‹ Soixante ans du Théâtre-FrançaiseChapitre 30 sur 33 · LAFOND · texte numérisé non relu

LAFOND

Lafond était dans ses débuts lorsque je vins à Paris vers l'année 1804 : sa haute stature , son port noble , sa tète distinguée et sa jeunesse étaient de grands avantages pour les premiers rôles tragiques qu'il venait aborder avec quelque timidité , car il n'était alors qu'une espérance pour un public accoutumé ^ la grande réalité, àTalma.

Cependant la féconde nature avait taillé ces deux hommes pour qu'ils s'approchassent sans se nuire , sans être rivaux l'un de

l'autre. A celui-ci les passions noires > à celui-là les ardeurs chevaleresques.

Si Lafond fût entré dans la carrière .un demi siècle plus tôt^ son succès eût été mieux assuré et plus général. L'héroïsme français , quelque peu de cette exaltation méridionale qui était dans le goût du public, disons même dans ses mœurs, par amour pour Henri lY , peut-être, avaient pris possession ^e la scène. On aimait (qu'ils fussent nationaux ou étrangers] les caractères brillans , et dans ces caractères l'alliance de l'amour avec le courage, de la tendresse du cceur avec son intrépidité. On aimait à reconnaître Ihomme à ses faiblesses en adniirant le guerrier dans sa gloire.

Bayard, Vendôme, Tancrède, Orosmane^ le Cidj Achille , Xipharès , Zamore^ Arzace, Pyrrhus, Gengis même ; tous ces rôles et quelques autres encore, étaient le fond du répertoire , et ce n'était qu'à longs intervalles, et par exception, que l'on attristait l'âme du spectateur et blessait ses yeux

par des drames sanglans , par Gabrielle de Vergy par exemple. Eh bien ! cette époque, la dernière de la chevalerie, si long-temps dominante , eût certainement ouvert à Lafond un champ large et fertile en succès.

Lafond parut sans doute avec éclat dans plusieurs de ces personnages : on se le rappelle particulièrement dans Achille, dans le Gid et dans Orosmane ; mais c'était Lafond qui plaisait ; ce n'était plus les ouvrages dans lesquels il jouait : il avait donc un désavantage marqué , inévitable auprès, du tragédien qui , indépendamment de son immense talent , ne paraissait que dans des.

pièces en faveur auprès d'un public, devenu avide d'émotions, que, quarante ans avsint, il n'aurait pas supportées.

Lafond , l'un des plus sincères admira-^ teurs de Talma , se soutint cependant parce qu'il avait des moyens , de la «chaleur et de la franchise dans Son action. D'ailleurs , comme homme et comme père de famille , il était honoré de beaucoup d'estime. La

bienveillance du public fait rarement défaut sur la scène à l'artiste , assez consid'éré chez lui, pour qu'on lui souhaite les succès qu'il obtient.

J'ai entendu parfois reprocher à Lafond de te raideur , de l'emphase ; on disait même de l'infatuàtion , cotntne s'il se complaisait orgueilleusement dans lui-même.

Les hdmmes (jui voyaient ainsi , ne voyaient pas juste.

Lafond , quand il commença ses études , avait l'accent de son pays d'origine, l'accent méridional, le moins corrigible dés accens , parce qu'il est chantant et que l'oreille une fois faite à une cadence quelconque, c'est une affiiire que de la faire renoncer à cette petite musique devenue l'accompagnement inséparable des paroles.

C'est ', je crois , à parier comme on parle à Paris, que Lafond a travaillé bien des années ; c'est contre ces réminiscences bordelaises qu'il s'est tenu en garde toute sa vie ; qu il s'est surveillé chez'luî , dans le monde,

sur la scène ; obligé de prononcer le mot fortement pour qu'il se produisit purifié du péché originel. Cette application a pour ainsi dire poussé l'acteur vers la frontière de l'afféterie. C'est probablement ainsi qu'il est arrivé à quelques personnes de confondre une lutte difficile avec une prétention ridicule , et de dire de cet homme de sens et d'esprit , qu'il était gourmé et faisait étalage de son mérite. C'est ainsi que j'ai vu Lafond, et je n'entends nullement me porter garant de l'infaillibilité de mon coup d'œil.

Il y a maintenant des talens bien inférieurs, hélas I qui ne sont pas mécontens d'eux-mêmes ; et certes , si tout ce que je me permets d'écrire sur l'empire de Melpomène, me valait un jour quelque crédit à sa cour, le premier usage que j'en ferais serait de la prier de jeter ses inspirations dans une âme d'homme , pour qu'un sujet comme Lafond vint remplir au Théâtre- Français le vide que sa retraite y a laissé.

Il est temps de m'occuper du couronne-

ment de^mon faible édifice, en faisant à ma manière le portrait en pied de mademoiselle Mars et de Talma. C'est me donner patente pour peindre l'histoire , car ces deux noms se sont faits assez grands dans leur art pour passer à la postérité.

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