‹ Soixante ans du théâtre-françaisChapitre 38 sur 39 · M^^' RACHEL · texte numérisé non relu

M^^' RACHEL

Cette jeune personne , dès ses débuts, a passé par bien des examens : celui des salons, où il n'y a ni espace, ni air libre pour le déploiement des ailes d'un véritable génie tragique; celui des journaux, où l'opinion des rédacteurs se précipite à Paris avec une vitesse incroyable , et s'empare du ter-

rain long-temps avant que le jugement, dont la marche est lente et mesurée, y puisse arriver. Cette opinion , enfant des premières impressions, est exposée au mélange de ces intérêts de patronage de famille , et quelquefois de coteries qui grossissent l'objet et étourdissent l'esprit sur l'exactitude de ses proportions. Le jugement plus libre procède, par rectification de compte , par redressement d'erreurs , et fait petit à petit descendre l'imagination au niveau du bon sens. Le danger ordinaire de cette action qui s'élance au delà de ce qui est, et de cette réaction qui ramène brusquement en deçà ; ce danger est que le vrai point du talent en discussion n'est pas saisi , et que dès lors il n'y a justice ni dans ceux qui exaltent le mérite qui se produit , ni dans ceux qui l'abaissent précisément parce qu'il a été exalté . Mademoiselle Rachel a dû faire sensation sur le théâtre de la rue de Richelieu , et cela pour plusieurs raisons. D'abord, son apparition y a été à peu près soudaine, et

peu de personnes, sachant d'où elle venait, ont trouvé plaisir à la croire tombée des nues avec la mission de relever la partie de l'art dramatique qui était la plus languissante , et de ranimer la gloire presqu'éteinte des grands auteurs tragiques, en venant parler leur langue d'une manière digne d'eux.

C'était une jeune fille, une Esther destinée à tirer de l'obscurité une génération d'artistes qui semblaient laisser tomber le cothurne, n'avoir plus la tête à la hauteur convenable pour porter la couronne , la main assez ferme pour s'armer du poignard.

La haute poésie attendait sa libératrice : pour les caractères antiques il fallait une expression fidèle ; pour les fortes passions une âme ; pour la noblesse un front, un regard et des poses ; pour toutes les situations, des moyens, des ressources, h puissance enfin.

Se pourrait-il , disait-on , qu'il y eût de tout cela dans la débutante?

Mademoiselle Rachel parla et ne déclama pas. Ne faire que parler à vingt ans; en être là dès les premiers pas, mais c'est chose nouvelle! L'actrice joua plusieurs rôles : diction juste, prononciation nette, action réglée, intelligence partout, et, ce qui parut étonnant , rien au hasard , rien de risqué, jamais d'écart. Comment! la conduite générale que l'actrice s'est tracée chez elle pour l'exécution du rôle entier, n'est dérangée par quoi que ce soit à la scène î Elle se produit donc à vingt ans, hâtivement, avant le temps, indépendante des émotions soudaines de la verte jeunesse, et, en quelque sorte, mure en naissant?

Eh bien ! qu'en pensent les juges de cet art? qu'en pense le public?

Le public a adopté mademoiselle Rachel : son empressement pour la voir et l'entendre le lui a bien prouvé. Ce ne fut pas une fantaisie du moment; cette jeune actrice est toujours suivie et applaudie.

Peut-être ceux de ses partisans qui ont

rendu compte dans les journaux de leur estime pour ce talent, auraient-ils mieux fait, s'ils eussent été raisonnables dans leurs éloges autant que leur héroïne est modérée dans son jeu. Ce n'est pas atteindre le but que de le passer quand on veut louer les gens , et l'enthousiasme descend à l'engouement lorsqu'il ne trouve pas sa justiiication dans l'entraînement produit par les qualités enivrantes du sujet que l'on encense : or, dans ce qui distingue mademoiselle Rachel il n'y a rien , selon nous , qui doive précipiter le pouls et donner la fièvre à ses adorateurs. Voilà pour le public et les ieuilletons.

Quant aux juges de l'art, voici, je crois, leur sentiment. Pour l'emploi des grandes princesses on a toujours désiré une taille élevée, un port noble, une figure belle ou au moins expressive ; une voix pleine et sonore , montant avec la passion quand elle s'élève, s'amollissant quand celle-ci fléchit, et se mouillant, pour ainsi dire, lorsque les

larmes viennent à couler. On aime à voir de beaux bras s'arrondir pour la partie de l'action qu'on appelle le geste , une courbure naturelle du corps, et je ne sais quoi d'insaisissable dans le mouvement et les poses de toute la personne. C'est tout cela qui flatte l'œil et l'oreille , et fait dire qu'une jeune actrice a du charme.

Trouve-t-on ces avantages dans mademoiselle Rachel? Ce n'est ni une belle femme, ni une jolie femme, ni une femme gracieuse. Son organe, tel qu'il est, suffit à sa manière; mais, si elle en est servie, elle n'en est pas favorisée , et il reste à décider si sa manière, elle, suffit à son emploi.

Pour moi , son action me paraît bonne relativement à son jeu, et il y a à complimenter mademoiselle Rachel d'avoir évité cet usage immodéré des bras, qui est le défaut ordinaire de la jeunesse, quand ceuxci ne sont pas au contraire collés au corps par l'inquiétude, l'embarras et la peur. Ce sont là les deux extrêmes.

On entend par moyens, dans l'actrice qui débute dans cette carrière , une organisation forte, un caractère énergique, une conception vive et liardie, une sensibilité profonde, et encore une intelligence facile avec de la sûreté dans la mémoire ; ce sont les élémens essentiels de cette disposition générale à conquérir des succès par le développement progressif de précieuses et solides facultés.

Les avoir en germe à vingt ans, c'est être forcément agité par l'esprit créateur des grands effets. Les essais de celui-ci doivent être aventureux , les écarts fréquens , les exagérations inévitables. La sève est surabondante dans cet arbre ; les branches s'élancent , mais le travail les raccourcira et le goût les façonnera. Ainsi naissent, grandissent, s'échappent, reviennent, se fixent et se perfectionnent les talens appelés à la supériorité.

Cette route tracée dans les hauts lieux , a-t-elle été ouverte par une généreuse na-

ture à mademoiselle Rachel? les juges de l'art répondent : « Non. y)

Quelle est donc la sienne? la voici, disent ces messieurs. Envers mademoiselle Rachel, la nature a été bienfaisante certainement; mais on ne peut pas prétendre qu'elle a été libérale au point de la combler de ses dons : elle lui en a accordé , mais avec économie. Mademoiselle Rachel a du jugement; elle est sage à vingt ans; elle s'est connue, ce qui est quelque chose ; elle s'est jugée, ce qui -est beaucoup; et avec un tact remarquable elle a assis sa manière commodément sur ses moyens physiques et moraux. Assez prudente pour ne pas s'élever par ses prétentions au dessus de sa sphère naturelle , elle se trouve sans défaut essentiel , parce qu'elle ne risque pas le bien pour le mieux ; elle satisfait la raison sans chercher à échauffer l'imagination de son public, et ne veut pas jeter dans le cœur des spectateurs un désordre qui n'est pas dans le sien.

— 'lOU —

Il est des personnes qui assurent qu'elles ont pleuré en écoutant mademoiselle Rachel; cela ne m'est pas arrivé. Mon cœur pourtant n'est pas aussi vieux que moi, et, parfois , je m'attendris encore pour de petites réalités qui sont bien loin de valoir les fictions ou peintures de nos grands poètes tragiques.

Comment concluerai-je donc?... Je reconnaîtrai que mademoiselle Rachel est née avec une organisation remarquablement appropriée à l'art qu'elle professe ; que je suis dans l'étonnement quand je considère que, pour atteindre le point où elle est, elle n'a pas été préparée par une première éducation spéciale dès l'enfance; que, loin de là , ses premières années ont été jetées au vent , sans direction et sans but. Je dirai que je lui tiens compte surtout de ce qu'au moment où son instinct a prévalu, elle a trouvé la scène tragique dénuée des modèles sur lesquels , si jeune encore , elle eût pu se régler , par les inspirations desquels

elle eût pu s'animer et s'élever ; que c'est quelque chose de frappant, pour une fille de cet Age, que cette nécessité qu'elle a subie in deserto, de faire sortir d'elle-même et d'elle seule le talent qu'elle possède.

Je ne pense pas que le moment soit venu de la soumettre à l'examen dans chacun des rôles qu'elle a joués ; je crois juste de lui laisser le temps d'y être dans la force que l'étude et l'expérience font ordinairement acquérir.

Je dis cela , et pourtant je crains, en conscience, que mademoiselle Rachel ne soit aujourd'hui ce qu'elle sera , si elle ne perd, pendant toute sa vie d'artiste. S'il en doit être ainsi , il n'y a plus qu'un mot à ajouter : acceptons-la comme une réalité hors ligne pour son époque; louons-la, encourageons-la , et n'exigeons pas d'elle une énergie de passion que nous-mêmes nous ne comprendrions probablement plus.

Là, finit ma galerie dramatique.

Il me siérait mal de parler des talensqui, sur les scènes de l'Opéra, à Paris, ont brillé soit par le chant, soit par le jeu. Je les ai peu suivis, car je ne suis pas musicien , et je ne pouvais , n'ayant pour guide que mes sens, rencontrer là que les jouissances procurées au vulgaire : mes préférées ont été, au Grand-Opéra , madame Branchu ; à l'Opéra-Comique, mesdames ScioetDugazon; à l'Opéra-Italien , madame Pasta. Il est clair que c'est toujours au jeu que je m'attache.

Le chant large sur la méthode Petzaroni est celui qui me convient. C'est devant ce grand seigneur que je tiens toujours le chapeau bas. Il y a de cela dans Dupré ; mais il fallait entendre et voir Crescentini.

Voici mon anecdote sur ce maestro : l'un de mes amis avait une passion pour Bonaparte , et , de plus, pour un certain jour , des billets pour le spectacle de la cour. Mon ami était prêt à rompre avec moi, parce que je n'avais pas encore vu d'assez près son

grand homme. Je le suivis donc. Bonaparte arrive, la toile est levée, et du fond de la coulisse partent les sons d'une voix , diraije humaine? c'était celle de Crescentini. Mes sens étant enchaînés de ce côté , je n'en eus plus pour l'empereur. La très noble action de l'acteur s'empara de mes yeux; son chant large , vibrant , magnifique , de mes oreilles. Hors de la salle mon ami me dit : c(Eh bien! comment trouves-tu Bonaparte ? — Ah ! mon Dieu î lui répondis-je, je n'ai vu que Roméo. . .» Pauvre ami ! un coup de poignard lui eût fait moins de mal.

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