‹ Soixante ans du Théâtre-FrançaiseChapitre 15 sur 33 · GRANDMESNIL · texte numérisé non relu

GRANDMESNIL

Mais Granbbiesnil était un acteur supérieur , aussi remarquable dans sa sphère que pouvaient Tètre dans la leur les premiers sujets de son temps.

Grandmesnil avait pris la comédie par goût ; on peut même dire par passion. On le voyait au chaleureux empressement qu'il apportait dans l'étude de ses rôles. Sa fa-mille était distinguée , dans l'aisance , et luimême avait une belle fortune.

L'indépendance est l'âme des arts sans doute ; mais lorsque le choix que l'on fait exige de la résolution contre certains préjugés, le public admet tout d'abord qu'une forte vocation a déterminé la volonté; et il

— apprend confiance dans le talent qui se pro* duit aussi spontanément.

Cet acteur dès ses débuts a fait juger, à la vérité de son action , qu'il obéissait à la nature , et que , conune une plante vigoureuse , il produirait ses fruits sans les devoir à de grandes préparations.

Grandmesnil était grand , maigre ; avait la tète longue, osseuse, et le nez aquilin. Sa voix était aigre et criarde , et il paraissait être à plein dans les conditions morales de son organisation , quand il était de mauvaise humeur, fâcheux et grondeur.

Les GBuvres de Molière étaient bien placées dans ses mains. L'École des Femmes , f École des Maris , ks Fourberies de Scafin , l'Avare , et aussi les Folies amoureuses et le Grondeur de Bruéis, étaient autant dé représentations dont il faisait les frais avec ' honneur.

Dans l'Avare surtout le comédien s'effaçait complètement : c'était le personnage ou plutôt la passion toute nue et dans sa lai-

dear et son abjection. Quelle sentinelle , bon Dieu , pour garder un trésor ! L'âme et le corps n'avaient pas un moiûent de repos ; sa vigilance était tendue sans relâche, sans acception de personne : tout était ennemi , danger, conspiration , convoitise , attaque , effraction, escalade, bris de serrure, vol et

escamotage autour de lui Voyons les

mains, voyons les poches ; ôtez ce chapeau, deshabillez-vous pièce à pièce ; parlez-moi pour que je sache que vous n'avez rien dé caché dans la bouche. Voilà ce qu'il disait, ou exprinaait , ou pensait assurément, à en juger par cette inquiétude , ce tourment, ce tremblement qui agitaient le corps amaigri et desséché par le vice impitoyable dont il était la proie.

Lorsqu'un acteur fait voir et entendre tout cela par la force de son jeu , tous les traits de l'auteur portent à fond. C'est de Molière tout entier, sans réservé et sans faiblesse, dont la jouissance est donnée au spectateur. II y a association et fusion de

— su —

deux génies, et Ton ne voit, pour ainsi dire , qu'une main & l'œuvre , maniant le pinceau et saisissant l*homme sur le fait.

C'était chose ravissante que la comédie de l'Avare jouée par Grandmesnil.

Je connais pourtant une dame, douée de beaucoup de sens et d'esprit qui , pour rien au monde, ne serait revenue à une de ces représentations de l'Avare. Dans le monologue qui termine le quatrième acte , après l'enlèvement de la cassette aux dix mille écus , le désespoir de cet acteur , cette Ame en peine , ce vice ignoble subissant la torture et se tordant dans ses douleurs de cent manières diflérentes; ce tragique misérable, car il était vraiment tragique, apostrophant le public : « Que de gens assemblés ! je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur I Hé ! de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là haut? Est-ce mon voleur qui y est ? De grftce , si l'on sait des

nouvelles de mon voleur, je supplie que Ton m*en dise. N'estil pas caché parmi vous?

Ils se regardent tous et se mettent à rire :

vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que Ton m'a fait. Allons , vite , des commissaires, des archers , des prévôts , des juges, des gènes , des potences et des bourreaux.

Je veux faire pendre tout le monde, et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moimême après eux... » — « Toute cette scène d'une vérité horrible m'a trop cruellement persécutée, disait cette dame. Gomment !

me voir soupçonnée , menacée et presque pendue parce qu'un cancre n'a trouvé qu'un démon dans l'or dont il s'était fait un Dieu I ( Ce sont ses paroles. ) Oh ! non , de ma vie je ne m'exposerai à souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui. » La dame a tenu parole.

Que faut-il de plus pour rappeler Grandmesnil et réveiller bien des souvenirs ?

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