlius, mais qui ne se souvient d'Oreste près de Pilade , d'Horace pour ses frères, du Grand-Maître au milieu de ses templiers ?

Dans Talma, l'héroïsme proprement dit manquait de l'élan et de l'éclat qui lui sont propres. Les hommes au coup d'oeil juste ont aperçu cela quand il joua V Achille de Racine et le Ciel de Corneille. La franchise chevaleresque n'était pas plus favorable à ses moyens, surtout quand la vaillance protégeait une femme adorée. Cette insouciance pour sa propre vie avec cet attachement à l'existence d'une amante ; ce gai courage avec cette tendresse et ces lansueurs; enfin cette devise; « Tout hon-

neur et tout amour ; » tout cela n'était qu'illusion pour cet acteur, né avec la révolution française , aguerri aux réalités de ce temps , et avide d'éprouver et de transmettre sur la scène les émotions qui avaient assailli son âme de vingt ans. C'était pour Shakespeare, pour Ducis , pour Crébillon, que Talma était appelé. Il se jugea , retrancha successivement de son répertoire les deux héros déjà nommés , Bavard , Vendôme, Tancrède, Orosmane et aussi le Mahomet de Voltaire , l'un des grands rôles de Lekain , encore que ce personnage fût composé dans des conditions qui parussent convenir à Talma.

Les tragédies qu'il faut nommer à sa gloire sont : Britannicus , Èpicharis et Néron, Agamemnon, Andromaque , les Horaces , Nicomède , Cinna , Venceslas , la Mort d'Abel , les Templiers, Athalie, Radamisle et Zénobie, Hamlet , Othello, Macbeth , Coriolan , /^fanlius, et, pour l'hon-

neur de ses dernières années , Sijlla, Leonidas et Charles VI.

Loin de moi la vaine prétention de réveiller les sentimens excités par ïalma dans tant de rôles divers. Je hasarde beaucoup en me permettant de parier encore de quelques uns de ses succès.

Quelques personnes , et parmi elles Napoléon, ont pensé que Talma était trop impératif lors de son entrée en scène dans la tragédie de Britannicus, donnant pour raison qu'à cette première époque de son règne, Néron dissimulait encore; mais d'autres personnes , et je suis de celles-ci , ont trouvé cet emportement naturel dans Néron , même alors, parce qu'il est jeune, parce qu'il a le despotisme au cœur , parce qu'il est amoureux , parce qu'il est jaloux , parce qu'il est irrité et poussé à bout par les prétentions de sa mère et ses intelligences avec Pallas; parce qu'il est dans la nature qu'un caractère violent éclate et que la passion rompe les digues de la prudence

lorsque tant de causes impulsives y concourent à la fois.

Du reste, le rôle entier était supérieurement joué , et l'on attendra long-temps un acteur qui sache écouter Agrippine comme Fécoutait Talma; qui secoue le joug de la contrainte aussi aprement qu'il le faisait dans ses scènes avec Burrhus; qui écrase Britannicus d'autant de jalousie dans leur querelle pour Junie , et dans le fameux

:SouIiailC2-l;i... C'est tout ce que je vous puis dire.

et qui s'empare avec une joie aussi horrible du poison qui lui est préparé par Narcisse dans ses affreux conseils.

Dans Oreste , soit en Tauride, soit en Epire, Talma était la personnification du malheur inévitable, de la fatalité des anciens au plus haut degré. Comme son sort déplorable était écrit dans tous ses traits , lorsque, dans la première de ces tragédies, ;l taisait son entrée , essavant de se fuir et

agitant les chaînes dont il était chargé î Comme, dans Andromaque , il glaçait le public d'effroi , lorsque , repoussé par Hermione pour le meurtre qu'elle vient de lui faire commettre, il devient fou de surprise, cherche à s'affermir sur le sol qui tremble sous ses pieds, s'affaisse sous lui-même parce que le coup est trop imprévu , trop rude pour ses forces, et, dans.cette attitude que je ne sais comment peindre , il laisse tomber une à une ces paroles :

Quoi! ue m'avez-vous pas \ous-méme, ici... taulôt... ordonné son trépas?

Talma n'était-il pas déchirant quand il déchirait ces vers :

Et quand je l'ai servie, Elle me redemande et son sang et sa vie ?

N'était-il pas effrayant comme un être maudit , quand il disait au ciel qu'il lui rendait grâce de sa persévérance ; comme un

spectre lorsque , descendant aux enfers , il s'écriait :

. ... Eh quoi! Pyrrhus, je te reucoplre encore : Trouverai-je partout un rival que j'abhorre....

Quel désespoir dans ce partout ! et dans quel état étaient ses nerfs ( et les miens ) après cette scène, dite des Fureurs d'Oreste!

Tous ces grands effets dans ces diverses pièces, auxquelles j'ajouterai HamletetRhadamiste , où Talma était à la même hauteur, (qui ne frémit encore en se rappelant le cinquième acte d'Hamlet'^] ce tragédien les avait produits dans la verdeur et la virilité de son talent ; mais plus tard , et dans sa maturité , il se montra supérieur à lui-même par une espèce de transformation qui n'échappa point au pubhc, que ce grand acteur éclaira lui-même sur les progrès dont son art était susceptible , progrès dont la marche ascendante s'est appuyée sur une énergie inépuisable pour arriver à une simplicité inimitable. C'était, pour parler à la

manière de Pascal , tenir les deux bouts et remplir tout Vintervalle de l'un à l'autre.

ïalma , je l'ai vu , a essayé son œuvre de progrès dans les rôles qui étaient de l'emploi des pères nobles : Auguste de Cinna , le Grand-Maître des Templiers , Joad dans Athalie. Cette œuvre, ainsi essayée d'abord, a été atteinte dans Sylla , et surtout dans Charles VI; et il a été écrit quelque part , qu'au jugement porté par Talma, peu de temps avant sa mort , il lui eût fallu quelques années encore pour la perfection qu'il désirait, parce que , disait-il, le fruit recueilli de ses dernières études vers son but, lui avait donné la conflance de ce qu'il lui était possible d'acquérir encore.

A son génie seul pouvait apparaître une conquête à faire !

Dans le rôle de Jacques de Molai , il restait, au sein de l'orage, maître de la position qui lui était faite ; défendant son ordre contre Philippe , avec calme et iioblesse ; protégeant ses chevaliers sans qu'il parût que

le (langer fût pour lui comme pour eux ; faisant tête au pouvoir qui est conseillé de les écraser tous ; résistant à ce qu'il appelle une oppression, mais ne bravant pas ses ennemis ; ne prétendant se montrer supérieur qu'à la crainte du supplice; tendre pour Marigny , affectueux pour tous ses autres camarades , tier de les commander encore en marchant à la mort, simple pendant toute l'action , sublime par cette simplicité.

Dans Joad , l'acteur rayonnait des élans divins qu'il puisait dans sa foi et dans sa mission.

Lorsque Dieu , par la bouche- du grandprêtre , annonçait sa volonté sainte , tout le corps de l'acteur tremblait, et à cette agitation universelle on voyait que ses forces ne suffisaient pas pour recevoir, sans ébranlement, l'inspiration qui le remplissait de courage et de reconnaissance. Discrétion et bonté pour Abner, mépris et réprobation pour Mathan , résistance aux ordres d'Athalie , et résolution de la combattre au be-

soin ; ses lévites, sa famille, sa vie à son roi, sa religion et son Dieu : tout cela était dans le magnifique caractère de Joad, et tout Joad était dans Talma , dans sa force , dans sa vérité. Ce rôle, par cela même que l'auteur doit le rendre comme il plaît au Dieu qui l'inspire , n'avait pas été calculé par Talma ; il avait renoncé , disait-il , à convenir de son exécution avec lui-même; aussi , à chaque représentation , je l'atteste, car j'en ai vu trois, c'était une autre œuvre , des effets inattendus, et des applaudissemens enlevés par des éclairs de génie , frappant, pour la première fois, l'œil, l'oreille et le cœur; c'était encore saisissant, mais autrement que la veille.

Que dirai-je de Sylla et de Charles F/? ou plutôt qui croira que moi , habitant de de Paris , et avide , comme on le sait maintenant, de ce genre de jouissance, je n'ai vu ni l'une ni l'autre de ces tragédies ! Pour Charles F/, j'attendais , j'attendais, je croyais avoir du temps devant moi , et ne

m'imaginais pas qu'avec autant de génie on put être malade et mourir comme un autre homme.

Voici donc, ne sachant rien autre chose, ce qu'il y a trois mois (août 1840) racontait madame Paradol, sur la dernière représentation de Charles F/ par Talma. «Cetacteur venait de perdre une personne à laquelle il était fort attaché; il se trouvait donc, en jouant Charles VI , disposé à l'attendrissement : blessure nouvelle saigne aisément. Au moment où un accès de sa folie saisissant ce malheureux roi, il demande ses enfans , le cœur et la voix de Talma se brisèrent de telle sorte , que la raison des spectateurs ne put tenir ferme en présence des égaremens de la sienne. Les personnes en scène avec lui se trouvèrent incapables de mouvement , de se rappeler quoi que ce soit , de dire un mot. Nous nous regardâmes , disait madame Paradol , nous ne vîmes que des larmes dans nos yeux; et pensant que le public était aussi peu en

état de nous entendre que nous l'étions de parler devant lui , nous le saluâmes en silence et nous retirâmes de même. » Quelle couronne sur le front du grand acteur, lui eût valu ce respect du silence ?

Avant de terminer cet article, trop long peut-être , je dois dire pour les lecteurs qui n'ont pas vu Talma , que cet acteur était d'une taille moyenne, que ses membres étaient bien attachés , sa tête belle , héroïque et étonnamment tragique ; qu'il y avait dans ses yeux , à vue courte , je ne sais quel vague qui ajoutait au désordre de ses traits quand la passion les altérait. Ses poses étaient remarquables, ses jambes un peu arquées et son pied assis en dedans; ses gestes étaient courts, rares, jamais inutiles, et il y avait un inexprimable langage dans le jeu des lèvres et de la bouche.

11 faut savoir aussi que ce fut Talma qui introduisit la vérité historifiue des vêtemens, qu'ils favorisassent ou non sa taille ou sa figure^ et qu'enfin de tout ce que je viens de

dire sur cet artiste , dont le nom restera au théâtre, comme le nom de Lekain, c'est que sa vie entière fut une démonstration en action de l'excellence du talent quand il a pour but la vérité , et pour objet d'étude et de perfection , la nature.

Quelques mots seulement sur mademoiselle Rachel.

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