‹ Soixante ans du Théâtre-FrançaiseChapitre 2 sur 33 · LEKAIN · texte numérisé non relu

LEKAIN

Je me rappelle que Lekain vint jouer à Amiens , ma ville natale , en 1776 ou 1777.

J'avais sept à huit ans. Ma mère me mena au spectacle; on donnait Zdire^ et j'eus une si grande peur d'Orosmane, de ses gros yeux et de son poignard , que la taille , la figure , la pose de cet acteur ne se sont jamais effacées de ma mémoire. Oh! oui, c'était bien Lekain ; car, à la première vue de la gravure qui est dans mon cabinet , et au bas de laquelle est ce vers :

« Le \oilà donc connu ce secret plein d'borreur ! •

tous mes souvenirs furent réveillés , et même la peur qu'il m'avait faite.

J-ai lu des détails sur ce grand tragédien, et j'en ai entendu parler assez souvent pour m'en être formé une opinion que je crois juste et fort près de la vérité.

On dit généralement que cette Ame forte s'était révélée à Voltaire avant d'être connue du public, et que le développement des facultés naturelles de Lekain a été dirigé par ce littérateur plein de tact et de goût.

Faire l'éducation d'un lion emporté , jeune encore , par sa fougueuse nature ^ n'était pas une entreprise indigne de ce célèbre auteur. Les premiers essais furent difficiles, et on se rappelle encore la colère du maitre quand , en se précipitant sur l'élève-roi ,^ il lui criait aux oreilles : ce Bourreau , tu m'assassines I pourquoi , traître , rugis-tu de la sorte?.., y>

Je ne sais pas jusqu'à quel point ces rapports sont fond^ ; mais « ce qui est exact , c'est que les rôles qui sont le plus généralement cités en l'honneur de ce talent, sont tous ou presque tous du théâtre de Voltaire.

Lekain était d'une taille ordinaire; ses formes étaient ramassées , et sa tète plus énergique que gracieuse ; le caractère n'en était ni grec ni romain ; à en juger par ses

portraits, il se rapprochait davantage du type africain.

Sa puissance , m'ont dit , il y a quarante à cinquante ans, des hommes éclairés qui rayaient suivi , était dans une vaste intelligence de son art , datis la conception vigoureuse des situations de chaque rôle , dans son àme brûlante , et dans sa voii profonde, impérieuse, pleine d'éclat pour la colère, de tendresse pour l'amour, de déchiremens pour les grandes douleurs , et d'accablement pour le désespoir.

G*était en mettant ces ressorts dramatiques en jeu que Lekain se montrait succès sivement prophète dans Mahomet, passionné et jaloux dans Orosmane , chevalier dans Tancrède , conquérant soumis par l'amour dans Gengis-Kan , noble et pathétique dans Vendôme , indomptable dans Zamore , vaillant et tendre fils dans Arzace.

Dans ses momens d'abandon et d'exaltation , m'a-t-on dit encore , quand l'éclair était dans ses yeux et le tonnerre dans sa

voii ; quand son cœur d'amant se brisait en éclats, on se sentait transporté sur la scène qu'il remplissait de son génie , et une grande dame de la cour s'écriait : a Dieu !

qu*il est beau ! »

On m'a raconté sur cet homme extraor^ dinaire une anecdote qui peut trouver grâce dans un écrit composé de souvenirs.

Lekain était à Lyon pour y donner quelques représentations an théâtre de cette ville ; les premiers rôles de la tragédie étaient joués par un jeune homme en faveur du<|uel la nature avait été prodigue de ses dons. Ce jeune homme s'appelait Larive.

Lekain faisait son début par Vendôme dans Adéldide Duguesclin. Le rôle de Nemours appartenait à l'emploi du jeune premier, et c'était bien celui-ci qui avait paru à la répétition qui avait été faite la veille de la représentation ; mais , au moment de l'exécution, ce fut Larive qui parut. Quelques instans avant le lever du rideau , ce brillant acteur s'était présente à Lekain pour lui

fakre part de rindispositîon soudaine qui retenait chez lui le comédien chargé du rôle.

Xekain crut que cette substitution avait été concertée , et que Larive , vain comme on Test à vingt-cinq ans, quand, à la beauté on joint un magnifique organe , s'était fait un malin plaisir de se faire valoir à côté du grand maître, et un^ peu à ses dépens peutêtre. Lekain prit donc de l'humeur. Or, l'entrée de Nemours, à la deuxième scène du second acte, estannoncée par lui-même, du fond du théâtre par ces vers :

Entreprise funeste Qui de ma triste vie , nrracliera le reste!

Où me conduiaez-yous ?

Et Vendôme répond :

Devant Totre Tainqueur, Qui sait d'un ennemi respecter la valeur.

Venez, ne craignez rien....

On raconte donc que ces mots : « devant votre vainqueur, » qui , dans la situation , doivent être adoucis pour se lier à ceux qui

les suivent, et laisser apercevoir ratten* drissement de Vendôme à l'aspect de son frère blessé qu'il va bientôt reconnaître , ont été articulés par Lekain avec tant de hauteur et de fierté, que le public, déjà frappé de la présence inattendue de Larive, a été mis sur-le-champ dans le secret du mécontentement de Lekain , et couvrit ces premiers mots d'applaudissemens prolongés qui furent une terrible leçon pour le jeune présomptueux. Larive , ajoute-t-on , en fut attéré , et encore que Lekain , craignant d'avoir été trop compris et vengé, mit, après l'interruption, un soin tout particulier à ajouter avec la plus affectueuse bienveillance :

Qaitait d*un ennemi respecter la valeur.

Venez.....

et plus fermement en lui prenant la main :

Ne craignez rien

Larive se tournant, comme il le devait,

vers son écuyer, dit avec une si touchante humilité :

Je ne crains que de vivre ; Sa prt^scnce m'accalile» et je ne puis poorsuivi'e,

que le public ému lui rendit le courage par de vifs battemens de main.

Le vieil artiste , nommé Dumanoir, qui me donnait ces détails comme en ayant été le témoin , ajouta que Lekain fut si ad* mirable pendant cette représentation , que Larive dut demeurer convaincu qu'il lui succéderait peut-être, mais que jamais il ne le remplacerait.

La vérité puisée par mon intelligence dans ce qui m'a été rappelé de toutes parts sur les effets produits par l'inmiense talent de Lekain, c'est qu'avant lui, comme après lui , personne n'a eu des entrailles comparables aux siennes. Une seule femme de nos jours a peut-être, dans ses premières années, donné une idée du pathétique du grand acteur, c'est la demoiselle Duchesnois.

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